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14 août 2010

Mada (5) Landri

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Les Tsinghy sont un incontournable de Madagascar. Tous les touristes te le diront. Un ensemble rocheux acéré, né de la fossilisation d'un banc de corail, dans l'océan jurassique, relevé par le mouvement des plaques tectoniques, puis érodé, élimé, aiguisé par des millénaires de pluies saisonnières.

Il reste une roche gris-noir, aux impressionnantes pointes tournées vers le ciel, sur des hectares et des hectares : 100 km du nord au sud, 10 km d'est en ouest. C'est aujourd'hui un parc national, un site classé, prisé. On n'y accède qu'en 4x4, et dans le Grand Tsinghy, il faut compter de 4 à 6 heures de marche pour une visite aux crampons, à la lampe torche, au harnais et aux mousquetons.

Notre guide local s'appelait Landri. Il nous a expliqué qu'il avait été admis comme guide sur concours, DSC05448.JPGpuis qu'il avait reçu trois mois intensifs de formation : deux mois théoriques sur la faune et la flore de Madagascar, puis un mois sur le terrain. Il nous a raconté que le nombre de touristes avait baissé drastiquement depuis les événements politiques de 2009 - qui fut une année blanche. A la haute saison, le site accueille 200 touristes par semaine environ, contre 800 auparavant. En fonction de l'affluence, il peut ne travailler qu'un jour sur deux, laissant le relais à ses collègues. Il n'a pas de travail durant les quatre mois de la saison des pluies, de mi-novembre à mi-mars.

Quand Igor lui annonçait redouter la traversée du pont suspendu au dessus de la gorge, il s'en amusa benoîtement puis le rassura : nous prendrons le temps qu'il faudra, ne vous inquiétez pas. Il le prit malicieusement en photo avec l'appareil qu'il lui avait confié au moment de se lancer, puis le lui rendit d'un joyeux "c'est dans la boîte" une fois de l'autre côté. Plus tard, il nous révèlera qu'il arrive souvent, à ce stade de la randonnée, que des touristes cannent et fassent machine arrière. Bien lui prit de ne pas nous en parler avant : Igor aurait pu en concevoir un authentique projet d'abandon...

DSC05533.JPGLa marche fut sportive, escarpée, il fallait souvent se faufiler dans des cheminées étroites. Ma nièce S. marchait devant fièrement, au contact du guide. Igor et moi ne le perdions pas de vue non plus, tant pour ses explications que pour ses yeux espiègles. Avec lui, nous rencontrâmes les trois espèces diurnes de lémuriens, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Nous fîmes connaissance avec le pachipodium, un cactus qui, prenant de l'âge et de la force, devenant un arbre solide, se dépare de ses épines. Nous découvrîmes le stratagème des fourmis mangeuses de serpent.

Lui tombait dans un autre stratagème, celui que lui tendait ma jeune nièce. Si je fus surpris de voir dans l'après-midi leurs mains s'enlacer lors d'un transfert entre deux sites, je compris qu'il n'y avait lieu ni d'endiguer le flot de l'envie qui affluait en elle de ses tréfonds mystérieux, ni de m'en offusquer. J'étais plutôt rassuré que son choix se soit arrêté sur lui plutôt que sur un autre. J'eus juste préféré que sa première fois ne tombât pas sur moi, pour m'épargner de ramener à ses parents, qui me l'avaient confiée en responsabilité quoi qu'elle fut majeure, l'image du piètre chaperon que j'avais été.

Landri avait connu l'amour mais allait le faire découvrir à une ingénue, ignorant sa fragilité, projetant sans doute en elle à la fois son désir d'homme et son insondable rêve d'extraction d'une condition austère.

Il ne lui fut pas simple, le lendemain matin, de venir me saluer comme chef de famille pour nos ultimes adieux. Il avait au fond des yeux le remord géné de la transgression. Mais il laissait en S. une petite flamme, une braise, que ravivent depuis les photos, les vidéos, ou de courtes conversations téléphoniques.

C'est cette nuit-là, qu'il eut ses 25 ans.

Qui peut dire aujourd'hui si un feu naîtra de ce charbon incandescent, ou si une pluie imprévisible viendra l'éteindre ?

(lire ici Mada 6 : le feu)

Commentaires

"Qui peut dire aujourd'hui si un feu naîtra de ce charbon incandescent, ou si une pluie imprévisible viendra l'éteindre ?" : Landri: une voyelle le sépare du pire...

Écrit par : Paul | 14 août 2010

-> Paul -> Bah! fuir et cuire se joue bien à une consonne...

Écrit par : Oh!91 | 16 août 2010

un paysage unique.... il est heureux que Mada ne soit pas grand ouvert au touriste.... et un biel bel endroit pour la vie, pour l'amour... fut il d'un instant...futile...?

Écrit par : Francis | 17 août 2010

Tu as un vrai talent de narrateur, faisant partager ce qu'il faut, gardant tes distances quand c'est nécessaire.

Écrit par : Bougrenette | 17 août 2010

-> Francis -> C'est heureux en effet. Un bel endroit pour tout cela...
-> Bougrenette -> J'ai peut-être un peu manqué de discrétion sur ce coup-là quand-même ! Plein de bises en passant...

Écrit par : Oh!91 | 18 août 2010

Les commentaires sont fermés.