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30 juin 2010

retour d'obsèques

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Les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Mercredi dernier, mon oncle n'est pas revenu de sa promenade matinale au bord de la mer. Il fut retrouvé le lendemain, après une soirée et une nuit de recherches angoissées. Son cœur s'était arrêté, sans prévenir. Il s'était assis sur le muret d'une maison inoccupée, et le temps de retrouver un médicament dans sa poche, avait basculé de l'autre côté.

Je n'aimais pas beaucoup cet oncle-par-alliance, autoritaire et envahissant, incapable de reconnaître des mérites à ses filles, et de leur témoigner de la reconnaissance ou une approbation. C'est pour elles, mes cousines, que je me suis rendu dans la Manche. Leur faciliter un deuil d'autant plus dur qu'elles perdent leur père sans avoir obtenu de lui cette preuve d'amour qu'elles ont passé leur vie à attendre. Et puis elles avaient été là, à la mort de mon père.

Ma Walkyrie me reste sur l'estomac : maillon central de la tétralogie, je m'étais positionné dans la queue à 4h10, début avril, pour en acheter une bonne place à bon prix ! Les choses ne se passent pas toujours comme prévu...

Les obsèques se sont bien passées. Dignement. Ma tante a peu pleuré en public, mes cousines ont eu quelques bouffées de larmes, mais bien contrôlées. C'est à moi que la famille avait demandé de lire des témoignages et un texte d'hommage. J'ai laissé mes réticences dans la poche. Je l'ai bien lu, paraît-il. On m'a beaucoup flatté à ce propos à la fin de la cérémonie.

Ma tante s'est mise à parler, au dîner du samedi soir. Elle qui restait discrètement cachée derrière son mari, elle que tout le monde - sauf ses propres enfants - disait maladivement timide, s'est mise à débiter des souvenirs. Elle a parlé de son enfance, donc de celle aussi de mon oncle et de mon père, son benjamin et son cadet. Mon oncle confirmait, complétait, apportait son éclairage. Un portrait de mon grand-père, qu'eux seuls avaient finalement connu, s'est dessiné. Les raisons de son exil de Roumanie au début du XXème siècle, apparemment pas du tout liées à son judaïsme, comme je le croyais jusque-là, mais plutôt à un acte d'insubordination pendant son service militaire. Sa crainte d'une court martiale qui l'avait poussé à changer de vie et de nom. Sa rencontre avec ma grand-mère à Boulogne-sur-Mer, en plein chagrin d'amour, alors qu'il équipait des salles pour les adapter au cinéma parlant. Leur vie modeste mais paisible à Paris. Et puis la guerre, l'exode vers Toulouse, via Tours et Crozant. La dénonciation par la voisine, l'internement dans le camp du Récébédou. Les choses ne se passent pas toujours comme prévu.

La durée de leur vie dans ce camp reste confuse. Plusieurs mois, prétendent-ils, moins d'un an sans doute, entre 1941 et 1942. Mon père avait 5 ans. Les enfants y furent baptisés par Sœur Marie-Bernard, qui s'attacha ensuite à les en faire sortir, in extremis avant la mise en place des convois de la GHSaliege3.jpgdéportation durant l'été 42, car le prélat de Toulouse, Jules Saliège (photo ci-contre), s'opposait courageusement aux lois racistes de Vichy.

Au sortir de l'internement, leur vie fut plus misérable. Ma tante a évoqué douze mètres carrés, pas plus, mon oncle a confirmé. Celui-ci se souvenait dormir tête-bêche avec mon père sur une étroite banquette - ma tante précisa que ce devait être après qu'elle fut repartie vers la Normandie, chez sa tante Simone, car auparavant, c'est avec elle qu'il partageait la banquette, mon père dormant, lui, dans le lit des parents. Toujours est-il qu'il aurait chahuté mon père et lui aurait démis le genou. Il garde encore visiblement la culpabilité de cette tuberculeuse infectieuse du genou qui envoya mon père 3 ans dans un sanatorium des Pyrénées... Les choses ne se passent pas toujours comme prévu.

Mon père, qui venait de traverser les années de sa toute prime enfance, entre 4 et 6 ans, dans une promiscuité sans pareil avec ses parents et sa fratrie, qui en était l'enfant chéri, qui dormait la nuit entre son père et sa mère jusqu'au départ de sa sœur aînée, fut ainsi envoyé à Font-Romeux parmi d'autres malades, et durant trois ans, n'y reçu qu'une seule fois la visite de la famille, partie, elle, se réfugier à Lourdes.

Il en revint à la fin de la guerre, une attelle au genoux, la jambe raide. De l'âge de neuf ans à son adolescence, après avoir été un enfant quasi abandonné, il fut alors un enfant handicapé. Je n'ai jamais perçu chez mon père de la rancœur ou de la rancune à l'égard de sa famille. Je crois qu'il avait accepté les circonstances. Mais peut-être cet enfant écorché vif qui parfois jaillissait de lui, dans des assauts irrationnels, à contre-courant du militant raisonné qu'il était devenu lorsqu'il fut mon père, est-il le fils de cette époque.

Je n'avais pas prévu le week-end dernier de retrouver quelques éléments épars du grand puzzle de l'histoire familiale. J'avais une mission d'assistance, et je devais surtout poursuivre la grande aventure lyrique wagnérienne. Parti à contre-cœur, j'ai finallement traversé un moment rare de partage émotionnel. Nous étions, ma mère, mes cousines et moi dans la même curiosité suspendue, dans la même quête, étonnés d'entendre jaillir ces bribes au cœur du deuil.

Les choses ne se passent pas toujours comme prévu.

Mon oncle nous a décrit un paternel dur, intransigeant. Au début, il disait ne pas savoir nous en dire beaucoup, car la famille ne se voyait qu'à table, et qu'à table, on ne se parlait pas. Mon oncle était turbulent, et il en prenait, des coups de son père. Mais il nous a dit aussi combien il était fier de le voir chaque dimanche se vêtir de son plus beau veston et se couvrir d'un feutre. Il en parlait alors comme d'un dandy, élégant et coureur. Il aurait même dragué les propres soeurs de sa femme.

Et puis plus tard, à l'heure de la promenade digestive, il s'est souvenu de cette main qui chaque matin dans son lit venait lui caresser la joue, avant le départ au turbin.

Sans doute le geste d'un deuil possible. Profondément enfoui, pourtant.

Voilà pourquoi je t'ai laissé si longtemps sans publier une note. J'aurais pu ne pas t'écrire celle-ci, mais il y a des mercredis où les choses ne se passent pas exactement comme prévu.

22:51 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Terriblement touchant et des jours qui ne passent pas comme prévu aussi. les deuils sont souvent sources d'étonnantes découvertes ou retrouvailles, c'est ainsi que du chagrin et de la perte peut naître quelques merveilles.

Écrit par : Bougrenette | 01 juillet 2010

Oui, c'est touchant. Etrange aussi. Pas facile de commenter intelligemment...

Écrit par : Nicolas | 01 juillet 2010

-> Bougrenette -> Peut-être ces ruptures, et les rites qui les entourent, sont elles de s déclencheurs par défaut de choses profondes, et en tout cas insoupçonnées... un simple passage ;
-> Nicolas -> Touchant et étrange... Pourquoi étrange ?

Écrit par : Oh!91 | 01 juillet 2010

Pourquoi étrange ? La réponse est presque dans la question...

Je pourrais sortir un tas de platitudes du genre de ce qui se passerait dans ma famille dans un tel cas, ce qui ne pourrait pas arriver (au premier degré : personne n'a eu un tel vécu, au second degré, je pourrais me demander ce que mes tantes pourraient me lâcher sur leur passé).

Écrit par : Nicolas | 02 juillet 2010

Ta Walkyrie te reste sur l estomac dis tu ,
Mais ces journées furent sans aucun doute bien structurantes .. émotions partagées , racines ... non , tu ne dois pas avoir de regrets.
Malgré tout comme je te comprends ,
Immobilisé quelques mois cette année , plusieurs spectacles programmés m'ont manqué, ta déception me parle. **
Alors, malgré tout, te dire ' ma ' Walkyrie ?
Je lisais partout que la partie musicale était exceptionnelle mais qu'il valait mieux fermer les yeux ..
M'attendant donc au pire , ce fut une très heureuse surprise
Ah, voir les Walkyries ramener les cadavres des soldats morts au combat vers le Walhalla !!
( Sur la scène de la Bastille, les Walkyries ne portaient pas de casque ailé mais sont de solides filles en blouses blanches, qui confèrent la vie éternelle aux cadavres nus et ensanglantés des soldats qu'elles lavent et embaument .. on m'a dit que certains soirs les soldats n'étaient pas insensibles à ces soins )
Ces quelques heures ont passé en un éclair et je te souhaite de tout cœur qu'il y ait une reprise .

** petit aparté, ce retrait forcé m'a aussi, et c'est dans l'après que je l'ai vu, énormément apporté.

Écrit par : Gilles | 02 juillet 2010

Ne regrette pas ces moments où le temps suspend son vol, où la parole se libère. Les jeux de rôle familiaux sont alors dérisoires et le fond du cœur apparait soudain.
J'ai plusieurs fois été surpris par l'apparent paradoxe du veuvage, comment le disparu entre dans la légende, et comment on découvre une nouvelle personne dans le survivant.
Comment, par exemple, la disparition de mon grand-père m'a donné une ma grand-mère !

Écrit par : estèf | 02 juillet 2010

J'aurais écrit le même commentaire que Boug' donc rien à ajouter si ce n'est te dire que ton billet m'a beaucoup émue. J'aime ces moments chargés d'émotion où les langues se délient, levant des pans d'ombre sur notre propre histoire.

Écrit par : Fiso | 03 juillet 2010

tu nous a écrit (comme d'habitude) une très belle page sensible qui nous plonge dans une saga familiale compliquée et attachante. Merci pour ton témoignage

Écrit par : arnaud | 03 juillet 2010

-> Gilles -> Merci, Gilles, de ce partage. J'attends avec impatience cette reprise, à Paris ou ailleurs, après tout. J'ai appris depuis peu que l'opéra pouvait être un moteur pour l'organisation de WE prolongés en dehors des frontières...
-> estéf -> Je ne regrette surtout pas ces moments. L'intensité résidait autant dans les paroles elles-même que dans le fait qu'elles étaient inattendues. Du coup, on s'est programmé un WE souvenirs à Toulouse, au mois d'août, mais pas sûr que la pârole y soit aussi spontanée...
-> Fiso -> Salut ma belle : m'étonne pas que tu préfères ces moments, où les contours de nos histoires deviennent plus nets, à des soirées à l'opéra ;
-> arnaud -> et merci de prendre la peine de l'écrire. Je reviendrais peut-être un jour sur cette histoire, parce qu'il y a d'autres bribes qui furent dites et qui me sont revenues depuis.

Écrit par : Oh!91 | 05 juillet 2010

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