Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 mai 2010

la bien-pensance et la complaisance

Nous vivons les années Zemmour. Il y a 20 ans, "le bruit et l'odeur" suscitaient l'indignation. C'était, dans la bouche de Jacques Chirac, le prototype de la sortie indigne destinée à capter les voies du Front National. Deux ans avant des élections générales, personne n'était dupe.

Aujourd'hui, dire que ce sont les Arabes et les Africains qui peuplent nos prisons serait un signe de courage et de lucidité, condamner de tels propos serait être un bien-pensant. Nouvelle terminologie, dans la veine de la contre-colonisation qui nous menacerait, de l'euro-mondialisme ou que sais-je encore. La blogosphère pue. On y promet les Africains au sulfatage, on y fustige les fraudeurs du RMI qui roulent dans de belles allemandes et s'achètent des caravanes flambant neuf, suivez mon regard. Quant à ces familles maghrébines qui ne viennent même pas participer à la fête des voisins, hein ? Si ce n'est pas la preuve que ces gens-là s'excluent eux-même...

Cette rhétorique putassassière est vieille comme le monde. Le XXè siècle s'en est gorgé jusqu'à inventer les étoiles jaunes et les convois plombés, qu'il était assez simple de ne pas voir, au fond, derrière ces petites vérités d'évidence ou d'autres légitimes exaspérations populaires.

Le plus triste, c'est que cette merde s'accroche à la semelle de blogs pas vraiment méchants, plutôt gentils même, intelligents peut-être, engagés dans des combats méritoires comme la lutte contre l'homophobie. Mais elle s'accroche fort, au moyen de commentaires flatteurs, et ça pue grave jusque dans des endroits propres. J'en suis triste. Triste, mais pas résigné !

Alors soit, je suis un bien-pensant. J'en suis même le prototype, si vous voulez tout savoir. J'affirme que notre crise économique ne doit rien aux immigrés, la casse de notre système de retraite aux fraudeurs du RMI, l'insécurité aux Arabes ni la saleté aux Africains.

Oui, je suis un bien-pensant s'il vous plait de le dire. S'il vous plait de considérer que face à l'individualisme désespéré de notre société le communautarisme est le seul salut. Qu'il n'y a pas d'alternative aux guerres ethniques, et que mieux vaut les précipiter que de les fantasmer, je suis un bien-pensant.

Je suis un bien pensant si vous chagrine que l'on résiste à l'idéologie dominante, à la déferlante libérale, à une société dont la seule grille de lecture est la compétition entre les personnes et entre les peuples. Où l'écrasement de l'autre est inscrit dans les gènes de l'organisation sociale de la vie, je suis un bien pensant.

Je suis un bien pensant si je refuse l'homophobie au même titre que l'islamophobie, si je considère que nous sommes disqualifiés pour dénoncer le niqab comme le symbole de l'oppression faite aux femmes, non parce qu'il en est un signe de la libération, la belle affaire !, mais parce que notre Grande Europe, notre Grande Nation Française ne sait pas asseoir sur les rangs de son Assemblée Nationale plus de 10 % de femmes, que moins de 20% des tâches ménagères y sont le fait des hommes, et que les violences faites aux femmes y demeurent l'un des grands fléaux de notre société. C'est trop simple, l'arbre d'un voile intégral, pour nous dispenser de voir la forêt de notre forfait séculaire.

Je suis un bien-pensant si je dis que notre société est faite aujourd'hui de cultures différentes, aux origines variées, que c'est un fait, que l'on n'y peut rien, et que cela pourrait même être une chance si l'on savait aller à la rencontre de l'autre, valoriser les savoirs de chacun, ce que j'appelle en bien pensant sa culture, qui est aujourd'hui une composante de notre culture commune. Je suis un bien pensant si je crois dur comme fer qu'un vivre ensemble est possible, serait possible, si chaque personne humaine, chaque jeune, avait face à lui une perspective de vie qui lui rendrait caduque le chaos des trafics et du crime, si au guichet de l'emploi et du respect on lui donnait un rôle, au lieu de lui offrir à chaque porte de la bureaucratie le dégoût et le rejet.

Alors vois-tu, je préfère mille fois être ce bien pensant, ce résistant, celui qui garde au plus profond de lui l'envie de se lever, même en proie à son plus grand découragement, tant la période est sombre, qu'être le complaisant.

seine-saint-denis-294259.jpgÇa ne veut pas dire que la vie est belle dans nos cités. Ça veut juste dire qu'il n'y a pas de raccourci possible. L'exaspération peut se parer du joli mot de populaire, ou s'affubler de cet attribut alambiqué de Français pauvre, elle n'a pas le droit de prendre pour cible un groupe, ni ethnique, ni sexuel. Surtout si elle s'exprime dans la blogosphère, et qu'elle n'est pas le fait de gens modestes à qui la misère pardonnerait beaucoup, mais d'intellectuels, d'élites qui disposent d'une presse et d'une cour.

Corto74, au blog élégant et à qui je ne veux que du bien, sans qu'il sache pour quelle délicieuse raison, écrivait cela, il y a quinze jours, sur son blog :

"Et oui, sur le net, bien à l'abri, des individus à la plume bien trempée s'en prennent ouvertement à l'islam, considèrent le musulman comme un grand malade, tentent de démontrer, non sans talent car nombreux sont ceux qui adhèrent à ce discours, que le beur est un personnage dégénéré, anormal, inacceptable. Plus inquiétant, c'est que ces mêmes individus, par des effets de plumes ou de rhétoriques adroits, tentent par ces discours de théoriser l'islamophobie, la rendre acceptable. Qu'un con s'en prennent aux arabes, ce n'est pas si étonnant, c'est un con. Que certains intellectuels cherchent à théoriser, justifier, voire sacraliser l'islamophobie, oui, c'est bien plus dangereux (sentez-vous venir comme des relents d'épuration…), et ça m'oblige à sortir de ma réserve."

Je signe des deux mains. Même la vraie version qui en fait ne disait pas "islam", mais "homosexualité", pas "beur", mais "PD", pas "islamophobie" mais "homophobie".

C'est pourquoi ce week-end, j'ai été triste d'y lire de ces "relents d'épuration" nauséabonds, pas sous sa plume, Dieu merci, mais de commentateurs habiles, confortés par sa complaisance. Vas-y voir si tu veux, mais je te préviens, ça sent vraiment très mauvais.

Face à un pouvoir raciste et réactionnaire, qui casse les acquis sociaux, jette des millions de personnes dans la pire précarité, dilapide la retraite à 60 ans, fabrique des travailleurs pauvres à la pelle, abandonne sans aucune perspective des millions de jeunes, certains continuellement stigmatisés en raison d'origines qu'ils n'ont pas choisies, je crois que le courage, c'est de dénoncer les idéologues sans vergogne qui concentrent le débat sur la sécurité, l'immigration, et cherchent perpétuellement à lier l'un à l'autre. Le courage c'est de refuser que l'on désigne à la vindicte une communauté. C'est de dénoncer les pitoyables mises en scène qui visent à faire de ses représentants les plus médiocres, salafistes mercantiles, leur étendard, en les victimisant, en les menaçant bêtement dans leur nationalité pour une polygamie impossible à prouver et en leur offrant toutes les tribunes. Le courage, c'est refuser d'être assimilés aux dérives intégristes parce que l'on refuse la politique de la stigmatisation..

Appelle-le bien-pensance si tu veux. Cela ne justifie pas la complaisance. Que je crois gravement coupabe.

J'en reste à ma démarcation républicaine.

Il y a des week-end, comme ça, où l'on regrette que RadioLofi se soit tue. L'art, la légèreté et la poésie de l'être humain aussi sans doute étaient-ils bien pensants.

Joyeux et vert, mes fils, mes fils, joyeux et vert, sera le monde, au-dessus de nos tombes...

27 mai 2010

l'amour, le secret et la poitrine ouverte

passion05.jpg

Pourtant, ce n'est plus si souvent que je me mets la poitrine à nu, que je troque le subliminal pour un pétitionnel, que je soigne ainsi dans le creux de mes mains un papillon de jour aux ailes impatientes...

passion-07.jpgAlors j'en remets une couche. En image, cette fois. Des fois que ça délierait mieux les langues... Quel rapport avec ce qui précède ? Ben rien, à part quelques bondieuseries détournées. Celles-ci sont dues à Robert Recker, un photographe allemand qui sait regarder le corps masculin autrement qu'en confessionnal.

J'en profite pour préciser que les illustrations du billet précédent sont le fait d'un authentique maître verrier italien, Diego Tolomelli, à qui l'on doit la restauration de magnifiques églises, mais sur qui les autorités morales sont tombées pour sa "perte tragique du sens sacré", ou sa "désorientation morale scandaleuse"... Je ne te mets pas le lien vers les sites qui s'en offusquent, ils ne le méritent pas.

Ils méritent plutôt ça :

er6sbig.jpg

24 mai 2010

l'amour, le secret et la main faillible

diego2.jpg

Louis page, tu connais ? Forcément, tu connais. De nom, au moins. Moi, je connaissais de nom. Comme Louis La Brocante. Comme Joséphine Ange-Gardien. Des personnages de télévision, des figures de séries, aux épisodes maintes fois rediffusés et pourtant jamais vus, des héros mythiques devenus malgré toi membres de la famille à force d'habiter le paysage audiovisuel. Un peu ton oncle d'Amérique.

Louis Page, il dure depuis 1998, tu as eu le temps de t'y habituer. Un prêtre, en plus, pétri de bons sentiments. Si par malheur la télé est allumée au moment où ça commence, tu finis toujours par zapper, agacé dès la première minute par un rythme surfait, une ruralité irréelle et des couleurs de papier glacé.

Pourtant ce samedi, à l'heure de la sieste, intrigué par l'image d'un face-à-face trouble entre deux hommes à la beauté jeune et mâture, j'ai tendu l'oreille, l'histoire m'a attrapé par la main et je suis resté happé. De toute façon, chaque fois que l'homosexualité apparaît dans un film autrement que comme un élément de décor, une chimie particulière opère dans mon cerveau, et me scotche devant mon écran.

L'un des deux hommes était donc Louis Page. Le second un jeune prêtre joué par Anthony Delon. Le premier, en pèlerinage - un fil rouge de la série, semble-t-il - détecte chez l'autre une faille cachée. Ce dernier vit en effet une liaison amoureuse avec l'infirmier du village. Au déchirement spirituel qui met en balance son sacerdoce et son désir amoureux s'ajoute la rumeur qui enfle parmi les paroissiens à devenir intenable. L'autorité ecclésiastique n'aura raison ni de sa foi ni de son amour, mais réussira à désorganiser sa vie et ses sentiments. Voilà le propos.

00990646-photo-louis-page.jpgJ'ai plusieurs fois été au bord des larmes en suivant cette intrigue. Le scénario est cousu de fil blanc, les personnages ne sont jamais loin de leur cliché. La bonne du curé comme le mari de la boulangère. Pourquoi alors ai-je tant été touché ? A cause de ces sentiments qui viennent perturber un ordre existant ? De cette émotion amoureuse, indépendante de la volonté, qui parvient pourtant à détruire ce que la volonté a bâti ? De ce rapport un peu obsédant au secret ?

Le secret ici a plusieurs fonctions, protectrices, donc non-coupables - peut-on dire innocentes ? Protéger les fidèles de leurs relents, le séminariste de sa hiérarchie, l'Église de ses forfaits, le village de ses démons, l'infirmier de la vindicte. Le secret y est sanctuaire. Il ne faut rien dire pour ne rien bousculer, ne rien risquer de perdre. Au fond, l'oppression cléricale opère ici comme dans la vraie vie l'homophobie intériorisée. J'y ai donc une nouvelle fois retrouvé les voies de mon propre cheminement, celle des rues sombres où sont parfois des amis chers. J'y ai retrouvé mes paravents, mes façades, ma protection contre l'opprobre, contre les phobies supposées, contre surtout l'effondrement d'une image patiemment construite, contre l'anéantissement de l'idée qu'on était censé s'être fait de moi, de laquelle je croyais dépendre l'amour qu'on me portait, contre ma propre lâcheté.

Ce sanctuaire était mon salut, tout autant que ma prison. La pire de toutes, peut-être, parce que j'en avais moi-même érigé les miradors.

Et pourtant, quand l'édifice se fissure, quand il s'affaisse et laisse le prêtre démasqué dans sa plus nue solitude, des mains se tendent, des yeux s'ouvrent, des lignes bougent. Son déni est accepté, respecté pour ce qu'il fût, et l'amour triomphe. Quelques brebis auront été égarées au passage, mais jamais bien loin ni bien longtemps. Elles s'en montrent grandies, ou alors c'était de vieilles carnes. L'Église dans cette histoire, hors mis Louis Page qui est là pour ça, n'en sort pas à son avantage, engoncée dans la défense de ses valeurs. Comme d'autres aujourd'hui crient "République, république, république !" pour stigmatiser et attiser les communautarismes. Mais ceci est une autre affaire.

Certains, insupportés par l'adultère, peuvent voir dans le secret les stigmates de la lâcheté. Ou une expression égoïste. D'autres y verront une soupape, plaideront la fenêtre vitale. Il y a de tout cela, dans le secret. Ce peut être même une stratégie de survie.

Mais il y a toujours aussi dans le secret une charge insondable, déchirée, un enfermement étouffant, qui portent en eux, dut-il ne jamais vitrail5.jpgéclore, l'aveu.

L'aveu à son église personnelle. A la grande église de sa vie, à sa cathédrale extime, à tout l'édifice social auquel on appartient, aux générations d'avant, à celles d'après, à l'inextinguible voisinage... Le secret est cette pierre que l'on rêve sans fin de retirer du mur, mais que la main ne parvient jamais à approcher... La main tendre, la main belle.

La main faillible qui ne se résout pas à se montrer tel, sans savoir si c'est par égard pour les autres ou par égard pour elle-même.

23 mai 2010

le mot gelé

Manu causse.jpg

C'est l'histoire d'un garçon qui est sur la banquise
tout seul
souvent il se penche pour regarder la mer
il regarde des mots qui sont
pris dans la glace
qui flottent entre deux eaux
lorsque l'un d'eux fait surface
vite vite il le saisit
malgré le froid glacial
il l'emporte sur la banquise
loin loin
en le serrant contre son coeur
il marche longtemps sur la banquise
toujours dans la même direction
il grimpe sur la plus haute des collines
jusqu'à un trou dans la glace
dans lequel il glisse
le mot gelé.

Je ne sais pas ce qui se passe après

c'est une histoire,
le début d'une histoire
qui n'a rien à voir avec...


Et moi, je ne sais pas ce qui se passe avec Manu. Plus il devient môme, plus il gagne en maturité. Dans les mots, dans la voix, dans la musique. Dans le coup de pinceau. Il s'autorise tout. En plus, il joue avec les entre deux, ce qui n'est pas pour me défriser. Entre deux respirations, entre deux yeux, entre deux femmes... Ah non, trois, tiens !

Il parait que RadioLofi, c'est la dernière. Pour l'instant. Ce ne sera pas la fin de l'histoire, Manu est un aventurier d'une autre trempe. Il y a des fois, je regrette de ne pas habiter dans le grand Sud-ouest, aller entendre en direct live ses mots dégelés flotter entre deux airs de guitare et atteindre les cœurs ...

21 mai 2010

bulletin de santé

brutos8575.jpg

Regarde-moi. Regarde-moi bien. L'homme qui se tient devant toi est un tout jeune homme. En pleine forme. 20 d'indice de masse corporelle. "Vous pouvez vous offrir de gagner bien 5 kilos, belle marge." 45 pulsations-minute. "Un vrai cœur de sportif, la moyenne est à 75". 11-7 de tension artérielle. "Continuez la natation. Tous les vieillards en bonne santé que je connais, ils font de la natation."

"je ne parle pas pour vous, hein, quand je dis vieillard, je parle pour moi, j'ai des douleurs partout, si j'avais su, je me serais mis à la nage. Maintenant, c'est trop tard."

Me restent à attendre les résultats de la sérologie HIV, de l'hépatite C, mes niveaux de cholestérol, de triglycérides, et autres glucides. "Comptez bien trente jours". Et j'aurais en poche mon certificat de vente sur le marché. Mon label EPS, examen périodique de santé. Comme il y a cinq ans, et comme dans cinq ans je suppose. La sécurité sociale offre encore - jusqu'à quand ? - un parcours de santé de deux heures trente, te confiant aux mains expertes d'infirmières détendues, de secrétaires médicales appliquées, de médecins attentionnés.

Si ce n'est mon premier centimètre perdu, avec un poil d'ouïe, bon, dans des fréquences utiles, la machine reste sur de bons rails en ce qui me concerne. Les fondations sont solides, inentamées. Quant à la charpente : pas un trou de mite. Demeure cet antécédent familial, ces anévrismes qui ont pris mon père à 57 ans, et mon cousin à 20, donc cette fragilité possible, pas évidente à surveiller, cachée peut-être, une saloperie congénitale, pas avérée mais qui si oui vaut péremption à mon label tout frais...

Ah!, vivre avec une anomalie congénitale, sentir au dessus de sa tête comme une épée de Damocles, hors de contrôle, qui peut du jour au lendemain réduire à néant ton esprit prévoyant... De toute façon, avec ce qu'ils nous préparent, comme retraite, mieux vaut finalement peut-être confier son sort à Damocles.

Mais on va faire comme si, comme il y a cinq ans, oublier très vite l'entretien médical, et chevaucher la vie, courir dans les près et décidément, toutes ailes dehors, laisser exploser le printemps.

19 mai 2010

décrassage

ble-coquelicots.jpg

J'ai entrepris un décrassage de fond. C'était indispensable, après un long week-end entre amis où les apéros coulaient à flot, avec force pistaches, noix de cajou et autres toasts en tout genre. Sans compter un relâchement coupable sur le front de la natation depuis quelques semaines, et pour de bonnes raisons.

Je suis donc retourné lundi midi à la piscine retrouver des sensations enfouies. Et quitte à rafraichir la machine, j'ai commencé une révision générale. Je me décrasse l'idéal parental, les obsessions amoureuses - dans ce domaine, j'étais au delà du contrôle technique. J'élimine quelques démons. Pour la vidange, technique éprouvée, j'y ai mis les mains et la tête : sexe dans les unes, sourire clair dans l'autre en mode souvenir.

Cela fait longtemps que le printemps n'avait pas autant annoncé le printemps, et les jeunes pousses de blé la venue des coquelicots.

09:03 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6)

17 mai 2010

voyager dans la musique

oiseau-musique1.JPG

J'ai visité ce week-end le marais salant de Guérande. Un jeune guide nous racontait l'organisation séculaire de la culture du sel et ses rites. On entendait chanter des oiseaux, l'apprenti ornithologue nous nommait les espèces, les situait dans la grande chaîne des prédations, nous donnait leur origine pour les migrateurs. En quelques mots, il nous livrait quelques codes de la nature, et dotés de nos jumelles, nous avions l'impression de tout comprendre et de tout connaître. Nous nous sentions en symbiose.

Jean-François Zygel est un peu l'ornithologue de la musique. Avec son émission, la leçon de musique, il donne aux compositeurs leur dimension humaine, il met derrière leurs mélodies des intentions, un sens ou un contexte. J'ai découvert l'autre jour que sa leçon se donnait en plein Paris, en plein théâtre, pour pas si cher que ça. Du coup, j'y étais lundi dernier pour entendre une présentation de l'Opéra de Debussy Pelléas et Mélisandre. Il se trouve que j'irai voir cet opéra, qui m'apparaît difficile musicalement, fin juin, à l'Opéra comique, alors aller en déchiffrer les codes avec Zygel était une occasion à ne pas rater. Que j'ai partagée avec ma maman, réjouie.

Faut-il en connaître les codes, pour s'autoriser la grande musique ? Pas si sûr. Mais il se peut que ça aide, pour s'aventurer sur certains territoires plus ardus, comme on a une boussole dans la poche avant de partir pour certaines randonnées. Ou des jumelles pour visiter un marais.

J'ai grandi dans un milieu où l'art était partout présent. Papa rechignait au silence, et dès lors qu'une chaîne hifi est entrée dans la maison, du matin au soir elle nous livrait du France-Musique. Il peignait et sa bibliothèque regorgeait de livres de peinture, d'artistes classiques, baroques, ou contemporains. La maison n'était pas simplement emplie des choses de l'art, mais d'avis sur ces choses. La noblesse était dans le génie des grands classiques, ou dans l'invention des grands contemporains. Tout ce qui grenouillait entre les deux, l'imitation ou la répétition, était disqualifié. Je crois qu'une partie de ma schizophrénie vient de ce que mon goût intuitif, mes inclinaisons primales allaient vers cette soupe réchauffée, et je devais, enfant, ravaler mes tendances déviantes pour retrouver le goût permis.

Il n'y avait pas d'oppression, mais j'idéalisais mon père, et m'efforçais simplement d'être à sa hauteur. Peut-être parce que ma mère elle-même s'y employait.

Je n'accédais pas aux codes, je crois qu'ils ne m'intéressaient pas, mais ils étaient là. Et à osciller entre ce que j'aimais et ce qu'il fallait aimer, marais_salants_par_pierro.jpgj'y ai perdu l'essentiel : l'écoute de mes émotions. Il m'en est resté deux ou trois morceaux, qui sont devenus comme des phares dans cet océan foisonnant : le concerto en ré pour violon et orchestre, de Tchaïkovsky. Pierre et le Loup, de Prokofiev, peut-être parce que l'œuvre était donnée avec son mode d'emploi, ou peut-être à cause de la voix envoûtante de Gérard Philippe. Et puis quoi, le Requiem de Mozart, peut-être... A bien y réfléchir, Bach, j'y suis revenu bien plus tard.

Cet univers s'est éloigné de moi sensiblement à l'âge adulte, jusqu'à ce qu'à Budapest - peut-être une façon de me raccrocher à l'enfance - je prenne l'habitude de me rendre à de grands concerts classique à la Zeneakadémia : la salle était accessible et agréable, la programmation riche. J'y ai écouté beaucoup de choses, que j'aimais parce que je suis bon public. Sans jugement sur les interprétations, sur les partis-pris artistiques, sur la qualité technique du jeu. Au fond, toutes les exécutions se valaient, l'essentiel était d'y être.

C'est marrant, parce que de retour à Paris, en 1999, je n'avais pas envisagé que l'opéra ou les grands concerts puissent être pour moi : je les plaçais dans un autre monde, celui d'un parisianisme hors de portée, dans lequel je ne me reconnaissais pas, et puis il me semblait que c'était surtout très cher.

Cela fait donc à peine plus d'un an que j'ai pris le chemin de ces lieux, et de la musique en général. Encouragé par un esthète exigeant. La musique, la grande musique, j'y suis donc revenu en novice. Par goût autant que par amour. C'est mon autre point d'ancrage. L'y accompagner était moins m'accomplir que me rapprocher de lui. Le jeu était donc biaisé...

Je m'y suis laissé glisser avec l'intuition qu'il y avait de la vérité de ce côté-là. Autant que dans l'envol d'un héron cendré ou le plongeon d'une sterne. J'avais le droit d'y déambuler comme dans un marais, sans connaître le nom des oiseaux. Force est de constater que j'y ai pris goût, qu'il m'amuse désormais de distinguer les formes amples du romantisme allemand, les couleurs naturalistes de l'art nouveau français, les mouvements tourmentés de la déchirante mélancolie russe...  même si souvent je prends les uns pour les autres !

Ah, les codes !... La seule chose dont je sois vraiment sûr, c'est que l'acte de création revient soit à s'y conformer soit à s'en libérer, ce qui est toujours une façon de ne pas vraiment y échapper. De là vient l'œuvre, sans doute. Ou l'art, dans toute son universalité. Toi, pauvre spectateur, ingénue par essence, tu n'as qu'à t'y soumettre. Laisser opérer l'émotion. Ou tenter de comprendre l'intention. Face à une œuvre, j'ai arrêté, enfant, de juger. Elle est dépassement, donc elle mérite au minimum l'intérêt. Au mieux l'admiration. C'est ce qui l'inscrit dans la grande culture de l'humanité.

Pour le reste, je commence à me forger des repères : la montée de la brume dans un vibrato pianissimo des violons, le cri de la mésange dans le crissement d'un piccolo, l'orage dans le vrombissement d'un tuba, les coquelicots du champ de blé dans la légèreté de doubles croches piquées...

J'ai aussi admis qu'il pouvait être normal que l'on s'ennuie sur des lieder allemands, sur un solo de piano, ou sur du Haendel. Que l'on pouvait s'endormir en concert comme pour faire entrer la musique dans ses rêves et ainsi la dompter. Mais que l'on pouvait aussi pleurer sur un contre-ut bouleversant.

13 mai 2010

qantara

le-petit-pont-de-bois-3.jpg

Break. Quatre jours. Qantara. Le grand pont entre le stress des préparatifs et l'excitation des réalisations. Le calme avant la tempête. Le printemps aussi s'est fait la belle, quelque chose me dit que c'est pour mieux nous revenir. Fous à lier.

Un dernier coup d'œil sur les news avant d'embarquer pour la Bretagne. Le coup de froid fait de l'ombre au coup de gel. Toute l'Europe est prise dans les glaces de la rigueur, des décennies de conquêtes sociales sont balayées en Espagne, une bourgeoise s'en félicite. Mais Cannes est là pour nous distraire, avant l'Afrique-du-Sud.

En route vers l'Ouest, j'ai sur le front le souvenir d'un sourire clair.

13:48 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (5)