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17 mai 2010

voyager dans la musique

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J'ai visité ce week-end le marais salant de Guérande. Un jeune guide nous racontait l'organisation séculaire de la culture du sel et ses rites. On entendait chanter des oiseaux, l'apprenti ornithologue nous nommait les espèces, les situait dans la grande chaîne des prédations, nous donnait leur origine pour les migrateurs. En quelques mots, il nous livrait quelques codes de la nature, et dotés de nos jumelles, nous avions l'impression de tout comprendre et de tout connaître. Nous nous sentions en symbiose.

Jean-François Zygel est un peu l'ornithologue de la musique. Avec son émission, la leçon de musique, il donne aux compositeurs leur dimension humaine, il met derrière leurs mélodies des intentions, un sens ou un contexte. J'ai découvert l'autre jour que sa leçon se donnait en plein Paris, en plein théâtre, pour pas si cher que ça. Du coup, j'y étais lundi dernier pour entendre une présentation de l'Opéra de Debussy Pelléas et Mélisandre. Il se trouve que j'irai voir cet opéra, qui m'apparaît difficile musicalement, fin juin, à l'Opéra comique, alors aller en déchiffrer les codes avec Zygel était une occasion à ne pas rater. Que j'ai partagée avec ma maman, réjouie.

Faut-il en connaître les codes, pour s'autoriser la grande musique ? Pas si sûr. Mais il se peut que ça aide, pour s'aventurer sur certains territoires plus ardus, comme on a une boussole dans la poche avant de partir pour certaines randonnées. Ou des jumelles pour visiter un marais.

J'ai grandi dans un milieu où l'art était partout présent. Papa rechignait au silence, et dès lors qu'une chaîne hifi est entrée dans la maison, du matin au soir elle nous livrait du France-Musique. Il peignait et sa bibliothèque regorgeait de livres de peinture, d'artistes classiques, baroques, ou contemporains. La maison n'était pas simplement emplie des choses de l'art, mais d'avis sur ces choses. La noblesse était dans le génie des grands classiques, ou dans l'invention des grands contemporains. Tout ce qui grenouillait entre les deux, l'imitation ou la répétition, était disqualifié. Je crois qu'une partie de ma schizophrénie vient de ce que mon goût intuitif, mes inclinaisons primales allaient vers cette soupe réchauffée, et je devais, enfant, ravaler mes tendances déviantes pour retrouver le goût permis.

Il n'y avait pas d'oppression, mais j'idéalisais mon père, et m'efforçais simplement d'être à sa hauteur. Peut-être parce que ma mère elle-même s'y employait.

Je n'accédais pas aux codes, je crois qu'ils ne m'intéressaient pas, mais ils étaient là. Et à osciller entre ce que j'aimais et ce qu'il fallait aimer, marais_salants_par_pierro.jpgj'y ai perdu l'essentiel : l'écoute de mes émotions. Il m'en est resté deux ou trois morceaux, qui sont devenus comme des phares dans cet océan foisonnant : le concerto en ré pour violon et orchestre, de Tchaïkovsky. Pierre et le Loup, de Prokofiev, peut-être parce que l'œuvre était donnée avec son mode d'emploi, ou peut-être à cause de la voix envoûtante de Gérard Philippe. Et puis quoi, le Requiem de Mozart, peut-être... A bien y réfléchir, Bach, j'y suis revenu bien plus tard.

Cet univers s'est éloigné de moi sensiblement à l'âge adulte, jusqu'à ce qu'à Budapest - peut-être une façon de me raccrocher à l'enfance - je prenne l'habitude de me rendre à de grands concerts classique à la Zeneakadémia : la salle était accessible et agréable, la programmation riche. J'y ai écouté beaucoup de choses, que j'aimais parce que je suis bon public. Sans jugement sur les interprétations, sur les partis-pris artistiques, sur la qualité technique du jeu. Au fond, toutes les exécutions se valaient, l'essentiel était d'y être.

C'est marrant, parce que de retour à Paris, en 1999, je n'avais pas envisagé que l'opéra ou les grands concerts puissent être pour moi : je les plaçais dans un autre monde, celui d'un parisianisme hors de portée, dans lequel je ne me reconnaissais pas, et puis il me semblait que c'était surtout très cher.

Cela fait donc à peine plus d'un an que j'ai pris le chemin de ces lieux, et de la musique en général. Encouragé par un esthète exigeant. La musique, la grande musique, j'y suis donc revenu en novice. Par goût autant que par amour. C'est mon autre point d'ancrage. L'y accompagner était moins m'accomplir que me rapprocher de lui. Le jeu était donc biaisé...

Je m'y suis laissé glisser avec l'intuition qu'il y avait de la vérité de ce côté-là. Autant que dans l'envol d'un héron cendré ou le plongeon d'une sterne. J'avais le droit d'y déambuler comme dans un marais, sans connaître le nom des oiseaux. Force est de constater que j'y ai pris goût, qu'il m'amuse désormais de distinguer les formes amples du romantisme allemand, les couleurs naturalistes de l'art nouveau français, les mouvements tourmentés de la déchirante mélancolie russe...  même si souvent je prends les uns pour les autres !

Ah, les codes !... La seule chose dont je sois vraiment sûr, c'est que l'acte de création revient soit à s'y conformer soit à s'en libérer, ce qui est toujours une façon de ne pas vraiment y échapper. De là vient l'œuvre, sans doute. Ou l'art, dans toute son universalité. Toi, pauvre spectateur, ingénue par essence, tu n'as qu'à t'y soumettre. Laisser opérer l'émotion. Ou tenter de comprendre l'intention. Face à une œuvre, j'ai arrêté, enfant, de juger. Elle est dépassement, donc elle mérite au minimum l'intérêt. Au mieux l'admiration. C'est ce qui l'inscrit dans la grande culture de l'humanité.

Pour le reste, je commence à me forger des repères : la montée de la brume dans un vibrato pianissimo des violons, le cri de la mésange dans le crissement d'un piccolo, l'orage dans le vrombissement d'un tuba, les coquelicots du champ de blé dans la légèreté de doubles croches piquées...

J'ai aussi admis qu'il pouvait être normal que l'on s'ennuie sur des lieder allemands, sur un solo de piano, ou sur du Haendel. Que l'on pouvait s'endormir en concert comme pour faire entrer la musique dans ses rêves et ainsi la dompter. Mais que l'on pouvait aussi pleurer sur un contre-ut bouleversant.

Commentaires

Mon chemin, ce week-end, est passé par les bord de Loire, côté Estuaire. Guérande, j'y suis passé hier.
J'ai bien senti quelque chose d'apaisant par là bas.
Tout s'éclaire.
C'était donc ça...
;-)

Écrit par : πR | 17 mai 2010

Bien, bien... " Toi, pauvre spectateur, ingénu par essence, tu n'as qu'à t'y soumettre." Pourquoi se soumettre? J'écoute toujours de la musique, je regarde toujours des tableaux, mais j'ai cessé de lire des romans. Un jour , en effet, je me suis dit qu'il valait mieux les vivre que de les lire... J'ai aussi acheté des tubes et des pinceaux et je me suis fait mes tableaux. Peut-être qu'un jour je me ferai mon cinéma... L'art est en moi, l'art est en toi.. Ose...

Écrit par : RPH | 17 mai 2010

Tu t'endors sur du Haendel toi ??? Haaaaan !

Écrit par : feekabossee | 17 mai 2010

-> πR -> Je m'y sentais étrangement en paix, en effet. Ça devait être ça... Et le marais de Brière, tu y es passé aussi ? Quelle merveille en cette saison... Bon, la prochaine fois que je passe en Bretagne, ce sera sans ma ribambelle d'anciens collègues, et je te promets : je te fais signe ;
-> RPH -> Bof ! moi, en matière d'art, d'expression je veux dire, je suis passé à côté, et je crois bien que c'est pour la vie. J'ai laissé ça aux autres membres de la famille. Et spectateur, ce n'est pas le plus mauvais rôle !
-> feekabossee -> Je n'ai pas dit que je m'y endormais, j'ai juste dit que j'admettais désormais que ça puisse être possible, qu'il y avait place aux goûts, en matière de musique, à l'ennui ou à l'incompréhension, et que c'était comme cela, en définitive, que l'on pouvait y cheminer... Je te bise en passant, tiens.

Écrit par : Oh!91 | 17 mai 2010

donc connaître les codes ou laisser parler ses émotions...
il me semble que si une oeuvre a besoin d'explications pour être appréhendée par le commun des mortels, ça rend l'art trop élitiste et ça ne me plaît pas (moi qui me plais à être la plus commune de tous les mortels)

Écrit par : madame de K | 18 mai 2010

-> madame de K -> Je crois en les émotions, j'aime les laisser agir. Mais je ne crois pas qu'elles interviennent en terrain vierge. L'accompagnement, la médiation, sont à mon avis des outils indispensables pour assurer l'accès de tous à la culture. Sauf à laisser les inégalités culturelles perdurer à l'infini, et l'élitisme prospérer...

Écrit par : Oh!91 | 19 mai 2010

Tu ne croirais donc pas à l'émotion pure ?... :-)
Mais qu'est-ce que la culture ? Je vais peut-être me contredire... La médiation culturelle est utile mais je ne suis pas sûr quelle soit nécessaire ou suffisante. Il y un autre possible, de plus global, une sensibilité, sans doute liée à l'éducation même si elle n'est pas directement artistique.
Finalement au diable les codes, je vais continuer à me laisser porter par les émotions, me laisser bercer, voire endormir...
Merci de tes révélations.

Écrit par : estèf | 19 mai 2010

Des sensations, riens de plus, rien de moins!
"ART" pour moi un mot indéfini,monté en épingle par une élite souvent friquée, par des pratiquants se confinant dans leur bulle.
Je ne suis ni l'une ni l'autre, alors,sensations encore et toujours !

Écrit par : mume | 20 mai 2010

-> estéf -> je crois aussi que les choses se jouent dans l'éducation, et que par essence, l'éducation, on ne reçoit pas tous la même, notamment parce que l'école compte pour peu, et que notre système éducatif est fondé sur le punitif, pas sur le ludique. Entre les acquis de l'éducation, et la spontanéité des émotions, il y a la médiation, cette capacité qu'a le médiateur d'amener sur une œuvre ton regard là où il aurait glissé, à rapprocher telle forme, telle couleur, à une référence, plus ou moins connue de toi, sa capacité à créer du sens là où tu ne vois spontanément que du chaos... Et alors, parfois, tu te prends à retrouver des clés, à les reconnaître toi-même, et par l'effet de la répétition à y trouver de la jouissance, tu te prends ainsi à aimer une œuvre parce que tu la comprends...
-> mume -> Oui mais les artistes ne sont pas des friqués, ils nous apportent la poésie, ils revisitent le monde, et c'est grâce à eux, surtout grâce à eux qu'il y a encore de la place à l'utopie...

Écrit par : Oh!91 | 21 mai 2010

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