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24 avril 2010

les deux nuits

gilles paveau la-passerelle-simone-de-beauvoir-la-nuit.jpg

"Personne ne veut de moi. Mais quand je suis là, on ne veut pas me perdre. Qui suis-je ?"

Je ne suis pas un homme de la nuit. Je suis plutôt quelqu'un de l'aube. La nuit que je côtoie, c'est celle du petit matin, au bord de l'extinction. Celle qui naît dans la torpeur et puis s'estompe, la bulle qui éclate dans l'aurore. Il m'arrive de rencontrer l'autre nuit, celle venue du soir, nourrie de crépuscules, celle qui s'étire à tout rompre, qui s'ensommeille autour d'un dernier verre, mais c'est rare. Il y faut ce goût nouveau pour l'opéra.

Je suis parti prendre place à 4h20 dans la queue de Bastille, ce vendredi matin. Rue Sedaine, toutes les bennes à ordure avaient été renversées à même l'asphalte. Pleines. Une autre façon de marquer sa nuit, sans doute, dans le dépit ou dans l'éclate. Expression d'un terrible chagrin qui n'avait plus où se noyer. Ultime démonstration de force d'un chef de bande au milieu des siens. Ou bras d'honneur d'un éboueur après avoir gagné au loto. La police était à pied d'œuvre, sans trop savoir s'il lui incombait de redresser les objets du délit, et de ramasser les sacs éventrés pour rétablir la circulation au plus vite, ou si elle devait faire appel à un service d'intervention d'urgence de la ville de Paris et garder les mains propres.

"Je ne sais pas, l'amour, non, une fille ?"

J'ai pris place au Falstaff, pour la tranche 5h - 6h. Habituellement, c'est le calme qui y règne à cette heure-ci. Les noctambules se comptent sur les doigts d'une main, derrière leur dernier cocktail. Ce vendredi, toutes les tables sont presque encore occupées. A cause des vacances, sans doute. Le garçon porte ici une colonne de bière, là une pizza fumante. C'est bon, de ce grand café de Bastille, j'ai une connexion WIFI, je vais pouvoir te raconter ma nuit. Des jeunes attendent l'heure du premier métro. D'autres envisagent de sauter dans un taxi.

"Je t'ai dit : personne ne veut de moi, comment peux-tu me dire l'amour ?"

J'ai récupéré le numéro 61. Je n'étais jamais arrivé si tôt, mais je n'avais jamais eu un si mauvais numéro. Seul Wagner fait ça, paraît-il. Le numéro 7 s'était présenté à 21h 30, je ne jouerai jamais dans cette cours-là.

"C'est matériel ? C'est un sentiment ?"

Un jeune black, jovial, apparemment seul, survête à capuche, sac à dos, s'est approché d'une table où la soirée s'effilochait, un gars et cinq filles, et a lancé sa charade. Que veut-il, au juste ?

"D'une certaine façon, c'est matériel, oui. Mais c'est aussi un état d'esprit."

A l'appel de six heures, nous sommes déjà 120 dans la queue. La nuit commence à s'évanouir. Le numéro 16 est absent. Comme d'habitude, pour la tranche 6h - 7h, j'opte pour le Flag café, de l'autre côté de la place. Le garçon se montre désagréable. "Débranchez votre ordinateur, ordre de la patronne, pas de ça chez nous !". Quand je referme la porte laissée ouverte par les livreurs de fûts, il la rouvre et me laisse livré aux courants d'air. "Jusqu'à la fin de la livraison, j'ai dit !" Par dessus le marché, il me facturera mon café 4 €, sous prétexte qu'il m'a porté un peu de lait avec. Lui, c'était la dernière fois.

"Allez, dis-nous !", "C'est Dieu ?" Le grand gaillard de la bande participe, mais on sent bien qu'il se demande ce que le blackos à la capuche et au sourire jovial vient chercher sur son terrain. "Je ne suis pas Dieu, non... mais j'ai un Dieu, parfois, c'est vrai."

A l'appel de 7h, les 200 sont dépassés, le 16 ne montre toujours pas le bout de son nez. Son compte est bon. On devine qu'il fera beau aujourd'hui.

Pour la tranche 7h - 8h, juste en face de l'Opéra, le café les Associés ouvre enfin, avec son patron matamore à la gueule plus grande que lui, tout droit sorti d'un film d'Ettore Scola, jamais avare en grande remise ou en petits cadeaux. Un bonheur toujours renouvelé que la halte chez celui-là.

"Bon, allez, lâche-la, ta valda !" "Je suis sûr que c'est un plan du genre : la semaine prochaine, même jour même heure, pour la réponse..." En dehors du grand gaillard, les filles dorment à moitié. "Alors ?"

La charade a déjà trouvé sa solution depuis longtemps au Falstaff. Le jeune homme jovial est reparti, pas peu fier de son effet. Il ne voulait rien d'autre qu'entrer en communication. Peut-être pour donner un sens à sa soirée. Les filles ont sauté dans un taxi. Le grand gaillard est rentré à pied à Daumesnil : "6 minutes en courant". Quel charlot, celui-là !

"Je suis la guerre."

je-meurs-comme-un-pays.jpgLa Walkyrie prend corps. A 8h, les trois cents sont dépassés. On ne fera pas de nouvelle tranche au café. Trop de monde, plus de ticket. La file se met en place, on ne bougera plus jusqu'à 9h30, chacun à sa place, selon son numéro d'ordre. L'armée des fous est en marche.

"Ben oui, la guerre. On ne veut pas l'avoir. Mais quand on l'a, on ne veut pas la perdre. Pas mal, non ?"

Le 16, banni, ne refera pas d'apparition. Là, dans l'attente statique, le froid me prend, d'abord par les mains, puis par les pieds, et l'encolure. Je lis Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh. Une suggestion de Saint-Loup. Je tiens le livre de la main droite, puis de la gauche, puis de la droite. J'abandonne, je range le livre et plonge mes deux mains dans les poches.

"Et puis le dieu de la guerre, tu vois bien !..." Il a rigolé et c'est là-dessus qu'il est parti.

Les conversations battent leur plein. Les sujets fusent. J'entends parler mise en scène, direction artistique, disques vinyl, ah!, écouter de l'opéra sur ses anciens vinyls !... Gamacé évoque ses baby-sitting du lundi, Gilda une Petite renarde rusée qui séduirait des novices. Je n'entends parler ni de niqab, ni de polygamie, ni d'excision, d'aucun de ces sujets à la mode politicienne qui disent que nous sommes la civilisation puisqu'ils sont la barbarie, que nous sommes la lumière puisqu'ils sont la nuit. Arrogante médiocrité. Y passe par contre les tarifs de l'opéra, "Il y a dix ans, la place du premier rang au deuxième balcon, vous voyez où je veux dire ? On pouvait l'avoir pour 100 francs. Maintenant regardez : 110 euros, c'est à dire 700 francs... vous vous rendez-compte ?" Je réalise que les places que je m'apprête à acheter vont me couter 200 francs l'une. La moitié de ma nuit à faire la queue pour des places bon-marché à 200 francs ! Je suis bien de cette armée... On ne s'en est pas vraiment rendu compte, mais en passant des francs à l'euro, nous ne changions pas de monnaie, nous ne changions pas de symbole, nous quittions un monde et commencions à accepter le décrochage et la misère, le deuxième monde.

"la guerre..."

A 9h30, les portes de l'Opéra ouvrent, je récupère mon numéro d'ordre officiel de la main d'une hôtesse, un peu stressée de tout ce monde, "quatre places par personnes, pas plus", je file chez mon ami malade partager un pain au chocolat, reviens pour 10h30, à l'ouverture des guichets. A 11h30, j'ai mes places, et celle de Traou, privée de vacances par le volcan islandais.

La Walkyrie est en marche. 5 heures de spectacle, 2 entractes. Pour nous, ce sera le 26 juin.

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La photo d'illustration est de Gilles Paveau, librement chapardée sur le café-photo. Merci à lui.

Commentaires

Bon courage, la Walkyrie c'est long tout de même ;)

Écrit par : Tto | 24 avril 2010

et pour moi ce sera le 9 juin ..
j admire ton courage ( vive les abonnements !) même si le récit de ton attente donnerait presque envie d'y refaire un tour ..

Écrit par : gilles | 24 avril 2010

J'avoue que ces attentes interminables (auxquelles je n'ai d'ailleurs jamais participé) ne m'attiraient pas vraiment... jusqu'à ton billet à saveur anthropologique. La vie culturelle n'étant pas vraiment -- comment dire? -- trépidante, dans mon bled, on ne voit pas ça trop souvent. Je t'envie quand même un peu.

Écrit par : Doréus | 24 avril 2010

Jolie peinture du spectacle de la vie. Quant au prix de ce qu'on appelle culture, sensu stricto, ça creuse un sacré fossé quand même !

Écrit par : estèf | 25 avril 2010

-> Tto -> cinq heures et cinq minutes. Avec deux entractes. C'est ce qui s'appelle une aventure musicale, non ? Je me mettrai dans la peau de celui qui rentre dans un train pour un Paris-Toulouse omnibus...
-> gilles -> Je dois dire qu'à 4 heures du matin, au moment où le réveille sonne, ou sur le coup de huit heure quinze, quand le froid s'immisce sous la petite laine, il me vient à rêver d'abonnement, aussi... Mais au totale, ça ne fait quand même pas les mêmes prix, alors !
-> Doréus -> Ces queus-là, il faut les vivre pour y prendre goût. En plus, avec notre petite bande des Prosélytes lyruqyes, on a toujours plein d'histoires de blogueurs à nous raconter...
-> estéf -> ...c'est pour ça que moi, je je suis content de travailler dans la culture gratuite : l'art pour tous, avec toutes ses vertus utopistes et enchanteresses.

Écrit par : Oh!91 | 26 avril 2010

J'ai lu ce billet comme on lit un thriller ! Je n'en reviens pas. Quel amour portez-vous donc à l'opéra pour avoir une telle constance et une telle patience ? Du coup, votre acharnement me fait penser que je vais peut-être manquer un événement. Vous nous raconterez n'est-ce pas ?

Écrit par : Gicerilla | 09 mai 2010

-> Gicerilla -> Je me surprend à ressentir une vraie passion, en effet, un goût profond. J'étais hier à Billy Bud, à Bastille, et d'un bout à l'autre, le récit m'a pris, la mise en scène, la musique, si belle. Je voyais mal, j'étais mal assis, c'était long, mais pas une seconde je m'y suis ennuyé... Je vous le raconterai, d'ailleurs, avant la Walkyrie.

Écrit par : Oh!91 | 09 mai 2010

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