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14 mars 2010

Le Caire, immeuble Yacoubian et autres quartiers

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Tiens, puisque je te parle de ces années d'immersion dans le monde arabe, et en particulier de ces deux derniers mois passés au Caire - comme un baroud d'honneur à une destinée qui m'échapperrait...

Voilà, Le Caire, donc.

J'avais deux amis. Karim et Stéphanie. Nous avions été dans la même promo de l'Institut français des études arabes de Damas, deux ans auparavant. Lui, franco-algérien, kabyle, le geste ample et léger, l'œil profond, les joues creuses, glotte et tonsure précoces. Putain, que je le trouvais beau ! Je l'aurais aimé d'amour, si seulement. Je l'ai parfois poursuivi de quelques fantasmes secrets. Et j'ai parfois pleuré dans ma chambre son inaccessibilité. Elle, une mélancolie feutrée, des globes oculaires comme deux flèches noires, l'expressivité en deuxième rideau, des fulgurances rieuses.

Après notre année à Damas, durant laquelle elle avait rompu avec son compagnon d'avant et noué une relation secrète avec Karim, ils avaient fini par s'installer ouvertement ensemble et nous avions continué à nous voir. J'allais chez eux après mes cours à l'université de Saint-Denis, nous recréions l'atmosphère d'expatriés qui avait été la nôtre en Syrie. Nous prenions des nouvelles des uns, des autres, de la course à l'emploi d'untel, des projets de recherche de tel autre, de la jungle administrative pour choper des allocations, des postes... L'année suivante, elle avait obtenu une bourse de traductrice littéraire au Caire. Pour un an. Bien lui en prenait, puisqu'elle en a ferait carrière, notamment chez Acte-Sud.

De mon côté, j'obtenais deux mois d'allocation pour aller recueillir sur le terrain quelques données et compléter mon mémoire de DEA.

Au Caire, Karim et Stéphanie avaient trouvé à s'installer sur un bateau-logement, en face de l'île Zamalek. Une awamate. Et c'est là qu'ils mAwamat3.jpge réservèrent une chambre d'ami. Pendant deux mois, de mi-janvier à mi-mars, c'est-à-dire jusqu'à ma dernière cigarette, avec une petite parenthèse de trois semaines à Damas et Beyrouth - pour les besoins de l'enquête, ça va sans dire - je vécus ainsi près d'eux, sur le Nil.

Sur le Nil. Près de l'eau, tout près de l'eau. En cette saison, il m'arrivait d'en éprouver du froid, surtout au petit matin à la brume montante. Mais je lui ravissais surtout ses reflets dansants. Le Nil conduisait jusqu'à nous le chant éraillé des Muezzines voisins comme ceux des quartiers plus lointains. Il scintillait la nuit, faisant vaciller les plus hautes des lumières de la cité. Quand venant de la ville, du vacarme assourdissant des rues, je descendais rejoindre l'appartement flottant, le Nil semblait avoir absorbé ce tumulte, nous en restituant un vague écho ouaté. Cette maison de bois, bercée au gré du vent, était paisible.

Au centre d'études et de recherche français, où l'on m'avait demandé de présenter mon approche - ce que j'avais fait avec soin -, on m'avait complimenté, encouragé, proposé d'utiliser mon travail pour en faire un livre. J'étais flatté, j'étais sûr de ne pas mériter pareil intérêt. Pour être tout à fait digne de ma nouvelle usurpation, j'errais dans les rues du Caire autant que je le pouvais, pénétrais gratuitement dans les mosquées, me faisant passer pour un Libanais émigré, visitais ses ruelles étroites, ses grandes fontaines d'angle, son souk. Dans un petit café bien 3595258021_cc6fe0e3cc.jpgconnu du vieux centre, Al Fichawi, nous nous retrouvions autour d'une chicha.

Nous allions à Alexandrie, dans le delta du Nil, aux pyramides de Gizeh, dans le Fayoum, et puis comme une apothéose, rejoints par d'autres de nos amies de Damas, dans le désert de Siwa pour une excursion aussi courte qu'intense. Qui signait pour moi la fin de la partie.

Je me souviens de ce quartier du Caire, bourgeois et mal défraichi, en plein centre, près de la place Talaat Harb, où l'on trouvait les sièges des banques, les grands hôtels, des cabinets d'avocats et les sièges de journaux ou de partis politiques. Où commencent à s'éloigner les images d'Épinal...

jpg_immyac-67d0f.jpgLe quartier de l'immeuble Yacoubian, dont Alaa al-Aswani a raconté l'épopée dans le roman éponyme dont je viens récemment d'achever la lecture - un cadeau sensible de mon ange-gardien qui, s'il veille encore - mais de très haut, alors - sera peut-être content que je l'évoque ici. C'est un autre univers, celui sans doute de la vraie vie, où les destins trébuchent sur les petites mesquineries et les grandes ambitions, où le pouvoir politique fricote avec les grandes fortunes pour se hisser à leur rang, sans vergogne et sans égard pour ses sujets. L'univers qui produit l'intégrisme, en ramassant dans le caniveau de l'injustice - puis de la torture - les fils de portiers rejetés des cercles d'excellence parce que fils de portiers. L'univers aussi des libertinages insoupçonnés, ou au contraire de notoriété, des petits arrangements avec la vie, ainsi que d'une homosexualité cantonnée au fil du rasoir.

Cette lecture m'a rappelé la seule fois où cette dernière s'était montrée à moi, dans les habits d'un chauffeur de taxi, aux yeux injectés, qui m'avait tenu la main longtemps au moment de payer la course, au surplomb de notre péniche, appuyant son  pouce sur mon poignet et me fixant du regard. J'avais pris peur, puis j'en avais rit avec mes amis. La flamme avait été éteinte, une fois de plus.

Cela fait longtemps que j'ai promis à Dalyna de lui parler de Damas. Et puis voilà, cette histoire des quinze ans m'a fait te parler d'abord du Caire. Mais Damas, j'y reviendrais. Ma première immersion.

Commentaires

Le film, dont je ne sais à quel degré il est fidèle ou non au livre, "L'immeuble Yacoubian" est un très joli moment de cinéma.

Écrit par : Olivier Autissier | 14 mars 2010

J'aime beaucoup ce billet, il me rappelle à quel point je suis toujours touchée par les gens qui savent donner du sens à leur vie.
Et j'esquisse un léger sourire en découvrant que bien plus jeune déjà, on te disait que tu pourrais en faire un livre ...

Écrit par : feekabossee | 14 mars 2010

-> Olivier Autissier -> Voilà un film que j'aimerais bien voir, désormais...
-> feekabossee -> ... et figure-toi que je l'ai fait, ce livre. Un best-seller... de bibliothèques universitaires. Je ne sais pas si l'on donne jamais un sens à sa vie, ou si la vie s'occupe toute seule de se trouver un sens...

Écrit par : Oh!91 | 14 mars 2010

Décidément tu racontes toujours aussi bien tes belles histoires.

Écrit par : Bougrenette | 15 mars 2010

J'ai une furieuse envie de lire, de voyager, de trouver du sens! Bon sang ce que j'ai envie...

Écrit par : πR | 15 mars 2010

-> Bougrenette -> Merci ma belle ;
-> πR -> Lâche-toi ! Trouve le sens, il n'est pas si loin...

Écrit par : Oh!91 | 16 mars 2010

Toi au moins tu as vraiment vécu avec les gens, pas en "mode touriste"...et surtout tu restitues ton vécu....encore encore !!! on peut le trouver quelque part ce livre ????

Écrit par : Francis | 17 mars 2010

-> Francis -> Autant que je sache, dans toutes les bonnes librairies, en stock ou en commande. Il existe aussi en format poche dans la collection Babel... Et je t'assure qu'on ne s'y ennuie pas !

Écrit par : Oh!91 | 18 mars 2010

ok ! tu peux me donner les coordonnées par mail (je parle de ton livre...) merci

Écrit par : Francis | 18 mars 2010

-> Francis -> Il est épuisé : ça a été un best-sellers... de bibliothèque universitaire, certes, mais un vrai succès de diffusion ! lol.

Écrit par : Oh!91 | 19 mars 2010

et voilà ..on met l'O à la bouche et les "les mots à la bouche" et paf.... snif

Écrit par : Francis | 19 mars 2010

-> Francis -> Bah ! Sans regret... A moins que tu aies jamais eu le projet de faire des recherche sur Darwin au Moyen-Orient !

Écrit par : Oh!91 | 20 mars 2010

Les commentaires sont fermés.