Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28 février 2010

la Tamise, le vague et l'âme anglaise

IMG_4249.JPG

Il est des moments qui te laissent du vague à l'âme. Que tu préfèrerais avoir encore devant toi plutôt que derrière. Mon rendez-vous avec la Tamise, tiens !

Le vague va bien à la Tamise. Diffuse. Aux berges imprécises. Jalonnée de plages de sable. Oublieuse de la pierre en plein cœur de ville. Embrumée par la pluie. Sujette aux marées. Résiliante à ses crues et à ses étiages. Gorgée de bruines organiques. Le vague va bien à la Tamise. Il est son âme.

J'étais allé à Londres déjà trois fois. Il y a treize ans pour une rencontre internationale de jeunesse qui se déroulait dans un quartier indien. IMG_4184.JPGL'organisation de la ville en banlieues ethniques m'avait sauté à la figure. J'avais été hébergé chez de jeunes immigrés soudanais, d'une gentillesse infinie, mais je garde surtout le souvenir d'un grouillement continu de cafards sous un lit où je ne pus jamais m'endormir.

J'y étais retourné en 2000. Dans la maison cossue d'un haut magistrat président d'une chambre consulaire, dans le quartier de Chelsea. Nous y étions avec un couple d'amis, elle anglaise, fille du magistrat, engagée dans l'action humanitaire, lui, Kurde. Nous avions profité, dans leur grande maison avec son petit jardin, des premiers rayons du soleil de mai, et d'une atmosphère so British. C'était un court week-end, je me souviens surtout du Tate Museum, et d'une promenade familiale dans Hyde Park. Nous nous sommes brouillés au moment de la guerre du Golfe. Leurs filles doivent être grandes, à présent.

La même année, la France présidait l'Union européenne, j'y étais retourné en automne pour une visite éclair d'une journée. Nous y avions rencontré la ministre en charge des sports, essayé de la convaincre de ne pas laisser le sport sous la seule houlette du marché et de la concurrence, d'accepter de reconnaître, dans une déclaration politique, qu'il y avait aussi dans le sport des valeurs sociales et éducatives qui méritaient qu'on les sauvegardât. Mais les clubs de foot et les tabloïds faisaient la loi dans ce pays. Je me souviens que la ministre avait été aimable, mais qu'elle s'était refusée à s'aventurer sur leur terrain. Finalement, c'est chez nous que s'installe peu à peu le modèle anglais du sport...

C'est donc la première fois, cette semaine, que je me rendais à Londres sur la base d'un projet personnel, presque intime. Je dirais même dicté par mes larmes, car l'idée m'en vint après avoir entendu au Théâtre des Champs-Elysées la violoniste goto Midori dans le concerto de Beethoven. Ému à pleurer par son interprétation, il m'était apparu évident qu'il me faudrait retourner l'entendre. Programmée au Barbican Center de Londres pour le concerto de Mendelsohn quatre mois plus tard, l'objet à ce voyage était trouvé. Il n'y en avait qu'un avec qui je pouvais partager pareil projet. Le temps de trouver le moyen d'organiser les choses, dans la grande jungle de la précarité professionnelle et administrative, et l'affaire était calée.

Mendelsohn  nous a moins touché que Beethoven, mais l'interprétation de Midori a gardé toute sa subtilité, alternant des phrases de pure virtuosité à des lenteurs assumées à l'extrême. Elle a l'art d'acculer ses aigus dans leur fragilité ultime sans jamais en casser le fil ténu. Dans le solo à deux voix du premier mouvement, elle parvient à insuffler dans la perfection de son jeu une musicalité troublante. L'orchestre s'accorde à son rythme, soumis, suspendu. En deuxième partie, le London Symphony Orchestra a livré une magnifique interprétation de la Symphonie fantastique de Berlioz.

IMG_4155.JPGMais ce concert a d'abord été un prétexte. Nous nous sommes aussi offert un spectacle plus léger. Tonique. Fabuleux. Chicago ! Londres, c'est la ville de la City, c'est le palais royal de Buckingham. Mais c'est aussi la capitale des comédies musicales. Je tenais à voir Chicago, parce que j'en avais adoré le film. Née à Broadway, l'histoire n'a rien du puritanisme américain. C'est l'univers du showbiz, du crime, de l'argent, de la manipulation, de la corruption. Les héros sont les cyniques, et ce sont eux qui gagnent à la fin. Les simples et les modestes sont écrasés et quittent la scène sans musique de fin. Comme dans la vraie vie. Au milieu de la pièce, le Tango du bloc cellulaire est absolument magistral. Tout comme la scène où l'avocat Billy Flynn, avec maestria, se met la presse dans la poche, en inventant une thèse au crime et une vie à son auteure, la belle et ambitieuse Roxy Hart. Une histoire de femmes, entourées de jeunes et beaux garçons aux déhanchements suggestifs. Nous avions de bonnes places. La mise en scène était dépouillée, structurée autour de l'orchestre, qui tenait le premier rôle.

Londres a une autre particularité : les musées y sont gratuits. Il n'y a ni caisse ni portail de sécurité. Aucun vigilingresoedipeetsphinx.jpge ne te demande d'ouvrir ton sac. On y entre aussi facilement que dans un supermarché, et je suis convaincu que cette facilité d'accès aux collections nationales sont des facteurs essentiels à l'appropriation du patrimoine par tous. On déculpabilise la fatigue ressentie au cours d'une visite. On peut n'entrer pour voir ou ne revoir qu'une œuvre, pour n'y passer qu'une demi-heure ou toute une demie-journée.

Dès le premier jour, nous nous sommes autorisé une tranche de la National Gallery, sans nous demander si l'heure tardive de notre arrivée constituait ou non un handicap. Parmi des collections riches - pas toujours bien mises en valeur, il faut le dire - j'ai été surpris de découvrir que le fameux Œdipe et le Sphynx, d'Ingres, avait les dimensions d'une simple miniature, dont l'ombre du cadre épais obscurcissait tout le quart supérieur.

Lors de la visite du Modern Tate, c'est mon compagnon qui s'est trouvé en proie à son propre vague à l'âme, nous n'en avons donc pas pleinement profité. Au moins en aurons-nous goûté l'atmosphère industrieuse.

Le dernier jour, nous avons visité l'Abbéi de Westminster - chère plongée dans l'histoire de la Nation anglaise. Tombeau géant des Rois et reines d'Angleterre et autres grands hommes publics, architecture somptueuse, nef, chœur, chapelles, cloître, étonnante salle du Chapître à colonne unique, trône royal, stalles à Newton et à Darwin, le tout aidés par un audio-guide chacun dans sa langue - où l'on découvre qu'il faut toujours beaucoup plus de temps pour dire les mêmes choses en japonais qu'en français - mais pour 15 livres sterling par tête quand-même ! L'Église anglicane ne pratique pas la politique de l'État en matière d'accès au patrimoine ! En tout cas, comme ça, c'était fait...

IMG_4259.JPGAprès quoi, nous avons laissé des bus à Impériale nous conduire dans la pluie vers le Pont des Tours, histoire de glisser dans le coin de notre œil une dernière perspective sur la Tamise à ramener en France. En kit.

C'est ainsi que croyant être à Londres, c'est en fait Londres qui fut à nous. Avec son fleuve paisible, ses accents légers, son flegme embué et une vague nostalgie qui en furent son âme d'hiver.

Voilà. Tu comprends mieux maintenant pourquoi il m'a fallu quelques jours pour m'en remettre et t'en parler.

24 février 2010

chuuut !

tamise.jpg

Ne le dis à personne, mais je suis pour quelques jours à Londres... Des vacances, encore, oui (même que ça tombait mal, juste après un arrêt de trois jours pour grippe !). Entre Gallerie Nationale, Abbéi de Westminster, Tate Modern Museum, Chicago (the Musical), concert au Barbican Center... Il n'y manque rien, juste quelques accents récupérés par le correcteur d'orthographe de Hautetfort, afin de pouvoir malgré tout poster cette note depuis un clavier un peu bizarre.

Je t'y mets quelques bises. Porte-toi bien, je te reprends à mon retour, réponses en retard aux commentaires inclus.

(photo volée a Galileo)

18:45 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : londres

21 février 2010

le Bois-Hourdy, ou quand ces dames se mettent la tête à l'envers

image004.jpg

Dois-je interroger mon blog, le soupçonner de dérive ? Dois-je m'interroger sur ces dames ? Sur le sens de la lune, sur l'approche du centenaire de la journée internationale de la femme ?

Voilà que hier soir, coup sur coup, trois requêtes sur google ont fait d'entre2eaux un excipient féminin...

"nanas folles de sexe", "douches collectives entre femmes", et "elle baise dans une cabine d'essayage"... (Je passe sur "elle branle à deux mains", où l'on voit poindre le bout d'un fantasme bien masculin, celui-là).

Où sont passées mes "prépuces", "branlettes entre mecs", et autres"techniques de branle hommes" qui ont fait le charme de mes premiers visiteurs ?

Heureusement qu'à Chambly, parmi toutes les copines blogueuses avec qui nous avons fêté le Bois-Hourdy aujourd'hui, qui sont restées sages, notre hôte était bel et bien de sexe masculin ! (et sa petite famille, soit dit en passant, excessivement charmante...)

Bon, OK, c'est un peu tiré par les cheveux, comme billet, mais après les confétis, il faut toujours tirer un peu sur les cheveux pour se nettoyer la tête...

19 février 2010

appel d'offres

tel-pere-tel-fils-plus-belles-photos-randonnees_257186.jpg

Donc, j'en étais là : l'arbre de la méridienne venait d'être abattu par une sortie de route un matin de verglas. C'était une route départementale de la grande couronne, l'aménagement des bas côtés relevait d'une convention passée à l'époque avec la commune, qui en avait délégué la gestion depuis à la communauté de communes nouvellement créée. Nous étions sur la bordure d'un aérodrome de campagne placé sous la tutelle de la Direction générale de l'aviation civile, donc de l'État.

Après une analyse par les services juridiques compétents, il s'avérait que le terrain était propriété de l'État, que la voirie était sous la responsabilité du Département, et que les aménagements d'agrément relevaient de la Communauté de commune. L'arbre avait bien été planté avec l'aide de la Région, mais l'entretien relevait du niveau communal, c'était inscrit dans la convention. Le terrain, quant à lui, appartenait à l'État.

Le panneau "méridienne verte" relevait aussi de l'État, en charge de la signalisation routière. Mais ça tombait bien, il n'avait pas été endommagé. Il ne servait plus à rien, mais il tenait debout, l'État s'en laverait les mains, c'était plié.

Au terme de six mois de négociations, au cours desquelles la communauté de commune avait fait valoir qu'elle était exsangue, le Département avait accepté d'ouvrir sur son budget 2011 une ligne "restauration des aménagements de la RD19", et dès le budget voté, le 31 mars 2011, une note de service demandait à la Direction de la voirie, section "aménagements paysagés" de lancer un appel d'offre pour charger un bureau d'étude de diagnostiquer la nature du problème et formuler ses préconisations.

Après deux mois d'élaboration et de validation par la Directrice de la voirie, un appel d'offres fut lancé, il y eut une dizaine de postulants, dont la pépinière départementale qui devait désormais, règles de la concurrence oblige, candidater au même titre que les bureaux d'étude ou autres prestataires privés.

Deux mois plus tard, le marché fut notifié à un agronome de Province, en octobre 2011, qui rendit son verdict, l'arbre était bien mort, et préconisa soit d'enlever la pancarte, soit de planter un nouvel arbre.

La Direction générale saisit les services juridiques départementaux et son Contrôle de gestion pour analyse de ces préconisations, ce qui lui permit de soumettre un rapport au Bureau départemental - composé du Président du Conseil général et de ses Vice-présidents : il fut décidé, en décembre 2011, de planter un nouvel arbre, mais à la condition que la communauté de communes s'engage à en assurer l'entretien à l'avenir.

Cette clause serait inscrite dans une convention cadre, en cours de discussion.

Quelques lettres de riverains aidant - à qui l'on répondit que, dans la mesure où, et dans le cadre de, une procédure était en cours qui, tout en rappelant que... le service compétant avait été saisi de cette affaire - il fut décidé, en juillet 2012, que l'arbre serait replanté sans attendre l'aboutissement de la discussion avec la communauté de commune. Un Vice-président avait montré son agacement.

Dès la rentrée de septembre, les jardiniers de la pépinière départementale s'apprêtaient à extraire de ses plants un beau spécimen, assez avancé pour compenser les années perdues depuis l'an 2000, quand la Direction générale saisit l'Inspection générale d'un audit destiné à déterminer, dans le cadre d'une démarche Qualité, s'il relevait bien des missions d'un Département que d'élever des arbres au sein d'une pépinière. On recherchait des coûts à éliminer

Tout fut arrêté. Il fallait attendre le résultat de l'audit.

En mars 2013, alors que le jour se levait assez tôt, on découvrit un bel arbre, un hêtre, semblait-il, planté-là par une des riverains et des écologistes, en pleine nuit. Ils voulaient protester contre un projet d'élargissement de la départementale.

Cette histoire est évidemment une fiction, heu...! Un cauchemar.

Quoi que. Le bassin nautique départemental de l'Essonne est l'un des plus beaux d'ile de France, avec deux  bassins olympiques, dont un piscine.gifd'entraînement. Laure Manaudou elle-même y a imprimé des records. Il fut fermé pour vidange en janvier 2008. La fermeture devait durer 15 jours. Puis on découvrit qu'il fallait resceller des carreaux, puis que si les carreaux sautaient, c'est qu'il y avait des fuites. Le temps de réparer la fuite, on annonça une fermeture supplémentaire de deux mois, on en profita pour inspecter les faux plafonds, et il apparut que le système électrique n'était plus aux normes. Il fallut improviser le lancement d'appels d'offre. Depuis, devant les frais à engager, le département de l'Essonne et la communauté de communes autour de Mennecy se renvoient la balle pour savoir à qui il revient d'exploiter pareil équipement. La rumeur, dans les piscines alentour, c'est qu'elle ne rouvrira jamais...

Mise au point : ce billet ne vise pas à caricaturer le service public, mais à dénoncer une certaine perte des réalités à laquelle conduit la mise en oeuvre des méthodes libérales de management dans les administrations publiques. La prise de pouvoir par les gestionnaires, quoi, grâce à qui le public, justement, finit par compter moins que les procédures...

18 février 2010

tétrodotoxine

Tetrodotoxin-2D-skeletal.jpg

Un des effets inattendus de la grippe, c'est le temps passé à ne rien faire, sous la couette, en attendant que ça passe. Lire, c'est trop fatiguant (sauf cette petite perle, toute en délicatesse, à la façon de son auteur). Écrire un billet de blog, faut faire court. Et à la télé, en dehors des Jeux Olympiques, le mieux est encore de regarder Arte.Fugu.jpg

C'est comme ça que je viens de découvrir que l'un des plats les plus raffinés du Japon, c'est le sashimi de fugu, que ce plat est réalisé avec du fugu, appelé encore le poisson-globe, qui a la particularité d'être éminemment toxique. Ce poisson est rempli de tétrodotoxine, un poison jusqu'à cent fois plus efficace que le curare ou le cyanure.

Du coup, seuls des cuisiniers certifiés par l'Etat ont le droit de la préparer, et sa commercialisation est extrêmement réglementée.

whitelion.JPGOn y apprend aussi qu'un jour, le célèbre acteur de Kabuki, Tamasaburo Bando, défiant ces règles, s'est autorisé à déguster des rations excessives de foie de fugu. Engourdissement de la bouche, puis des mains et des pieds, puis des terminaisons nerveuses, de tout le corps, et enfin des organes vitaux. Il est mort paralysé et en pleine conscience.

Bon, moi, quand je vois tous ces OH - 91 on dirait - constituer cette molécule, j'ai un peu peur de faire figure de principal suspect. Je préfère retourner me calfeutrer sous la couette.

17 février 2010

blogs, je ne lâche pas l'affaire

mrlung-facebook-twitter1.jpg

Les blogs, c'est fini ! Dixit libé ce matin (même pas fichus de proposer un lien !). L'avenir appartient aux réseaux sociaux, facebook en tête. Et Twitter qui tient la corde... Finis les contenus, vive l'immédiateté. Tu partageais des opinions, des expériences, des émotions, tu partageras désormais des instantanés. Tu feras le buzz. 140 signes maxi... (Merde, j'en ai déjà mis presque le double).

Seulement voilà, l'histoire le dira, finalement : le besoin de dire, de se dire, d'agir et d'interagir, de défricher autour de soi, de rebondir, de se tendre un miroir ou d'en traverser la vitre, de dépasser les cloisons avec lesquelles la société compartimente, le besoin de s'assumer en entier, de s'arranger avec de fragiles anonymats, sans parler des opinions à défendre, ou des partis à prendre, tout cela dépasse les modes.

Donc en ce qui me concerne, pas question de lâcher l'affaire ! Salut les has-been !

15 février 2010

Bertrand (2) mon premier confident

gay8.jpg

Voilà à présent ma rencontre avec Bertrand.

[C'est vrai que je ne lui doit rien, à fillot ! (Toujours cette satanée histoire de dette, sans doute...) Mais bon, je le lui avais promis... Et quand tu lis ça, que tu découvres les douze ans qu'il a à décadenasser, alors tu te dis qu'il n'y a pas de trop d'un coup de pouce, sans obligation de résultat, mais disons avec obligation de moyens.]

Bertrand, donc. J'en ai planté le décor, matériel et psychologique. Résumé de l'épisode précédent : je vivais, je souffrais, j'étais un tigre en cage, habité par l'idée de la mort... Il me fallait un appel vital.

Et puis un jour, je sortais bredouille des bains Gellert, aux lourdes sophistications de style art nouveau. J'avais traversé le pont Szabadság, je cherchais un petit restaurant. L'hiver finissait à peine, une belle lumière baignait la torpeur de ce dimanche matin, mais il faisait encore froid. Je m'arrêtais devant des vitrines pour lire des menus. Je remarquais derrière moi un jeune homme. Charmant, châtain, les cheveux longs. Après un moment, il n'y avait plus de doute : il me suivait. Lorsqu'il a été sûr que je l'avais remarqué, il a pris une autre direction, et c'est moi qui me suis mis à le chercher, restant à une encablure. Il s'arrêtait, je démarrais, il démarrait, je m'arrêtais, et puis le premier je suis venu à sa rencontre pour lui demander s'il parlait anglais.

Il ne parlait qu'hongrois. Je n'en bredouillais quasiment rien, et lorsque nous sommes entrés dans un restaurant, il a pris les choses en main pour passer la commande. Il a laissé passer bien un quart d'heure, le temps que je parvienne à lui demander deux-trois bricoles, puis il s'est mis à me parler en français comme toi et moi, fier de m'avoir fait marcher si loin. Au sens propre comme au figuré. C'est la première fois que j'avais suivi quelqu'un dans la rue. Lui m'a dit que c'est un jeu qui l'amusait en général.

Il est venu à la maison à 14h. A 15h, nous avons fait l'amour. A 16h, j'étais séduit par l'hyper sensibilité de son corps. A 17h, au repos, je jouais avec ses longs cheveux, ils étaient pour moi quelque chose de nouveau. Et c'est à 18h que je tombais amoureux. C'est ma cadence. A 19h, il reprenait un train vers Salgótarján, presque 200 km au delà de Budapest, non loin de la frontière slovaque. Il oeuvrait auprès d'une association de travail social comme volontaire du service national.

Dès le vendredi soir suivant, mon travail terminé, je le rejoignais dans cette ville ouvrière de province, déjà profondément marquée par les premiers stigmates de l'économie libérale. Nous nous sommes vus ainsi plusieurs fois, les épisodes sont assez confus dans ma tête et je ne saurais simplement les remettre en ordre. J'ai le souvenir d'une nuit, le printemps devait être déjà bien avancé, nous étions allés avec son amie Karine dans une région proche d'Éger où les bains chauds sont en pleine nature, ouverts au public, sans aménagement. On se déshabille près des arbres, seule la lune éclaire les lieux, le sol est boueux, puis l'on s'immerge dans une eau très chaude, une forte odeur de souffre autour de soi. Je crois que nous ne faisions déjà plus l'amour, à ce moment-là, une histoire de compatibilité, aujourd'hui on dirait je crois que ça va pas coller, mais là dans cette eau radioactive, nos corps nus réveillés par la chaleur, en suspension, se laissèrent aller et je me souviens de l'infini plaisir que j'avais pris à le caresser. Je me souviens aussi qu'il avait fait la planche et que son érection en avait été sublimée.

Je l'aimais, c'était évident, mais j'aimais surtout cette autre image de l'homosexualité qu'il me donnait à voir. Il vivait une amitié simple et profonde avec Karine. Il me parlait de ses parents, en Lorraine, avec qui les choses étaient tendues, mais envers qui il n'aurait pu concevoir de ne pas être dans la vérité. Il me parlait aussi de sa soeur, de la psychanalyse qu'il avait suivie, il disait des choses qui me troublaient sur l'accord avec soi-même, sur le regard des autres qui était rarement ce qu'on s'en figurait.

295339414_5d37df0ee2.jpgC'est à lui que j'ai dis un jour avoir des idées de mort à cause de l'impasse où je me trouvais, que je pressentais avoir besoin d'être amoureux, de pouvoir m'appuyer sur quelqu'un pour mettre en œuvre l'inéluctable que je sentais grandir en moi, avoir des bras vers lesquels venir me lover une fois la chose dite. Il devint en fin de compte mon premier ami de l'intime, mon premier confident, le frère à qui je n'avais su rien dire, le meilleur pote, la mère prête à donner son jupon en toutes circonstances... Laurent aurait pu être celui-là, mais il s'était dérobé.

Je mûrissais. Tellement, que des parties de moi commençaient à se nécroser. Ma double vie me répugnait. En parlant avec lui, j'ai compris une chose essentielle : je devais dépasser plus que les préjugés sur l'homosexalité : l'idée du mensonge. J'ai pris avec lui conscience que j'avais d'avantage peur du regard sur mes quatorze ans d'unions usurpées avec des femmes, que sur l'homosexualité. Au fond, homosexuel, je n'y pouvais rien, mais la lâcheté...!

Je ne saurais plus du tout dire par quels mots il m'a permis de dépasser ce mépris de moi-même, à ce moment-là, mais je sais qu'au cours d'une discussion avec lui, au milieu du printemps, j'ai pris la décision, ferme, de parler dès mon retour suivant à Paris. Cette décision, je ne l'ai prise qu'une fois, et je l'ai tenue.

Armelle m'a aidé, et elle mérite que je lui rende hommage. Elle avait vu mon malaise et avait pressenti que j'avais dans la gorge un gros morceau à lâcher. Elle m'a simplement dit : "oh, oh, je crois que tu as quelque chose à me dire", j'ai simplement répondu "oui", en m'étouffant, mais dès lors, je ne pouvais plus reculer. J'ai raconté ici sa noble patience, et comment elle a à la fois été triste et soulagée de mon aveu imprévu. Armelle est restée une grande amie, elle a passé le nouvel an à la maison et se trouve, au moment même où j'écris, à Budapest pour quelques jours de vacances dans une ville qui ne lui aura donc pas laissé de si mauvais souvenirs.

Et il y a non loin une autre fée, bien carrossée, qui sait que je pense à elle, en parlant de ça, et à sa vérité récoltée bien longtemps après sa queue de poisson à elle...

En tout cas, πR, il y a une chose que je retiens de toute cette traversée, de ces inutiles tourments, et des sombres nœuds que je collectionnais. C'est que l'on m'aimait et que l'on a continué à m'aimer. Que je me voyais anormal, et que l'on ne m'a ensuite vu que très normal. Que je me voyais lâche et que l'on ne m'a vu que courageux. Que je me méprisais et que j'ai alors commencé à m'aimer un peu. A m'accepter en tout cas, même dans un miroir. Une sorte de photo de moi à Barcelone que je pouvais garder dans le creux de ma main et regarder sans rougir. Que j'avais été con !

Ça n'a pas fait de la vie un long fleuve tranquille, mais ça l'a affranchie d'inutiles chausse-trappes. Et treize ans après, fort de cette traversée, je me sens l'âme d'un Bertrand à mon tour...

14 février 2010

Bertrand (1) à ciel ouvert

brutos7340_by_HowardRofman.jpg

Il me faut donc te parler de Bertrand. Je l'avais laissé dans les couches profondes de mes souvenirs. De ceux que l'on enfouit pour qu'ils ne s'abîment pas dans d'abusives relectures, ou parce qu'ils ravivent les plaies d'une période difficile, intérieurement dramatique.

Il me faut t'en parler aujourd'hui à cause de ses tourments à lui, qui me hantent, de ses émois qui sont allés le réveiller, et parce que merde, on n'a qu'une vie ! C'est un peu ça, qu'il m'avait appris...

Il est celui qui m'a permis d'entrevoir une homosexualité décomplexée, assumée, à ciel ouvert, celui qui m'a rendu la transgression vertueuse. Il mettait pour la première fois dans ma main un signe d'égalité entre vérité et avenir, alors que je pensais devoir choisir l'une ou l'autre. C'est à lui que je dois l'élan de courage qui me permit, un jour de 1997, au début du printemps je crois et au pire de mon désespoir, de sortir de ma prison.

Alors, à lui, à mon filleul de blog, qui jongle avec la vérité et l'avenir et qui, du coup, est venu me tirer par la manche, je dois ce récit.

Je n'ai pas rencontré Bertrand dans des bains. Ni même dans un complexe naturiste, où j'avais commencé à rencontrer des hommes depuis presque un an - depuis l'été précédent, en fait, puisque Csaba avait été une rencontre de plage, enfin de strand.

J'avais connu les petits coups rapides dans des recoins obscurs, mes premiers touche-pipi sans mot échangé, les hommes emmenés à la maison dans la crainte des voisins, ceux suivis chez eux dans la peur du crime. J'avais connu des caractères tordus, des sentimentaux, des paresseux et des vaillants, des hommes qui se laissaient caresser comme s'ils t'honoraient de leur seul abandon, d'autres qui t'entouraient de mille et une attentions.

J'avais rencontré des Hongrois, des Irlandais, un Allemand et son compagnon américain qui m'initièrent au triolisme unisexe. J'avais eu mon premier béguin, mon premier flirt, ma première rupture, ah, Péter, qu'est-ce que tu m'en avais fait voir, entre ta mère qui ignorait tout mais chez qui tu vivais, ton régulier qui n'ignorait rien, mais à qui tu me cachais, et tes remords, tes hésitations ou ta lassitude - je n'en saurais jamais rien, sauf que tu voulus longtemps, ensuite, rester un ami proche.

Toutes ces liaisons, bip court ou bip long, étaient nées dans la moiteur des bains ou le hâle caniculaire. Dans des lieux qui devinrent pour moi dédiés à cet art de la rencontre, ou à la consommation sur place, lors de permissions hors de mon bagne pour croire à un autre possible.

Je vivais alors à Budapest, et ma relation avec ma compagne s'en trouvait, de fait, intermittente. Cette respiration nous convenait à tous les deux. Enfin, surtout à moi.

Pourtant, je crois que l'inconfort de ma double vie se nourrissait du sentiment que je n'appartenais plus au milieu des hétéros, j'avais cessé plongeon5.jpgd'être normal depuis que je touchais des hommes, mais je n'appartenais pas non plus au nouveau monde puisque je le côtoyais en secret. C'était assez étrange, d'ailleurs, parce que tous ces hommes que je croisais, avec plus ou moins d'intensité, je ne pouvais les imaginer qu'en paix avec eux-même : assumés et expérimentés. Ils avaient déjà un compagnon, ou sortaient d'une liaison, il y avait dans leurs chambres des effigies explicites, certains s'étaient bâti des intérieurs tout entiers tournés vers cet univers homoérotique, équipés de toutes sortes d'ustensiles idoines soigneusement rangés à proximité de leur lit et qui me troublaient plus qu'ils ne m'excitaient.

Peu à peu pourtant, avec ceux que j'eus la chance de fréquenter au delà du superficiel, je découvrais que cette intimité libérée cachait un certain malaise, et je percevais le grand secret dans lequel, en vérité, ils tenaient toutes les autres sphères de leur vie, familiale ou de travail. Je dirais aujourd'hui, sans l'avoir vraiment réalisé sur le moment, que par ce fait, l'image de l'homosexualité dans laquelle je baignais alors ne me permettait pas de m'y projeter heureux. J'y exultais puis m'y recroquevillais. Je croyais ne jamais trouver la sortie.

Il m'était devenu vital - et j'emploie ce mot au sens propre - qu'on m'ouvrît le ciel.

(la suite est là)