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15 février 2010

Bertrand (2) mon premier confident

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Voilà à présent ma rencontre avec Bertrand.

[C'est vrai que je ne lui doit rien, à fillot ! (Toujours cette satanée histoire de dette, sans doute...) Mais bon, je le lui avais promis... Et quand tu lis ça, que tu découvres les douze ans qu'il a à décadenasser, alors tu te dis qu'il n'y a pas de trop d'un coup de pouce, sans obligation de résultat, mais disons avec obligation de moyens.]

Bertrand, donc. J'en ai planté le décor, matériel et psychologique. Résumé de l'épisode précédent : je vivais, je souffrais, j'étais un tigre en cage, habité par l'idée de la mort... Il me fallait un appel vital.

Et puis un jour, je sortais bredouille des bains Gellert, aux lourdes sophistications de style art nouveau. J'avais traversé le pont Szabadság, je cherchais un petit restaurant. L'hiver finissait à peine, une belle lumière baignait la torpeur de ce dimanche matin, mais il faisait encore froid. Je m'arrêtais devant des vitrines pour lire des menus. Je remarquais derrière moi un jeune homme. Charmant, châtain, les cheveux longs. Après un moment, il n'y avait plus de doute : il me suivait. Lorsqu'il a été sûr que je l'avais remarqué, il a pris une autre direction, et c'est moi qui me suis mis à le chercher, restant à une encablure. Il s'arrêtait, je démarrais, il démarrait, je m'arrêtais, et puis le premier je suis venu à sa rencontre pour lui demander s'il parlait anglais.

Il ne parlait qu'hongrois. Je n'en bredouillais quasiment rien, et lorsque nous sommes entrés dans un restaurant, il a pris les choses en main pour passer la commande. Il a laissé passer bien un quart d'heure, le temps que je parvienne à lui demander deux-trois bricoles, puis il s'est mis à me parler en français comme toi et moi, fier de m'avoir fait marcher si loin. Au sens propre comme au figuré. C'est la première fois que j'avais suivi quelqu'un dans la rue. Lui m'a dit que c'est un jeu qui l'amusait en général.

Il est venu à la maison à 14h. A 15h, nous avons fait l'amour. A 16h, j'étais séduit par l'hyper sensibilité de son corps. A 17h, au repos, je jouais avec ses longs cheveux, ils étaient pour moi quelque chose de nouveau. Et c'est à 18h que je tombais amoureux. C'est ma cadence. A 19h, il reprenait un train vers Salgótarján, presque 200 km au delà de Budapest, non loin de la frontière slovaque. Il oeuvrait auprès d'une association de travail social comme volontaire du service national.

Dès le vendredi soir suivant, mon travail terminé, je le rejoignais dans cette ville ouvrière de province, déjà profondément marquée par les premiers stigmates de l'économie libérale. Nous nous sommes vus ainsi plusieurs fois, les épisodes sont assez confus dans ma tête et je ne saurais simplement les remettre en ordre. J'ai le souvenir d'une nuit, le printemps devait être déjà bien avancé, nous étions allés avec son amie Karine dans une région proche d'Éger où les bains chauds sont en pleine nature, ouverts au public, sans aménagement. On se déshabille près des arbres, seule la lune éclaire les lieux, le sol est boueux, puis l'on s'immerge dans une eau très chaude, une forte odeur de souffre autour de soi. Je crois que nous ne faisions déjà plus l'amour, à ce moment-là, une histoire de compatibilité, aujourd'hui on dirait je crois que ça va pas coller, mais là dans cette eau radioactive, nos corps nus réveillés par la chaleur, en suspension, se laissèrent aller et je me souviens de l'infini plaisir que j'avais pris à le caresser. Je me souviens aussi qu'il avait fait la planche et que son érection en avait été sublimée.

Je l'aimais, c'était évident, mais j'aimais surtout cette autre image de l'homosexualité qu'il me donnait à voir. Il vivait une amitié simple et profonde avec Karine. Il me parlait de ses parents, en Lorraine, avec qui les choses étaient tendues, mais envers qui il n'aurait pu concevoir de ne pas être dans la vérité. Il me parlait aussi de sa soeur, de la psychanalyse qu'il avait suivie, il disait des choses qui me troublaient sur l'accord avec soi-même, sur le regard des autres qui était rarement ce qu'on s'en figurait.

295339414_5d37df0ee2.jpgC'est à lui que j'ai dis un jour avoir des idées de mort à cause de l'impasse où je me trouvais, que je pressentais avoir besoin d'être amoureux, de pouvoir m'appuyer sur quelqu'un pour mettre en œuvre l'inéluctable que je sentais grandir en moi, avoir des bras vers lesquels venir me lover une fois la chose dite. Il devint en fin de compte mon premier ami de l'intime, mon premier confident, le frère à qui je n'avais su rien dire, le meilleur pote, la mère prête à donner son jupon en toutes circonstances... Laurent aurait pu être celui-là, mais il s'était dérobé.

Je mûrissais. Tellement, que des parties de moi commençaient à se nécroser. Ma double vie me répugnait. En parlant avec lui, j'ai compris une chose essentielle : je devais dépasser plus que les préjugés sur l'homosexalité : l'idée du mensonge. J'ai pris avec lui conscience que j'avais d'avantage peur du regard sur mes quatorze ans d'unions usurpées avec des femmes, que sur l'homosexualité. Au fond, homosexuel, je n'y pouvais rien, mais la lâcheté...!

Je ne saurais plus du tout dire par quels mots il m'a permis de dépasser ce mépris de moi-même, à ce moment-là, mais je sais qu'au cours d'une discussion avec lui, au milieu du printemps, j'ai pris la décision, ferme, de parler dès mon retour suivant à Paris. Cette décision, je ne l'ai prise qu'une fois, et je l'ai tenue.

Armelle m'a aidé, et elle mérite que je lui rende hommage. Elle avait vu mon malaise et avait pressenti que j'avais dans la gorge un gros morceau à lâcher. Elle m'a simplement dit : "oh, oh, je crois que tu as quelque chose à me dire", j'ai simplement répondu "oui", en m'étouffant, mais dès lors, je ne pouvais plus reculer. J'ai raconté ici sa noble patience, et comment elle a à la fois été triste et soulagée de mon aveu imprévu. Armelle est restée une grande amie, elle a passé le nouvel an à la maison et se trouve, au moment même où j'écris, à Budapest pour quelques jours de vacances dans une ville qui ne lui aura donc pas laissé de si mauvais souvenirs.

Et il y a non loin une autre fée, bien carrossée, qui sait que je pense à elle, en parlant de ça, et à sa vérité récoltée bien longtemps après sa queue de poisson à elle...

En tout cas, πR, il y a une chose que je retiens de toute cette traversée, de ces inutiles tourments, et des sombres nœuds que je collectionnais. C'est que l'on m'aimait et que l'on a continué à m'aimer. Que je me voyais anormal, et que l'on ne m'a ensuite vu que très normal. Que je me voyais lâche et que l'on ne m'a vu que courageux. Que je me méprisais et que j'ai alors commencé à m'aimer un peu. A m'accepter en tout cas, même dans un miroir. Une sorte de photo de moi à Barcelone que je pouvais garder dans le creux de ma main et regarder sans rougir. Que j'avais été con !

Ça n'a pas fait de la vie un long fleuve tranquille, mais ça l'a affranchie d'inutiles chausse-trappes. Et treize ans après, fort de cette traversée, je me sens l'âme d'un Bertrand à mon tour...

Commentaires

Je ne me rappelle pas la dernière fois où j'ai pleuré... Un homme, ça ne pleure pas hein? Pourtant, ce soir, chez toi, mon ami, j'ai pleuré. Oh ce ne fut pas un tsunami... Juste un filet léger qui m'a caressé le visage jusqu'au cou. Il y aurait pu avoir le même sur l'autre joue, si je n'avais eu ce réflexe idiot de l'essuyer... Des larmes bien étranges ma foi.
Je me sens bien... peut être parce que je me dis que je peux pleurer. Oui, je peux pleurer comme un homme.

Et si je t'emmenais à Barcelone...
Allez zou...

Écrit par : πR | 16 février 2010

Parfois, la nuit décuple les émotions, alors j'ai voulu relire à l'heure du thé...

"décadenasser - images de l'homosexualité - regard des autres - idées de mort - impasse - avoir besoin - être amoureux - s'appuyer - inéluctable - des bras - se lover - la chose dite - ami de l'intime - ma double vie me répugnait - idée du mensonge - unions usurpées - lâcheté - mépris de moi-même - elle mérite que je lui rende hommage - malaise - inutiles tourments - sombres nœuds - je me voyais lâche - je me méprisais - ai commencé à m'aimer un peu - m'accepter - même dans un miroir - con".
...

Tes mots, des baffes utiles ou des caresses précieuses, j'hésite... je vais relire...

Ah oui, J'oubliais... "Barcelone".

(Dis moi, ça n'a rien à voir, mais ton mail, il est toujours "hot"????).

Écrit par : πR | 16 février 2010

-> πR -> Après les larmes, et les photos échangées, c'est quoi la prochaine étape ? Je suis content si ce témoignage te parle...

Écrit par : Oh!91 | 18 février 2010

Les commentaires sont fermés.