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30 janvier 2010

de la relativité en général

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La piscine des Halles, à Paris, a le mérite de bien organiser ses lignes d'eau : "battements", "palmes et plaquettes", "dos et crawl rapide", "quatre-nages rapide", "quatre-nages lent", etc. Deux bémols toutefois à ce constat : quand les cours de natation rassemblent plus de quinze personnes le samedi matin, ils mobilisent deux lignes à eux tout seul. Et les "battements", "palmes et plaquettes", "dos et crawl rapide" rassemblés dans une même ligne, ça fait de gros bouillons, et toi, pauvre petit vermicelle perdu là dedans, tu n'en mènes pas large.

L'autre réserve, c'est qu'il est laissé à la libre appréciation de chacun de se considérer comme un "rapide" ou comme un "lent". Et là, il y aurait beaucoup à dire, dans le registre psychosociologique, même si le contexte est connu : on est tous le lent de quelqu'un. C'est la loi de la relativité.

Mon observation de ce samedi matin m'amène à cette première conclusion : dans la ligne des "lents" se rassemblent en fait deux catégories : les modestes, qui vont aussi vite que les autres mais n'osent se l'avouer, et les malins : car en effet, on comptait 15 personnes dans la ligne "rapide", et seulement huit dans la ligne "lent". Et crois-en mon expérience, mieux vaut se traîner deux poids morts, conscients de l'être, dans une ligne de huit, que dix mûlets qui se prennent pour des pur sang dans une ligne de quinze.

Dans la ligne des "rapide", on trouve donc des présomptueux, des aigris de leurs prouesses passées, et surtout un bon paquet de "rien à foutre", des qui pensent que les plus rapides s'arrangeront toujours, que mieux vaut se prémunir d'un plus lent que soi. Ceux-la, en général, sont des emmerdeurs jusqu'au galbe du talon. Tu as beau les devancer ostensiblement en bout de ligne, le leur signifier d'une gentille caresse au mollet, ils vont te faire un demi-tour à ta barbe, en toute hâte pour s'engager avant toi coûte que coûte, te laissant à tes emmerdements. Ceux-la, en général, nagent presque au milieu de la ligne, leur brasse est de préférence très ample des jambes et des bras, genre non seulement je t'emmerde, mais en plus je t'emmerde, et si jamais tu t'essayes à un dépassement vont considérer que tu leur manques évidemment de respect. J'écris tout cela au masculin, mais n'y voit aucune exemption pour la gent féminine, largement représentée dans cette catégorie...!

Je me suis donc résolu à aller finir ma séance chez les "lent". Accessoirement, je me suis fait gentiment engueuler par un monsieur de 73 ans, qui avait été plusieurs fois heurté au cours de sa séance par des nageurs de dos sans égard pour lui, et qui me le fit payer à moi : "mais enfin, vous voyez bien que vous nagez beaucoup plus vite, pourquoi n'allez-vous pas à côté ?" La bonne blague !

Ben oui, on est aussi toujours le rapide de quelqu'un. Relativité toujours. Et je ne crois pas qu'il faille demander au chef de bassin, qui a déjà fait l'effort de hiérarchiser ses lignes, comme beaucoup pourraient s'en inspirer à Paris, d'assigner en plus les nageurs en fonction des performances constatées.

En sortant, dans le sous-sol des Halles couvert d'affiches, proclamant son statut de temple de la consommation, soldes phénoménales jusqu'à moins 70%, derrière un pylône, accroupi, un monsieur mangeait avec une petite cueillère dans une boîte de conserve à moitié cachée dans un cabas. On y distinguait "Royal Canin".

Cette vision m'a hanté toute la journée, et j'avais déjà honte du billet que j'allais écrire sur les lignes d'eau et leur usage. Relativité, décidément... de nos petites misères du quotidien.

29 janvier 2010

cette lumière secrète venue du noir

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Je suis neuf en psychanalyse, comme dans un peu toutes les choses de la vie. Je viens ainsi d'apprendre que le complexe d'œdipe avait sa version féminine, qui prend ses racines dans la tragédie grecque de Sophocle : c'est le complexe d'Electre. Electre qui, par amour pour son père Agamemnon, assassiné par sa mère Clytemnestre, assigne un sens unique à sa vie : la tuer pour le venger.

C'est sur ce mythe que Richard Strauss a construit son opéra Elektra, un opéra sombre dans la veine de Salomé, sur un livret ténébreux qui commence dans l'assassinat et finit dans le bain de sang. Le théâtre de la Monnaie de Munt, à Bruxelles, vient d'en monter une production rare (1), et j'ai fait le voyage, accompagné par mon mentor en la matière, pour assister à la première. La mise en scène contemporaine de Guy Joosten avait fait des servantes des gardiennes de prison ou des infirmières, Electre n'y était pas habitée par la démence, mais par la détermination froide.

Elektra_3585-046_Bofill.jpgEvelyn Herlitzius y a livré une magnifique interprétation surtout dans la scène du dialogue avec sa mère ou celle de ses retrouvailles avec son frère Oreste. Une soprano dramatique, sans vibrato excessif dans la voix : j'adore. La musique de Richard Strauss est d'une densité inouïe, finalement très honorablement servie par l'orchestre de La Monnaie, pourtant plus habitué à jouer dans la légèreté et les couleurs de la musique française.

"L’opulence de son soprano, écrit Le Soir de Bruxelles dans une critique très positive, peut se fondre dans une sensualité, un désespoir qui, en miroir, rend ses imprécations plus glaçantes. Cette voix-là, nourrie autant de haine que d’amour, Evelyn Herlitzius la domine d’un bout à l’autre, dans une progression très construite, jusqu’à l’anéantissement."

On ne va pas découvrir un opéra de Richard Strauss en ingénu. Ecouté comme ça, l'air de rien, avec un CD dans la voiture, c'est inaudible. Criard, bruyant, excessivement tendu. Il faut s'y préparer. S'intéresser à la trame du récit, à la poésie du texte, à l'épaisseur des personnages et la complexité de leurs figures. Alors la musique prend un autre sens. On y décèle les thèmes récurrents, comme celui qui vient à chaque évocation d'Agamemnon, les montées orgasmiques et les apaisements mélodieux, on constate que la musique a beau être puissante, elle n'éclipse jamais les voix et s'évertue à les servir. Richard Strauss cultive les interstices colorés, il est à la musique ce que Pierre Soulages est à la peinture. Bon, c'est osé, mais c'est qu'on y trouve la même "lumière secrète venue du noir".

Car il se trouve que j'ai aussi eu droit mardi dernier, à une visite privée de l'exposition Soulages, à Beaubourg (2). Enfin, privée... Nous étions quelques centaines de VIP, ou faisant fonction, dans ce coup-la. Avec petits fours haut de gamme à la clé.

Il y avait dans chaque salle de l'exposition des conférenciers, que l'on pouvait suivre d'un bout à l'autre, ou chez qui l'on pouvait glaner des soulages1.jpginformations, des bribes d'analyse, pour mieux appréhender l'œuvre. J'ai appris qu'adolescent, à Rodez, Soulages n'avait jamais vu de peinture, et lorsqu'en visitant une église il y fut confronté la première fois, cela suffit à le décider de faire métier dans le dessin. J'ai aussi appris que c'est en consultant, plus tard, une revue collaborationniste dans un salon de coiffure, qu'il eut sa première rencontre visuelle avec l'art abstrait, grâce aux illustrations d'un article qui dénonçait l'art dégénéré. Il s'agissait de Mondrian.

Les premières œuvres, faites de traits épais, noirs et désordonnés, presque inexpressifs, sont austères. Nous sommes dans le monde du  noir. Du noir profond, intense, d'un noir de chine ou de goudron. Qui couve de discrètes irisations. Puis entre les traits, dans des jours, dans des coins, tu vois percer la lumière. Au fil des ans, ses toiles deviennent plus noires, plus denses, mais elles soulignent de mieux en mieux les couleurs les plus sombres.

Puis vient l'âge du noir total, Soulages fait disparaître les infractuosités blanches ou colorées, mais il se joue de la matière, des épaisseurs, des effets de brosse. Dans ces noirs profonds et impénétrables, pourtant, de ces noirs même, la lumière jaillit, les reliefs l'attrappent là où elle est, et te la renvoient différemment selon l'endroit où tu te trouves. Tu en oublies qu'ils sont noirs, ou alors tu les verrais "d'un noir si bleu", pour reprendre le nom d'une maison d'édition chère à mon ami Manu. Il y a des tryptiques somptueux.

De là où nous étions, le visage d'Electre, brune comme les nuits, irradiait, foudroyante. Tu en oubliais aussi la détresse de sa condition et la terreur de son projet. C'est l'avantage des petits théâtres, on y est près de la scène, et les personnages te parlent d'un battement de cils pour faire jaillir la lumière de la pire des ténèbres.

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(1) dernière représentation, le 2 février 2010

(2) jusqu'au 8 mars 2010

28 janvier 2010

Gérard et sa caméra de France 3

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"Excuse-moi, mais je n'ai jamais pu m'y faire, à cet examen. C'est un peu comme si Gérard, sa caméra sur l'épaule, se présentait à moi pour me dire : Bonjour, c'est pour une inspection générale : elle est où, l'entrée ?" Parole de collègue.

Je rentre tout à l'heure en hôpital de jour, pour une demi-journée d'inspection générale. Par voie anale. Question d'âge, il paraît ! Donc depuis hier soir, c'est grand nettoyage. J'ai bu déjà, en une heure de temps, deux litres d'une solution infecte, au vague goût de banane vanillée, mais salée - pouah ! - qui m'a conduit à la selle au petit matin pour une première vidange - c'était le but. Et là, en écrivant ces lignes, entre 5 et 6 heures du mat : rebelote ! Deux autres litres que je m'ingurgite en grimaçant comme un fou : mon pire petit déjeuner.

J'espère surtout que mes sphincters ne me trahiront pas durant l'heure de voiture que je vais me payer pour me rendre d'abord au bureau. Ni pendant la réunion qui m'occupera la matinée. Oui, parce que l'examen, c'est pour l'après-midi seulement. Sinon, je ferai mon Coluche : "Pour les toilettes, suivez la ligne jaune !"

Bon sur ce, je te laisse. Un besoin pressant. Bonne journée !

05:45 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : coloscopie

24 janvier 2010

Œdipe contrarié

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Mon post d'hier ne concernait pas la guerre d'Algérie, il ne visait pas non plus à te donner mes parents à voir en héros.

Quel que soit le côté du mur où l'on se trouve à sa naissance, du droit ou du gauche, de l'argenté ou du misérable, que l'on soit du parti de la solidarité plutôt que de celui de l'exploitation, une influence "petit blanc" nous colle à la peau. Sans doute à cause de notre vision universalisante du monde. La suprématie des Lumières. Qui fait de nous tous, quelque part, de vrais humanistes. Mais qui nous empêche d'aller rencontrer l'autre jusqu'à sa représentation du monde, jusqu'à son propre rapport aux choses de l'univers, jusqu'à sa cosmogonie intime. Ce que je veux dire, c'est que l'on ait eu un père rebelle ou magistrat, des racines pied-noir, ou que l'on soit acteur de la coopération culturelle d'aujourd'hui, nous avons l'Algérie en commun, et la lecture que nous en avons est de toute façon déformée.

Mais je le répète, le post d'hier voulait préparer celui-ci, qui te ramène à moi. Car évidemment, je suis plus important que l'Algérie ! J'ai eu le plus grand mal à écrire ce billet depuis trois semaines, pardonne-moi s'il est embrouillé.

Donc. Ma mère aimait mon père, qui était en prison. Mon frère fut conçu dans un parloir "familial", mais je ne sais pas ce qu'il a pu s'imaginer avant que ce ne soit dit. Papa fut libéré trois mois après sa naissance, puis trois mois plus tard, je fus conçu à mon tour en pleine liberté, ma mère perdit son père cet été là, et six mois plus tard, je naissais.

Mon psy s'est avancé à une hypothèse, en une douzaine de mots, comme il le fait d'habitude, et j'en rendrai compte ici en beaucoup plus, car je suis mauvais en économie verbale. Je lui racontais cette lettre, ma conversation avec ma mère ce matin-là, et j'évoquais une piste, un peu honteux, il est vrai. Ma mère a consacré sa vie à mon père, comme elle aurait pu la consacrer à l'Église si elle était allée au bout de son projet religieux. Elle a tout arrêté pour être autant qu'elle le pouvait à ses côté pendant les années d'incarcération. Puis son désir de vie commune s'accomplissant, elle y donnait tout. Elle avait appris un métier, dans le secteur médico-social, s'était insérée dans divers milieux, était au passage devenue communiste, abandonnant Dieu, était devenue fonctionnaire d'État, avait acquis une stabilité... Donc à sa sortie de prison, du moins je le suppose, elle mit toute son énergie à aider mon père, sans diplôme bien que savant, à prendre ses marques, à trouver du travail et à s'y épanouir. Les années soixante n'étaient pas aussi dures qu'aujourd'hui. Réussir cette intégration, c'était aussi peut-être l'écarter de la tentation de partir courir le monde dans la solidarité internationaliste, comme beaucoup de ses amis de prison l'incitaient à le faire.

Les réseaux aidant, il avait trouvé un emploi dans la banlieue nord, ils quittèrent la banlieue sud. Puis il eut un emploi à Paris, elle allait le chercher chaque soir à la gare... Beaucoup plus tard, quand elle serait, elle, en invalidité, c'est à l'atelier de peinture de mon père qu'elle se dévouerait, à ses projets d'expositions, elle deviendrait son assistante particulière.

Il était évident, y compris je pense dans nos yeux d'enfants, que l'accomplissement de cet amour était le projet de sa vie. Mon psy m'a demandé si je ne lui reprochais pas de ne pas nous avoir donné autant d'amour. Je lui dis que c'était exactement la question que je n'osais pas me poser, mais qu'en même temps, il m'était bien difficile de dire que j'avais manqué d'amour.

J'ai eu des parents immensément aimant. Présents. Disponibles. Confiants aussi, ce qui n'est pas rien. Transmetteurs - de valeurs, entre Bacon, Oedipus & Sphinx 1979.jpgautres. Protecteurs et sur-protecteurs. Maman était obnubilée par l'idée du conflit. Entre gens intelligents, les conflits se règlent par le dialogue, aucune violence ne doit poindre. Je n'ai jamais vu mes parents se disputer. Ce curieux mélange de communisme pétri de culture catholique faisait d'eux des gens bons, et les engagements qui les conduisaient certains soirs à des réunions, certains dimanche à vendre le journal dans les quartiers populaires, ne faisaient que ma fierté d'enfant, d'autant qu'ils prenaient toujours le temps de nous expliquer le sens de leurs absences, de leurs actions. Ou ils nous emmenaient avec eux, et j'adorais, monté sur les épaules de papa, mettre moi-même les tracts dans les boîtes-aux-lettres.

Ainsi, mes parents s'aimaient. Maman aimait papa, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, mais je n'avais lieu de me plaindre de rien.

Nous étions, mon frère et moi, les témoins chéris de cet amour infaillible qu'ils se portaient. Nous en étions une réalisation, l'accomplissement en quelque sorte, nous concentrions à ce titre beaucoup de soins et d'affection. J'étais moi l'incarnation de cette preuve d'amour.

Mais je n'étais pas, ne pouvais pas être, l'objet du désir, l'amour convoité, celui pour qui l'on se met en quatre de peur de le perdre...

"Est-ce que du coup, n'ayant rien à lui reprocher à elle, alors que l'amour qu'elle vous montrait n'était toutefois pas celui qu'elle portait à votre père, dont vous perceviez la place à part qu'il occupait - et que vous enviiez - vous ne vous le seriez pas reproché à vous-même ?"

Le manque d'estime de moi, ce défaut d'amour-propre dont j'ai pris violemment conscience lors d'une séance précédente (j'en parlais là) pourrait ainsi peut-être s'ancrer dans une quête frustrée, une quête d'enfant confrontée à l'échec obligé, mais qui n'ayant eu aucune cause extérieure à combattre, ni un père à tuer parce qu'il était un héros, ni une mère à blâmer parce qu'elle était une sainte, se serait retournée contre moi-même. Une sorte de complexe d'Œdipe contrarié par un excès d'amour.

Nous sommes loin de la grande histoire du monde, mais ce sentier, il me plaît de le défricher, et de commencer à désacraliser ma toute petite histoire. Pardonne-moi aussi de m'y plaindre d'avoir été trop aimé, c'est sans doute indécent, mais ce chemin n'est que très personnel.

23 janvier 2010

une lettre de mon père

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Maman a retrouvé une lettre de mon père. Elle m'en a parlé à Noël. Une des choses que j'apprécie lors des grandes rencontres familiales, c'est le petit matin. Le petit déjeuner est dressé sur une grande table, confitures, beurre, tartines prêtes à griller, tout le monde ou presque dort encore et, autour d'une première tasse de café, l'on devise entre primo-réveillés, sans aucune impatience. Les tâches domestiques ne sont pas encore sur le feu. Moment rare.

Son beau-frère, mon oncle donc, a retrouvé cette lettre d'une époque où il disait à sa mère souffrir à Toulouse de grande solitude.

Ma mère l'avait éconduit, alors qu'après avoir longtemps tourné autour du pot, il venait enfin de lui demander sa main. Animateurs de la même paroisse, ma mère avait eu longtemps un béguin inavoué pour lui, mais ne voyant rien venir, lassée, elle s'était laissée aller à l'idée d'une vocation religieuse. La demande de mon père, trop tardive, venait contrarier ce nouveau projet. Elle s'en mordait les doigts, et mon père se morfondait.

Puis papa fut appelé, c'était l'heure du service. En Algérie, les "événements" devenaient la guerre et il fut rapidement réquisitionné. Avant d'embarquer, il déserta, et maman perdit sa trace. Mais elle s'était alors convaincue qu'elle avait eu tort. Elle se mit en quête auprès de certains de ses amis, apprit qu'il s'était réfugié en Suisse, récupéra des coordonnées où le rejoindre, et partit une journée à Genève lui proclamer qu'elle désirait ce mariage. Les choses étaient désormais dites, c'est-à-dire leur amour.

Elle retourna chez ses parents, quelques semaines plus tard, avec l'intention de le leur annoncer. Mais ce jour-là, elle comprit à la radio, sous pseudonyme puisqu'elle le lui connaissait à présent, qu'il venait d'être arrêté à Paris. Elle trouva dans son cœur, bouillonnant de ces nouvelles, le courage de dire à son père et à sa mère, les yeux dans les yeux, qu'elle aimait un homme et avait l'intention de l'épouser. Que cet homme était un déserteur. Qu'il avait rejoint des réseaux de solidarité avec le FLN (alors assimilés à de sombres terroristes). Qu'il venait d'être arrêté. Et qu'elle montait, toute affaire cessante à Paris, s'y installer pour se consacrer à lui. Ouf ! Il était alors à la Santé.

La suite, je crois que je la connais à peu près. Maman a entrepris, quinze ans après la mort de papa, de rassembler, pour mon frère et moi, et quelques proches, certaines des lettres qu'il s'échangèrent durant ces quatre années d'incarcération. Un témoignage intime et politique. Où leur amour ne souffre d'aucune médiocrité.

Des intellectuels se mobilisèrent pour défendre ces "Porteurs de valise", comme on les appelait. Ils eurent de jeunes et talentueux avocats, dont Roland Dumas, Papa en prit pour dix ans. Après deux ans de droit commun, à Fresnes, on leur reconnut le statut de prisonnier politique, et curiel-henri.jpgune vie sociale, culturelle, intellectuelle d'une exceptionnelle richesse s'organisait entre ces Français, ces Algériens, et même le Juif égyptien Henry Curiel (photo à gauche), auprès de qui mon père devint communiste. Ils se marièrent en prison. Mon frère est né des premiers parloirs intimes. Deux ans après la fin de la guerre, au bénéfice d'une loi d'amnistie, Papa fut libre. Il avait fait quatre ans. Mon frère avait trois mois. J'en naîtrai douze plus tard.

Il y a des choses que ma mère n'évoque qu'avec pudeur, ou dans une grande retenue, un peu à mots couverts et c'est normal, sans qu'il soit toujours facile de décrypter toute la violence émotionnelle que cela recouvrait. Papa libre retrouvait le monde et le mouvement, en était gourmand, assoiffé, je présume. Le corps ligoté, son cerveau s'était tourné vers la grande immensité du monde et de l'humanité. Maman retrouvait enfin mon père, les instants qu'elle avait patiemment attendus, autour desquels elle avait construit tout son projet de vie. Elle n'avait qu'un désir : s'accrocher à lui, enfin. Ou se l'accrocher à elle.

Il se peut que j'ai découvert derrière cette sourde contradiction quelque chose d'important, lors d'une de mes séances récentes. Je vais t'en parler (c'est ici).

D'ici-là, et si ça t'intéresse, je te renvoie à trois billets que j'ai publiés il y a un peu plus d'un an sur mon père, sa mort, et sur ma mère.

21 janvier 2010

l'envie et la contrainte

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Ça, c'était lundi : en réponse à mon invitation du vendredi : "Prends ton après midi, racontes nous TON hammam, s'il te plaît" (...)

"Tu sais, la culpabilité qui l'emporte sur l'envie ... et bien j'en suis là. Vendredi, je n'ai pas abandonné les dossiers à même le bureau, je n'ai pas cliqué sur « Arrêter », je n'ai pas suivi la tentation...
Du coup, ce matin ton «
s'il te plaît » m'achève.
Car oui, il me plairait de dire ce que j'ai coutume d'enfouir.
Ça m'attire même gravement si tu veux savoir...

Alors, certes, ça ne date pas de vendredi, mais voici tout de même ...

Mai 2009 :
Je franchi pour la première fois la limite du phantasme : le sas d'entrée d'un sauna gay. Comment dire? C'est un peu comme plonger de dix mètres, et moi, je suis juste le champion du monde du plat.Je ne sais pas bien comment, ce jour là, je suis parvenu à faire le pas qui me sépare du vide. Disons juste : parce que oh! hé! hein! ça suffit comme ça !!!

A l'entrée, ce que, les sites gays imagés qualifieraient de « pur bogosse » me souhaite la bienvenue. Il me taquine, il m’a vu hésiter dans la rue, ... et d'autres fois aussi. Il dit qu'il se demandait si j’allais oser, que j'ai bien fait, que je ne regretterais pas, que c'est treize euros (et oui, plus de trente ans). Il me tend une serviette, la clé d’un vestiaire et un sourire comme c'est pas permis.
Un sourire que j'emporte avec moi.
Et je découvre le sauna, le hammam, les salles de projection, le labyrinthe noir, les cabines, les pièces thématiques.
Tout ne me fait pas envie, et tout me décomplexe.
Dans la cohorte des corps beaux, secs, gras, multicolores, plus ou moins jeunes et usés, je me sens étonnement à l'aise. J'expérimente en cherchant celui-là qui s’isole avec deux autres. Je m'éloigne poliment des avances de celui-ci. Je mate. Je suis regardé. J'aime ça. Et puis, je ne tiens plus. Sans conviction, j'en teste un qui accepte. Il fera bien l'affaire. Autant pour moi. C'est rapide. C'est agréable. Ça faisait tellement longtemps. Un peu plus loin, un peu plus tard, je frôle volontairement un corps plus à mon goût, je prend le temps de sourire, de caresser, d'inviter. Il me prend par la main et me guide jusqu'à une cabine. C'est plus long, plus contrôlé, forcément. Je décolle.

Toutes ces années d'hétérosexualité prétendue font que l'apaisement est immense. Tout comme le sentiment coupable qui me taraude depuis ... c'est une autre histoire.

Septembre 2009 :
La satiété m'a tenu jusque là. Puis l’appétit a grandit, jusqu’à une fringale qui me pousse à réitérer ... Je suis déçu. Déjà, à l'accueil le sourire qui tue sa mère n'est pas là. Ce jour là, je ne plais pas à ceux qui me plaisent. Je me contente des bienfaits du hammam. C'est déjà bien.

brutos6430_Alex_ChaosMen.jpgOctobre 2009 :
Cette fois, ça s'annonce bien, je reconnais le sourire qui fait mouche, ainsi que tout ce qui est au dessous. Il profite des services de l'établissement comme n'importe quel client. Je le croise dans une grande salle de projection, où il entame une discussion avec un salopard que je jalouse en songeant qu'ils finiront par jouir ensemble ... Inaccessible. Même pas en rêve. Je m'éloigne.
Je dérive au gré des couloirs, il est là.
Je fait une pause près du bassin à remous, il se tient à distance mais à portée de mes yeux.
Ma chance?
J'entre dans une cabine.
Il m'emboîte le pas, referme la porte sur nous.
M'offre à nouveau son fameux sourire, sa langue, sa peau ferme, sa bouche ...
Il est juste superbe, et à ma portée, alors ... je prends.
Nous restons les yeux dans les yeux, même après la petite mort. Je suis étonné.

Sur le chemin de la douche, il m'explique qu'il doit prendre son service, au bar. Il me propose de l'y rejoindre dans quelques minutes, histoire de m’offrir un verre et un numéro de téléphone.

Voilà.
Je n'y suis pas retourné depuis et j'en crève souvent, comme vendredi dernier.
"

Et ça, c'était mardi : πR

Il s'est lancé. En quelques semaines à peine, il s'est engagé, engrainé, mon filleul. Drainé par l'eau, courant vers l'air. Vas-y voir, encourage-le : il est sur un sentier caillouteux... mais je pressens qu'il va avancer vite.

18 janvier 2010

le manteau blanc du jour levant

Le café de l'aéroport de Budapest donne sur les pistes, d'où l'on peut voir les avions décoller. La liaison Wifi est gratuite, Aéroport de Paris pourrait en prendre de la graine.

De premiers flocons, minuscules, tombaient hier soir, à notre sortie de l'Opéra comique.

La soirée a été excellente : c'était une adaptation hongroise de La Flûte enchantée, dans une mise en scène très contemporaine qui nous a amusés, avec Internet, des téléphones portables, des décors qui se renversaient, des fées aux allures de bimbos. L'esprit de Mozart, espiègle, était bien respecté. La distribution était de bonne qualité, la soprano qui jouait le rôle de Pamina, Gabriela Fodor, était exceptionnelle. Quant à la Reine de la nuit à l'aria de colère hystérique si connu (ci-dessus), si son chant était bien posé, elle manquait un peu de puissance, et sa voix m'a paru pauvre, en terme de tessiture. Le Baryton qui jouait l'oiseleur Papageno était très bon aussi. Quant à Tamino, au physique de beau gosse à tomber, était joué par un Ténor convainquant.

Nous avions d'excellentes places : en orchestre, 15è rang au centre, une vue imprenable, et beaucoup de proximité avec la scène, ce qui m'a changé de mes soirées à l'Opéra Bastille. L'orchestration était efficace.

La neige est tombée durant toute la nuit, formant un manteau épais sur la ville. En attendant l'arrivée de la navette, j'ai signé sur un pare-brise immaculé un "Oh!91" amusé et narcissique pour constater qu'il faisait bien déjà quatre ou cinq centimètres. Ce système de taxi collectif, qui te cueille à la porte de chez toi pour te transférer à l'aéroport ne coûte qu'une douzaine d'euros. Il va chercher ses clients dans d'autres quartiers de la ville, et ce matin l'un deux était sur la colline du château, ce qui m'a permis, dans le jour levant, de profiter d'un panorama rare sur une Budapest exceptionnellement blanche. Igor reste encore dix jours.

La navette est repassée près des bains Rudás, il y avait en ville quelques trams, la grève est peut-être en train de s'effilocher, j'ai pu constater que les gens la prenaient plutôt avec philosophie, un service minimum ayant permis de maintenir des liaisons sur les principaux axes. J'ai beaucoup marché ces cinq jours, mais je n'ai jamais été immobilisé.

Bah ! D'autres réjouissances m'attendent, remplies d'inconnu. Mais j'entends qu'on annonce l'embarquement. Je te laisse. Comme d'habitude, j'ai été heureux de partager avec toi un peu de mon séjour car écrire fait partie du plaisir. Et je t'en remercie.

17 janvier 2010

une histoire d'hommes

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Pour moi, Budapest est avant tout une histoire d'hommes. Je conçois que cela puisse t'ennuyer à la longue, ou t'offusquer, car cette ville a bien d'autres attraits. Les bains, j'en parle - même si c'est sous un angle intéressé -, la musique - je suis ce dimanche soir à une représentation de La flûte enchantée -, la littérature - il faut absolument lire Être sans destin, de Imre Kertész -, la gastronomie - même si j'ai cette fois opté pour des buffets bon-marché, plutôt que pour des restos devenus hors de prix -, la pierre - et Dieu sait que le patrimoine classique, néo-classique, néogothique, art-nouveau, art-déco, donne à cette ville et à son front de Danube un cachet sans pareil... Mais que veux-tu. C'est là que j'ai connu mon premier homme, là que j'ai accepté de les regarder, de les toucher, là que j'ai rencontré mon premier amant, que j'ai sucé ma première bite, transpercé mon premier fion, et là que je me fis la première fois sauter la rondelle. C'est là que j'ai rencontré l'homme avec qui je vis, celui avec qui je voudrais vivre, là que je me ressource, que je me trouve beau.

Alors à Budapest, il n'y a guère que des hommes dont je puisse te parler. Ils sont mon sel magyar. Je n'expose pas ici un palmarès, ces hommes ne sont jamais des trophées. Sinon, pourquoi auraient-ils tant, le plus souvent, ce goût d'inachevé qui te laisse la bouche sèche ?

Hier, pour mon dernier bain au Király, c'est István, un comédien ex-chanteur d'Opérette, revenu, aprés un détour par la vie économique - "parce qu'il faut bien vivre" - dans le monde du spectacle - "parce que la vie ne doit pas se laisser guider par l'argent" - qui a embelli ma matinée.

L'atmosphère y était exceptionnelle. Le soleil brillait dehors, et de la fenêtre jaune au verre dépoli pénétrait une lumière crue qui, se heurtant au mur de vapeur, sous la grande voûte byzantine, réfractait les silhouettes nues et les sublimait. J'ai cru retrouver les chocs sensuels de mes premières fois.

Une barbe à ras, d'un grisonnant qui démasquait ses 42 ans, les cheveux droits, très noirs, qui lui tombaient sur la nuque et dissimulaient des oreilles onctueuses, l'oeil noir et profond, je l'ai massé, d'abord, dans le bain de vapeur. Puis nous nous sommes longuement caressés, sans rechercher d'achèvement, les yeux dans les yeux et c'est ce qui était doux. Et nous nous sommes quittés. Puis Mike, qui m'avait d'abord pris en sandwich tandis que j'enlaçais István, s'est occupé de moi. Je l'ai conduit à l'extase avant de m'enfermer, seul, dans une cabine de douche pour, à l'écart des regards - quelle obscénité ! - me concentrer sur moi-même. Et que veux-tu, c'est en pensant à l'homme que j'aime, à des attouchements dans une cabine d'essayage, que j'ai éjaculé. Dans un fantasme et dans un spasme.

Tel est mon Budapest, que je quitte demain. Le coeur chagrin, mais heureux de ce ressourcement, et conscient de mon privilège.