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29 janvier 2010

cette lumière secrète venue du noir

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Je suis neuf en psychanalyse, comme dans un peu toutes les choses de la vie. Je viens ainsi d'apprendre que le complexe d'œdipe avait sa version féminine, qui prend ses racines dans la tragédie grecque de Sophocle : c'est le complexe d'Electre. Electre qui, par amour pour son père Agamemnon, assassiné par sa mère Clytemnestre, assigne un sens unique à sa vie : la tuer pour le venger.

C'est sur ce mythe que Richard Strauss a construit son opéra Elektra, un opéra sombre dans la veine de Salomé, sur un livret ténébreux qui commence dans l'assassinat et finit dans le bain de sang. Le théâtre de la Monnaie de Munt, à Bruxelles, vient d'en monter une production rare (1), et j'ai fait le voyage, accompagné par mon mentor en la matière, pour assister à la première. La mise en scène contemporaine de Guy Joosten avait fait des servantes des gardiennes de prison ou des infirmières, Electre n'y était pas habitée par la démence, mais par la détermination froide.

Elektra_3585-046_Bofill.jpgEvelyn Herlitzius y a livré une magnifique interprétation surtout dans la scène du dialogue avec sa mère ou celle de ses retrouvailles avec son frère Oreste. Une soprano dramatique, sans vibrato excessif dans la voix : j'adore. La musique de Richard Strauss est d'une densité inouïe, finalement très honorablement servie par l'orchestre de La Monnaie, pourtant plus habitué à jouer dans la légèreté et les couleurs de la musique française.

"L’opulence de son soprano, écrit Le Soir de Bruxelles dans une critique très positive, peut se fondre dans une sensualité, un désespoir qui, en miroir, rend ses imprécations plus glaçantes. Cette voix-là, nourrie autant de haine que d’amour, Evelyn Herlitzius la domine d’un bout à l’autre, dans une progression très construite, jusqu’à l’anéantissement."

On ne va pas découvrir un opéra de Richard Strauss en ingénu. Ecouté comme ça, l'air de rien, avec un CD dans la voiture, c'est inaudible. Criard, bruyant, excessivement tendu. Il faut s'y préparer. S'intéresser à la trame du récit, à la poésie du texte, à l'épaisseur des personnages et la complexité de leurs figures. Alors la musique prend un autre sens. On y décèle les thèmes récurrents, comme celui qui vient à chaque évocation d'Agamemnon, les montées orgasmiques et les apaisements mélodieux, on constate que la musique a beau être puissante, elle n'éclipse jamais les voix et s'évertue à les servir. Richard Strauss cultive les interstices colorés, il est à la musique ce que Pierre Soulages est à la peinture. Bon, c'est osé, mais c'est qu'on y trouve la même "lumière secrète venue du noir".

Car il se trouve que j'ai aussi eu droit mardi dernier, à une visite privée de l'exposition Soulages, à Beaubourg (2). Enfin, privée... Nous étions quelques centaines de VIP, ou faisant fonction, dans ce coup-la. Avec petits fours haut de gamme à la clé.

Il y avait dans chaque salle de l'exposition des conférenciers, que l'on pouvait suivre d'un bout à l'autre, ou chez qui l'on pouvait glaner des soulages1.jpginformations, des bribes d'analyse, pour mieux appréhender l'œuvre. J'ai appris qu'adolescent, à Rodez, Soulages n'avait jamais vu de peinture, et lorsqu'en visitant une église il y fut confronté la première fois, cela suffit à le décider de faire métier dans le dessin. J'ai aussi appris que c'est en consultant, plus tard, une revue collaborationniste dans un salon de coiffure, qu'il eut sa première rencontre visuelle avec l'art abstrait, grâce aux illustrations d'un article qui dénonçait l'art dégénéré. Il s'agissait de Mondrian.

Les premières œuvres, faites de traits épais, noirs et désordonnés, presque inexpressifs, sont austères. Nous sommes dans le monde du  noir. Du noir profond, intense, d'un noir de chine ou de goudron. Qui couve de discrètes irisations. Puis entre les traits, dans des jours, dans des coins, tu vois percer la lumière. Au fil des ans, ses toiles deviennent plus noires, plus denses, mais elles soulignent de mieux en mieux les couleurs les plus sombres.

Puis vient l'âge du noir total, Soulages fait disparaître les infractuosités blanches ou colorées, mais il se joue de la matière, des épaisseurs, des effets de brosse. Dans ces noirs profonds et impénétrables, pourtant, de ces noirs même, la lumière jaillit, les reliefs l'attrappent là où elle est, et te la renvoient différemment selon l'endroit où tu te trouves. Tu en oublies qu'ils sont noirs, ou alors tu les verrais "d'un noir si bleu", pour reprendre le nom d'une maison d'édition chère à mon ami Manu. Il y a des tryptiques somptueux.

De là où nous étions, le visage d'Electre, brune comme les nuits, irradiait, foudroyante. Tu en oubliais aussi la détresse de sa condition et la terreur de son projet. C'est l'avantage des petits théâtres, on y est près de la scène, et les personnages te parlent d'un battement de cils pour faire jaillir la lumière de la pire des ténèbres.

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(1) dernière représentation, le 2 février 2010

(2) jusqu'au 8 mars 2010

Commentaires

Clytomnestre est un lapsus intéressant, parlez-en à votre psy :)

Écrit par : Jean-Pierre | 29 janvier 2010

Comme d'habitude, ton récit m'a fait vraiment voir l'opéra. Merci!

Écrit par : St Loup | 29 janvier 2010

-> Jean-Pierre -> Pas besoin de psy sur coup-la... Après lui avoir donné tous les noms de la terre, j'ai tenté un moyen mnémotechnique, qui a finalement pris la place du vrai nom dans ce teste, il fallait s'y attendre ! Je vais corriger de ce pas... Merci de ton passage.
-> St Loup -> C'est dommage, tu seras à Bruxelles trop tard, sinon je te l'aurais recommandé.

Écrit par : Oh!91 | 29 janvier 2010

Voilà de quoi me mettre en bouche : je vais voir l'expo Soulages vendredi !

Écrit par : See Mee | 15 février 2010

-> See Mee -> Quelle chance ! On en parlera de vive voix, alors...

Écrit par : Oh!91 | 15 février 2010

Les commentaires sont fermés.