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23 janvier 2010

une lettre de mon père

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Maman a retrouvé une lettre de mon père. Elle m'en a parlé à Noël. Une des choses que j'apprécie lors des grandes rencontres familiales, c'est le petit matin. Le petit déjeuner est dressé sur une grande table, confitures, beurre, tartines prêtes à griller, tout le monde ou presque dort encore et, autour d'une première tasse de café, l'on devise entre primo-réveillés, sans aucune impatience. Les tâches domestiques ne sont pas encore sur le feu. Moment rare.

Son beau-frère, mon oncle donc, a retrouvé cette lettre d'une époque où il disait à sa mère souffrir à Toulouse de grande solitude.

Ma mère l'avait éconduit, alors qu'après avoir longtemps tourné autour du pot, il venait enfin de lui demander sa main. Animateurs de la même paroisse, ma mère avait eu longtemps un béguin inavoué pour lui, mais ne voyant rien venir, lassée, elle s'était laissée aller à l'idée d'une vocation religieuse. La demande de mon père, trop tardive, venait contrarier ce nouveau projet. Elle s'en mordait les doigts, et mon père se morfondait.

Puis papa fut appelé, c'était l'heure du service. En Algérie, les "événements" devenaient la guerre et il fut rapidement réquisitionné. Avant d'embarquer, il déserta, et maman perdit sa trace. Mais elle s'était alors convaincue qu'elle avait eu tort. Elle se mit en quête auprès de certains de ses amis, apprit qu'il s'était réfugié en Suisse, récupéra des coordonnées où le rejoindre, et partit une journée à Genève lui proclamer qu'elle désirait ce mariage. Les choses étaient désormais dites, c'est-à-dire leur amour.

Elle retourna chez ses parents, quelques semaines plus tard, avec l'intention de le leur annoncer. Mais ce jour-là, elle comprit à la radio, sous pseudonyme puisqu'elle le lui connaissait à présent, qu'il venait d'être arrêté à Paris. Elle trouva dans son cœur, bouillonnant de ces nouvelles, le courage de dire à son père et à sa mère, les yeux dans les yeux, qu'elle aimait un homme et avait l'intention de l'épouser. Que cet homme était un déserteur. Qu'il avait rejoint des réseaux de solidarité avec le FLN (alors assimilés à de sombres terroristes). Qu'il venait d'être arrêté. Et qu'elle montait, toute affaire cessante à Paris, s'y installer pour se consacrer à lui. Ouf ! Il était alors à la Santé.

La suite, je crois que je la connais à peu près. Maman a entrepris, quinze ans après la mort de papa, de rassembler, pour mon frère et moi, et quelques proches, certaines des lettres qu'il s'échangèrent durant ces quatre années d'incarcération. Un témoignage intime et politique. Où leur amour ne souffre d'aucune médiocrité.

Des intellectuels se mobilisèrent pour défendre ces "Porteurs de valise", comme on les appelait. Ils eurent de jeunes et talentueux avocats, dont Roland Dumas, Papa en prit pour dix ans. Après deux ans de droit commun, à Fresnes, on leur reconnut le statut de prisonnier politique, et curiel-henri.jpgune vie sociale, culturelle, intellectuelle d'une exceptionnelle richesse s'organisait entre ces Français, ces Algériens, et même le Juif égyptien Henry Curiel (photo à gauche), auprès de qui mon père devint communiste. Ils se marièrent en prison. Mon frère est né des premiers parloirs intimes. Deux ans après la fin de la guerre, au bénéfice d'une loi d'amnistie, Papa fut libre. Il avait fait quatre ans. Mon frère avait trois mois. J'en naîtrai douze plus tard.

Il y a des choses que ma mère n'évoque qu'avec pudeur, ou dans une grande retenue, un peu à mots couverts et c'est normal, sans qu'il soit toujours facile de décrypter toute la violence émotionnelle que cela recouvrait. Papa libre retrouvait le monde et le mouvement, en était gourmand, assoiffé, je présume. Le corps ligoté, son cerveau s'était tourné vers la grande immensité du monde et de l'humanité. Maman retrouvait enfin mon père, les instants qu'elle avait patiemment attendus, autour desquels elle avait construit tout son projet de vie. Elle n'avait qu'un désir : s'accrocher à lui, enfin. Ou se l'accrocher à elle.

Il se peut que j'ai découvert derrière cette sourde contradiction quelque chose d'important, lors d'une de mes séances récentes. Je vais t'en parler (c'est ici).

D'ici-là, et si ça t'intéresse, je te renvoie à trois billets que j'ai publiés il y a un peu plus d'un an sur mon père, sa mort, et sur ma mère.

Commentaires

Je ne sais que dire tant ces billets familiaux me bouleversent un peu plus à chaque nouvelle lecture. Alors je me dis au fonds de moi que tu honores parfaitement cet héritage culturel qu'il t'a laissé à travers les tableaux que tu peints ici même, à travers tes mots toujours si bien tricotés.
Je suis émue après cette lecture, vraiment.

Écrit par : feekabossee | 23 janvier 2010

Je ne sais pas s'il faut lire les lettres des parents. Je sais que ma tante détient des échanges épistolaires d'entre ma mère et ma mon père quand elle avait été chassée et mise en "exil". Je ne les ai jamais demandées. J'y pense parfois, et puis je ne le fais pas.

Écrit par : Olivier Autissier | 23 janvier 2010

Belle histoire...
On a tous un lien particulier avec l'Algérie...
De prêt de loin...

Écrit par : Gaëtand'Oran | 23 janvier 2010

post très émouvant qui me rappelle que j'ai été conçu et que j'ai vécu en Algérie, mais que mon père y était magistrat,, donc du côté des colonisateurs.
J'aime la façon dont tu te réappropries le passé familial pour nous le faire partager. Ce sont des moments rares dont je te remercie.

Écrit par : arnaud | 23 janvier 2010

Insomnie. Tant mieux, car j'ai pu lire et relire ce texte.
Je suis ému, vraiment.
Et du coup, un peu incapable d'aligner un commentaire à la hauteur de ce que ce post mériterait...

Vois tu, je suis d'une famille où la parole n'est pas. J'admire la démarche de ta maman, son soucis de transmettre ainsi, de faire le lien, de te permettre de comprendre.
Je t'ai dis que j'étais fils de pied noir? L'Algérie a laissé des cicatrices dans ma famille. Je dois porter quelques séquelles inconsciemment. Faute de transmission, il m'est souvent difficile de comprendre. Oui, c'est important de transmettre...

Emu, je te dis.

Écrit par : πR | 24 janvier 2010

ton post, bouleversant, m'évoque le livre d'Hélène CUENAT, La Porte verte, ( préface de Francis Jeanson, Éditions Bouchêne ).

comme πR , suis ému
et muet . .

Écrit par : gilles | 24 janvier 2010

Coucou,

Je n ai toujours pas compris cette odeur de souffre, de scandale qui traine autour de cette guerre d'algerie, 50 ans après ! C'était une guerre après tout, une de plus, toujours aussi sale que les précédentes . Bizarre !

biz

Écrit par : corto74 | 24 janvier 2010

-> feekabossee -> Tu sais, c'est très personnel, mais je suis au fond assez heureux de prendre le temps de ces billets sur ma famille. Car j'ai peur des traces qui disparaissent. Même si, tu vas bientôt le voir, ma quête est beaucoup plus introspective. Merci de partager l'émotion...
-> Olivier Autissier -> Je crois qu'il ne faut rien violer, surtout quand les témoins sont encore là, tout près. Mais si l'on en a l'opportunité, et que l'on y est invités, c'est bien d'aller se réapproprier ces histoires, avant d'en nourrir des regrets irréparables ;
-> Gaëtand'Oran -> Oh, comme je suis heureux de te lire et de te savoir dans ces parages. J'aime bien ta coquille : une Algérie "de prêt"... Serais-tu en sursis ?
-> arnaud -> "Nos" Algérie sont toutes différentes, mais elles sont un lien parce que nous les avons en partage. Pour moi, c'est aujourd'hui un lien vers des frustrations d'enfants que j'explore aujourd'hui...
-> πR -> Non, tu ne m'as pas dit que tu étais fils de pied noir, tu as fait pire. Tu l'as écrit, sur un espace public, qui s'appelle le blog de πR ! J'y ai pensé, en l'écrivant ce papier. Mais mon propos n'était pas de donner une lecture de l'histoire, juste de poser un cadre, pour comprendre comment je me suis construit. Tu vas le voir. Et je suis heureux d'être de tes insomnies...
-> gilles -> Hélène était une camarade de combat de mon père. Je ne la connais pas parce qu'il ne l'a jamais vraiment revue à la fin des événements. Mais je ne connaissais pas ce livre, et vais tâcher de me le procurer ;
-> corto74 -> J'ai même lu qu'hier que des élus étaient trainés devant des tribunaux parce que simplement ils faisaient le choix de commémorer la fin de la guerre d'Algérie un 19 mars, date anniversaire des accords d'Evian, alors qu'une loi récente a fait du 5 décembre la date officielle d'hommage aux anciens combattants pour les trois guerres d'Afrique du Nord réunies... Il y en a qui veulent vraiment noyer le poisson de l'histoire.

Écrit par : Oh!91 | 24 janvier 2010

@ corto74:
Ce n'était pas une guerre comme une autre,c'était une guerre civile.A l'époque,l'Algérie,département français,faisait partie de la France.L'indépendance de ses voisins,Maroc et Tunisie,s'était beaucoup mieux passé.

Écrit par : Nachu | 25 janvier 2010

quelle émotiion.. et j'ai envie de dire "quelle belle histoire d'amour".... on peut penser qu'uajourd'hui ça ne peut plus arriver, pour des tas de raison...
accessoirement ce post nous apprend que Dumas à été jeune et talentueux... comme quoi beaucoup de choses ont changé....

Écrit par : Francis | 25 janvier 2010

-> Nachu -> Guerre civile...? Guerre coloniale, surtout, qui s'efforçait de ne pas dire son nom. Rappelons nous que les habitants de ce "beau" département français n'étaient pas tous des "citoyens" français. Etre "Français d'Algérie", ça se méritait, en quelque sorte. On pouvait aussi bien n'être qu'Arabe, au fond, hein !... On était loin de l'égalité des droits. Il s'agissait bien d'une guerre d'indépendance. L'OAS a intrigué, en faisant une guerre civile, retournant le terrorisme contre les populations civiles, et créant une situation irrémédiable pour les Français d'Algérie, et ce retour traumatisant participe sans doute beaucoup des trauma qu'a généré cette guerre ;
-> Francis -> Jeune, talentueux, mais déjà ambitieux...

Écrit par : Oh!91 | 26 janvier 2010

Salut, Oh!, ça fait plaisir de te lire, de voir que tu soignes toujours autant ta bonne forme littéraire, et que la faune de tes visiteurs continue à frétiller entre deux eaux.
Désolé de ne pas passer plus souvent, il semble que plus j´essaie de me désengager, plus les obligations, responsabilités et autres mensonges, voire plus prosaïquement, les emmerdes, me laissent en rade entre Charybde et Scylla. Ça délasse de venir patauger tranquille dans ta piscine.
J´essaierai de revenir m´échapper ici de temps en temps.
Bises.

Écrit par : zarxas | 30 janvier 2010

-> zarxas -> Putain ! Suffit que j'évoque la méditerranée, et tu surgis ! Je saurais me souvenir de la méthode. Chuis content que tu gardes sur un bout de papier à portée de main l'adresse de ma piscine. Ton plouf, aussi occasionnel qu'il soit, me comble toujours !

Écrit par : Oh!91 | 30 janvier 2010

Il est vrai que la baignoire d´Ulysse m´est plus famillière que les plaines pannoniennes, et le bleu d´azur, plus que le danubien.
Outre l´intérêt autant historique que famillial de ce récit, Tu sais que j´ai, comme beaucoup semble-t-il, l´Algérie dans mon coeur (j´y serai bientôt). Et je suis heureux de retrouver ce personnage fascinant, oublié et maudit, Henri Curiel, dont on parle aujourd´hui si peu et sur lequel j´aurais aimé savoir plus. Merci pour le lien.

Écrit par : zarxas | 31 janvier 2010

-> zarxas -> Super, c'est bien le même zarxas qui nous revient ! Bon, je ne désespère pas de te faire un jour aimer la grande puszta magyare.

Écrit par : Oh!91 | 01 février 2010

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