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26 décembre 2009

l'absente

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Ça n'est pas très original, mais nous avons passé Noël en famille.

A mi chemin entre mon frère, ma mère et moi, nous avons conservé une maison familiale dans le Lot, et une de mes nièces avait insisté pour que nous nous y retrouvions tous ensemble cette année.

Le voyage en voiture nous a donné l'occasion, à Igor et moi, de revisiter quelques grands concertos : Beethoven, Tchaïkovsky, Bach... et pour finir le 2ème pour piano de Rachmaninoff, pour une arrivée dans la plus grande intensité romantique.

La journée du réveillon s'est passée pour l'essentiel dans la quête d'un sapin et aux fourneaux. Les filles se sont affairées à décorer l'arbre et à disposer la crèche. Avant le repas, la télé était allumée sur Arte, et les Lumières de la Ville, de Chaplin, ont constitué notre apéritif, de fous-rires et de quelques larmes à la fin. Joli conte de Noël en vérité. Puis huîtres, foie gras - pas aussi bien réussi que les autres années - saumon, et quelques desserts. On avait dit pas de cadeau, cette année. On est tous raides. Juste du symbolique, ou du fait maison. Tu parles ! L'arbre dégueulait de dizaines de paquets. Et si le symbolique avait des couleurs naturelles, des saveurs bio, on a bien ri avec Igor, en sentant les sels de bains à l'eucalyptus conditionnés par ma grande nièce. D'un simple snif et sans nous concerter, nous y avons reconnu l'odeur caractéristique des saunas... Pavlov nous a réveillés. Personne n'a compris ce qui nous amusait dans la couleur turquoise des granulés.

A la fin de la distribution, il restait ses paquets à elle, elle qui avait voulu que nous soyons tous ensemble, elle qui fera ses dix-huit ans au printemps et qui attendait de savoir quel grand voyage ses tontons allaient lui offrir ce Noël, comme ils l'avaient fait pour sa grande sœur deux ans plus tôt. Elle qui nous enchante chaque année de ses airs de violon qu'elle maîtrise de mieux en mieux... Oui mais voilà, elle n'était pas là. Rattrapée par la patrouille. Enfermée à l'hôpital. A l'isolement. Des feuilles de papier et un stylo vert pour tout compagnon, et la courbe de son poids pour décor.

C'est au printemps dernier que sont apparus les premiers signes inquiétants de son anorexie. La prise en charge par une cellule psycho-nutritionniste avant l'été n'y avait rien fait, ni même les vacances aux petits oignons mis au point par ses parents dans le sud de l'Italie. Lorsque je l'avais vue mi-septembre, à l'occasion de la fête de l'Huma, elle s'évertuait à décortiquer ses aliments, à les pressuriser sous ses couverts pour en extraire du gras avant d'en porter à la bouche des fourchetées de moineau, à dissimuler dans un sopalin des déchets fictifs. Elle avait au fond du regard une grande tristesse, elle était ailleurs même quand elle se montrait enthousiaste. Et si à l'heure du repas tout le monde faisait mine de ne pas y prêter attention, elle sentait le regard inquisiteur sur son assiette, et sous son crâne retentissait la grande oppression qui s'organisait autour d'elle.

Finalement, de petits progrès en grands reculs, il n'y a pas eu d'alternative à l'hospitalisation. Et depuis un mois, à l'isolement. Si j'ai bien compris, il faut qu'elle n'ait plus rien à quoi penser, si ce n'est sa prise de poids. Quand elle est seule avec son plat dans la chambre, plus phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpgpersonne ne l'observe, plus personne ne juge son comportement, il n'y a plus l'oppression sourde de la présence familiale ou sociale, elle est seule maître. Elle mange pour prendre du poids, et une sortie est possible, ou elle minaude, elle recule, et elle demeure enfermée. Je ne suis pas psychiatre, mais si j'ai bien compris, cette forme d'enfermement physique, dans une chambre d'hôpital, vise à rendre possible une sortie. Car enfermée dans son monde, de toute façon elle l'est. Mais tant que cet enfermement n'est pas matérialisé, elle ne peut pas en concevoir l'issue, imaginer même qu'il y a une sortie. Dans cette chambre, la sortie est visible, tangible, à portée de main. Et la clé est dans son assiette.
On en guérit, en général, des anorexies de cet âge. C'est parfois un peu long, le choc est rude, mais on en guérit.

Évidemment, j'ai de la peine quand je pense à cette petite si mignonne, à sa fragilité où elle l'a conduite. Mon frère est profondément marqué par cet épisode, même s'il s'efforce de ne pas le montrer - marque de famille. Et puis les deux autres, la grande et la petite, sont gourmandes et pleines de vie. Noël est surtout pour elles. Alors il y aura encore des chocolats ce week-end, des jeux de société, peut-être une grande ballade dans les champs sous le soleil d'hiver, comme hier.

En attendant le prochain Noël, où je pressens que l'on aura besoin encore d'être tous ensemble. Vraiment tous.

Commentaires

Ce qui est triste dans les troubles psychologiques comme celui-là c'est que l'entourage ne sait pas quoi faire, et ne peut pas faire grand-chose pour aider. Gai et triste Noël donc... Profite quand même des bons moments !

Écrit par : madame de K | 26 décembre 2009

Ca ébranle. Et je me demande d'où vient cette plaie ? Comment un enfant sain peut-il doucement sombrer dans cette maladie car c'en est une et on peut en mourir. Auto-assassinat. Ca fait mal. Et le pire, seule elle peut décider de guérir...

Écrit par : Gicerilla | 27 décembre 2009

Yes ! On oublie parfois à quel point la famille est importante...

Écrit par : Nicolas | 27 décembre 2009

On n'imagine jamais tout l'affect qu'on va pouvoir mettre dans la bouffe quand on veut exprimer la douleur de vie, on n'imagine jamais assez.
J'espère vraiment qu'elle pourra profiter de vous l'an prochain, la petiote.

Écrit par : feekabossee | 27 décembre 2009

Plein de courage à vous, pour tenir dans la durée, à être là avec un bon dosage, à essayer de combattre la culpabilité qui assaille, et à attendre et souhaiter de jours meilleurs pour 2010.
Bises à toi

Écrit par : Dalyna | 28 décembre 2009

-> madame de K -> et merci à toi pour cette présence fidèle. Elle a pleuré le jour de Noël. Pour la première fois. Signe chez elle d'une vraie détresse. Signe aussi que les digues lâchent, et qu'elle commence peut-être à être prête àse laisser "perdre le contrôle"...
-> Gicerilla -> Seule elle le peut, il semble. D'où l'importance que disparaisse autour d'elle toute forme de pression. Qu'à aucun moment le jugement ressenti vienne interférer. nous restons optimistes ;
-> Nicolas -> La famille qui doit aussi parfois accepter de s'éclipser... le dosage (pour reprendre le terme de Dalyna) n'est pas toujours simple ;
-> feekabossee -> merci à toi aussi d'être si présente. J'espère avoir bientôt des choses un peu plus gaies à partager...
-> Dalyna -> Ben 2010 sera l'année de la guérison. Ou alors, c'est que son cas est beaucoup plus sérieux que la moyenne. Ce sera peut-être aussi celle de son bac, mais cela est une autre affaire et passe en second plan... Bises et Joyeuses fêtes !

Écrit par : Oh!91 | 29 décembre 2009

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