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10 novembre 2009

histoire de murs (3) des dominos dans la tête

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histoire de murs (1) un de perdu, 17 de retrouvés

histoire de murs (2) les murs de nos hontes

(une suite)

Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il y a une chose étrange : on dit que les Allemands de l'est ont gagné la liberté en entrant dans Berlin ouest. Comme s'ils avaient été enfermés, eux, dans un étroit huis clos, tandis que Berlin-ouest aurait été un espace d'horizons infinis. Or la géographie des lieux ne t'a évidemment pas échappé. C'est bien Berlin-ouest qui était cernée d'un mur. Berlin-est n'était au fond que la capitale de la RDA, ouverte sur le reste du pays, aux larges frontières perméables vers la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, ou même la Grande Union soviétique.

Pourtant, c'est pénétrer dans le sanctuaire de Berlin-ouest, c'est à dire dans un réduit de quelques kilomètres carrés, qui représentait une libération... étrange, non ? Comme pour ces Africains venus des immensités sub-sahariennes, pour qui franchir la limite des enclaves de Ceuta ou de Melilla revenait à s'ouvrir à l'Europe.

240px-Aqua1klein.jpgAu fond, le sentiment d'enfermement a peu à voir avec la géographie réelle. La claustrophobie est d'abord une construction mentale, ou la réaction mentale à une représentation abstraite. En entrant à Berlin-ouest, je ne gagne la liberté que parce que je m'imagine que je vais désormais, tout en restant moi, m'affranchir des interdits. Rester moi avec mes diplômes, mon travail, les lieux de loisirs que j'affectionne, les relations sociales où je me gratifie, mais en prime avec le droit de voyager vers l'ouest à ma guise, de visiter Paris et sa Tour Eiffel, d'acheter des jeans de marque et des chaussures à la mode, sans doute d'épater ainsi mes potes et élever encore mon estime de moi. Évidemment, si la liberté porte en elle la concurrence, des risques d'exclusion, la perte de considération, le stress et l'angoisse du lendemain, alors j'y réfléchis à deux fois : est-ce que l'on ne me propose pas déjà un nouvel enfermement ?

Mais bon, la liberté est rarement livrée avec le manuel d'utilisation. Ni même la migration d'ailleurs.

Moi j'ai fait le choix d'être libre quand j'ai accepté de bander en regardant des hommes, puis quand j'en ai laissés me toucher, et enfin quand j'en ai conviés chez moi. Cette liberté dépassait tout le reste - la vie m'avait pourtant réservé déjà un sacré lot de réussites et de reconnaissance. Mais cette liberté-là les surpassait toutes.

Moi aussi, après quelques semaines de vertige, j'ai alors fait tomber par pans dans ma tête un mur de silence comme un jeu de dominos : en quarante huit heures, mon coming out auprès de ma copine se répandit sur mes collègues de travail, mes camarades de combat, ma mère et tout le reste de la famille. J'envahissais le monde libre avec tout ce que mon moi comptait de traband, de drapeaux et de personnalités multicolores. Je visitais tous les lieux de drague, je tentais toutes les expériences, mille bites traversèrent mon cul ou ma bouche en quelques semaines. A tel point que je crus un temps, me fermant, au coeur de cette délivrance, à tous les autres paramètres de la vie, m'isoler dans un nouveau ghetto. Le risque était là et j'ai su l'esquiver, peut-être parce que j'avais justement assez vécu pour ne pas laisser d'autres murs se dresser dans ma tête. J'aurais pu y sombrer, pour autant je n'aurais pas permis à quiconque de m'empêcher d'accéder à cette adolescence tardive.

Je me demande souvent d'ailleurs comment des homosexuels est-allemands ont appréhendé les lieux de baise de Berlin-ouest, que l'on décrivait parmi les plus trash du monde. On a été repu de témoignages, ces derniers temps, mais quid des pédés de l'est ? Ils ont du se précipiter pourtant dans l'underground occidental : ont-ils été conquis par les golden shower, les jeux de soumission, l'usage de drogues à bander ?... ou écœurés, dégoûtés par cet univers révélé, préférant les parties de touche-pipi à la papa dans l'alcôve des clubs de sport ou des casernes ? Où se situaient donc leurs barrières mentales ?...

Il y a ainsi de grands blancs dans ces célébrations, sans doute parce que la fête doit rester nette, et qu'il ne faudrait pas confondre toutes les libertés. Ni toutes les histoires.

Nous sommes donc désormais dans un monde libre. Unilatéralement libre. Unipôlairement libre.

Et pourtant, qu'il est dur de regarder l'Africain autrement qu'avec nos yeux du colonisateur. La femme Frédéric Gaillard - Peser.jpgadultère autrement qu'en salope, le chômeur de longue durée, ou l'artiste, autrement qu'en parasite. Il est surtout dur pour chacun d'eux de se considérer en dehors de ce regard pesant ou supposé. Nos représentations ont la vie dure, et les barrières intérieures, ou plutôt intériorisées, sont des murs bien plus solides dans nos têtes, bien plus fiables que les murs de béton. Ce sont nos murs du silence...

A propos, as-tu vu comme ils se ressemblent, à un demi siècle d'intervalle, les murs de Berlin et de la Palestine : mêmes lés de béton, mêmes méthodes d'assemblage, mêmes rendez-vous d'artistes. Certains Palestiniens ont même tenté d'y faire une brêche, ces jours-si. Ils se sont juste heurté à l'indifférence du monde. Pourtant, je suis sûr qu'il y a quelques Palestiniens qui aimeraient bien aller faire du lêche-zbab du côté des bars enfumés de Tel-Aviv... Ont-ils démérité pour qu'on le leur dénie ?

Commentaires

Tu crois qu'ils se contentaient de touche pipi à la papa ?

Écrit par : Olivier Autissier | 10 novembre 2009

Waow. Super beau, ce post.

Écrit par : manu | 10 novembre 2009

de la grande à la petite histoire , vers la grande à nouveau .. et une nouvelle fois c'est superbe : merci pour ce plaisir de lecture

Écrit par : Gilles | 11 novembre 2009

Je rejoins les autres, plus le temps passe et plus c'est un plaisir de te lire. Tu soulèves souvent des questions que j'oublie de me poser et j'aime bien quand tu me secoues la tête comme ça (ouais pas trop fort tout de même hein).
Par contre heu .... "Mille bites en quelques semaines" ... waou ! Même pas mal !
Des bisous du muret ;-)

Écrit par : feekabossee | 11 novembre 2009

Ta troisieme histoire de murs est évidemment celle qui m'interpelle le plus. Tu fais pas dans la dentelle mais c'est drolement bien écrit et si vrai.
biz et joyeux 11 novembre :)

Écrit par : corto74 | 11 novembre 2009

-> Olivier Autissier -> Derrière les murs privés de leur domicile, ils devaient sans doute laisser libre cour à leur fantaisie, mais je dois dire, ayant découvert la Hongrie à la fin des années 90, que si les pratiques homosexuelles étaient tolérées dans certains lieux publics, à certains moments et dans certaines conditions, s'il pouvait même y avoir beaucoup d'impudeur, les pratiques y restaient néanmoins excessivement "classiques", c'est ce que j'appelle gentiment "à la papa", mais tu vois ce que je veux dire...
-> manu -> merci d'aimer, ça me touche toujours beaucoup ;
-> Gilles -> la grande et la petite histoire des manuels ne sont pas forcément la grande et la petite de l'intime construction personnelle. Merci d'être là ;
-> feekabossee -> mille... disons qu'après avoir un temps inscrit sur un carnet le prénom de mes amants, de peur de les confondre, j'ai ensuite et assez vite arrêté de les compter. Il faut de l'excès, pour une renaissance...
-> corto74 -> joyeuses fêtes à toi aussi, et n'y mets pas trop de dentelle, s'il-te-plait !

Écrit par : Oh!91 | 11 novembre 2009

C'est un très beau post (comme d'habitude). Pour embrayer sur les amours masculines à l'Est, Alex Taylor disait avant-hier sur Radio France que son copain de l'époque (du Mur) habitait Berlin Est et qu'ils allaient souvent danser dans la partie orientale de la ville qui - selon lui- était assez tolérante vis-à-vis des homosexuels. S'agit-il d'une vision angélique de la question ? Je ne suis pas à même d'y répondre, mais au moins une voix en a parlé sur les ondes.

Écrit par : arnaud | 11 novembre 2009

Il paraît que ça bouge bien à Berlin, que les gens y sont moins coincés qu'à Paname (je sais : ce n'est pas bien difficile de faire mieux qu'à Paris dans le domaine des relations humaines) et qu'on y fait la fête de façon magistrale... Attendez-moiiiiiiiiiiiiii ! ;-)

Écrit par : deef | 12 novembre 2009

-> arnaud -> merci pour le compliment (ça me touche) et le complément : je ne suis au fond pas très étonné de ce témoignage d'Alex Taylor. Pour ce que j'ai connu de l'homosexualité en Hongrie, pour ce que m'en a dit surtout mon ami, elle était connue et tolérée parmi la jeune génération, admise sans trop vouloir la regarder en face par les plus âgée, et déjà plus criminalisée depuis quelques décennies (autant que je sache, la RDA a même abrogé l'"artiche 175" qui la réprimait un an avant la RFA). Pour autant, si elle était décomplexée, elle n'était pas "organisée" par des structures commerciales de type "clubs privés", avec back room et tout le toutim. Et je veux bien croire aussi, compte-tenu du caractère très fliqué de la société, qu'elle pouvait constituer un handicap pour une carrière politique ou administrative. Ca me rassure si France-Inter a (un peu) aborder ce sujet ;
-> deef -> Il paraît, oui. Moi, je n'y suis jamais allé que dans des cadres professionnels, alors je ne peux encore rien dire...

Écrit par : Oh!91 | 12 novembre 2009

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