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08 novembre 2009

histoire de murs (1) un de perdu, dix-sept de retrouvés

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Un mur est tombé il y a vingt ans, et le monde est devenu libre. Certes en proie à quelques petits soucis, mais libre. Et c'est beau, un monde libre.

Des enfants assistaient à l'événement, installés aux premières loges. Des philosophes le commentaient en direct. On se disputait les premiers fragments de cette histoire. Des artistes se joignirent aux célébrations. Bach en personne fut convié à la fête - ah!, Bach - via l'un de ses plus grands interprètes. Un violoncelle, déjà, était de la partie. Les vidéothèques du monde regorgent d'images exaltées, de foules en liesse traversant les fossés, accédant enfin à l'adamantin de l'humanité : la liberté, la liberté chérie.

Je peux être sincère avec toi ? Je m'emmerde à cent sous de l'heure dans l'auto-célébration du capitalisme vautrée dans la fête de la chute du mur de Berlin. Tu peux penser que c'est par nostalgie du communisme. Parfois je le crains moi-même, et je me trouve un peu con. Mais si je suis honnête, ce n'est pas en raison de quelque regret sournois, car je suis lucide sur la religiosité des symboles. Ce mur avait vocation à sombrer parce que les hommes ont vocation à bouger. A fouiner. A aller chercher ce dont ils sont privés. A essayer ce que l'autre a goûté. Dresser une barrière était un non-sens, est un non sens, en soi. Comme les uniformes. Comme les budgets militaires. Comme les lois de l'immigration ou les débats sur les identités nationales. D'ailleurs, il y a tout juste dix ans, le 9 novembre 1999, j'étais à Berlin pour les cérémonies, il pleuvait, j'avais trouvé la liesse à moitié déconfite, j'étais juste heureux d'avoir marché dans la grande galerie en colimaçon de la coupole de verre du Reichstag rénové. Tu vois que je ne suis pas bégueule.

Ce qui me chagrine, en fait, c'est l'hypocrisie de ce pseudo hymne à la liberté, mille fois seriné, l'hommage à la paille, en fait, qui cherche à dissimuler le poids de la poutre qu'on nous a mis dans l'œil, et que notre monde libre s'évertue à planter dans les yeux de tous nos voisins, grands ou petits, chinois ou slovènes, tandis que le monde regarde encore la paille.

Berlinermauer.jpgQu'on en soit revenu, enfin, qu'on ait réalisé ensuite que cet au-delà d'un mur n'était ni une terre promise ni un paradis, qu'il confinait même parfois à un panier de crabes, que la fortune n'était pas au bout du chemin, ou que les voies étaient étroites de l'ascension sociale, c'est une autre affaire.

La déception du bout de la route est devenue en vingt ans un ressort commun de la politique mondiale. Mitterrand avait pratiqué la pédagogie du renoncement au changement. Le soir de l'élection de Barack Obama, les commentateurs s'évertuaient déjà à se demander quand les premières déceptions s'en feraient jour. Les promesses ne sont faites que pour les gens qui y croient, c'est bien connu, et les espoirs pour les pauvres naïfs.

Nous sommes entrés dans le siècle des lendemains qui déchantent.

Comment s'étonner que le chômage, la pauvreté, les résurgences fascistes et d'autres stigmates capitalistes aient rattrapé des réalités aussi simples que le droit au travail, à la protection sociale ou au logement ? Effaçant du même coup toute forme d'alternative entre dictature et libéralisme.

Je crois bien que c'est ce qui me dérange le plus, dans ces commémorations : l'absence d'interrogation sur d'éventuels autres possibles, pour ces pays qui expérimentaient des voies non capitalistes de développement - tout en se vautrant, il faut le dire, dans les mêmes affres du productivisme. Mais la question ne sera pas posée.

Une forme nouvelle de démocratie participative, aux droits étendus pour les salariés, pour les habitants, plutôt que nos systèmes démocratiques présidentialistes et bipartisans ? La question ne sera pas posée.

Une société non productiviste, où le développement humain compterait plus que le calcul de la richesse créée ? La question ne sera pas posée.

Une meilleure répartition des richesse, un contrôle des fonds publics par les salariés ou leurs organisations syndicales ? La question ne sera pas posée.

La question ne sera pas posée. La question ne sera pas posée. La question ne sera pas posée.

Dans les pages Opinions du Monde, le philosophe Slavoj Zizek rappelait samedi que "l'immense majorité des dissidents de l'Est neBethlehem_Wall_Graffiti_1.jpg manifestaient pas pour le capitalisme. Ils voulaient plus de solidarité et un semblant de justice, ils voulaient être libres de mener leur vie sans être sans cesse contrôlés par l'Etat, libres de se réunir et de parler ouvertement, ils voulaient une vie honnête et décente, débarrassée du bourrage de crâne, de l'hypocrisie et du cynisme. Comme plusieurs observateurs l'ont bien vu, les idéaux qui sous-tendaient leur révolte étaient largement inspirés de l'idéologie dominante : on aspirait à quelque chose comme "un socialisme à visage humain".

On y aspirait, oui, et j'y aspirais avec eux le jour où je voyais s'effondrer ce mur, il y a vingt ans.

Mais voilà, durant ces vingt ans, des murs se construisaient dans le monde, sans qu'on y prête attention puisque notre monde, justement, était devenu libre. 17 en tout (dont celui-ci).  7.300 km de longueur, soit 3% des frontières mondiales.

Si ça te dit on en fait le tour dès demain.

(à suivre)

Commentaires

Je vais jouer mon emmerdeur, un peu :
1. "les résurgences fascistes et d'autres stigmates capitalistes" seraient peut-être, pour dire honnêtement les choses, à mettre en regard des récurrences systématiquement totalitaires des régimes dits communistes ?
2. "un contrôle des fonds publics par les salariés ou leurs organisations syndicales" : dommage quand on sait qu'à chaque fois ou presque qu'on a donné ce genre de pouvoir aux syndicats, ils se sont fait prendre la main dans le pot de confiture... à mettre donc en regard des derniers scandales de corruption (enfin, de ceux qui sont avérés car il y en a sans doute tellement d'autres qu'on ne connaît pas).
Rien n'est idéal, hein ? Le capitalisme sauvage est à vomir, mais on sait aussi ce que le communisme a donné. Et ce n'est guère plus brillant, c'est le moins qu'on puisse dire.
Une solution parmi d'autres ? Cesser de vouloir diriger le monde à coup de dogmes — quels qu'ils soient.

Écrit par : deef | 08 novembre 2009

Je serai sûrement hors sujet mais tant pis. La destruction du mur c'est comme vos rêves. Le fait qu'elle a existé n'a rien changé et malgré toutes les interprétations qu'on a pu en faire et les conjectures aussi, finalement rien n'a changé ... Parellèle audacieux, soit, mais j'avais envie de le faire. Détruire un mur offre-t-il véritablement la liberté ? Interpréter ses rêves offre-t-il aussi une libération ?

Écrit par : Gicerilla | 08 novembre 2009

Faut-il que l'être humain soit con à ce point pour ne pas s'enrichir de ses erreurs passées...
biz et merci pour le lien

Écrit par : corto74 | 08 novembre 2009

-> deef -> Je te rejoins sur ce point : le dogme, c'est le contraire de la vie. Marx est mort le jours où les outils d'analyse qu'il avait proposé ont été statufié, où la dictature du prolétariat, d'hypothèse est devenue règle. Le pire étant quand le système ne devient plus qu'outil de pouvoir, et le libéralisme le moyen d'enrichissement... Disons que pour l'instant, les expériences "non-capitalistes" de développement sont une très courte parenthèse dans l'histoire moderne, entachées d'un modèle rigide qui a voulu s'imposer à tous. Mais la vraie faillite du monde, celle qui met aujourd'hui en péril la survie même de notre planète, à assez courte échéance, c'est bien la faillite du capitalisme. C'est pourquoi le plus important c'est effectivement d'n dépasser les dogmes, et de re-créer du mouvement dans la société, pour imposer d'autres idées, d'autres choix, et je crois que justement, on n'a pas le choix...
-> Gicerilla -> Votre parallèle n'est pas si audacieux, les barrières ne sont pas toutes en béton, elles sont aussi souvent fantasmées, on en est entouré, d'une certaine façon, et c'est assez fascinant. J'essaierai d'en aprler demain, tiens...
-> corto74 -> Il y a une chose que les anciens savaient, dans leur très grande sagesse, c'était l'art de la transmission. Les puissants savent encore s'inspirer de l'histoire de leurs prédécesseurs pour se construire leur légende. Ce sont les peuples qui ont plus de mal à s'approprier leur propre histoire pour se construire leur libération. Et le combat idéologique est plus que jamais pesant sur ce cheminement. La preuve par le mur de Berlin.

Écrit par : Oh!91 | 08 novembre 2009

"Chacun son mur" propose une chronique d'Arte Radio qui ne s'en laisse pas conter non plus à propos de la dimension historique de l'évènement. (Le lien est sur le pseudo)

Cela étant, je vais moi aussi jouer mon emmerdeur, ces régimes étaient socialistes. Une étape nécessaire avant d'arriver au communisme.

On ne peut pas regretter la fin d'un système oppressif. C'est sans doute pour cela, que s'il m'est donné de le vivre, je ne suis pas certain de regretter la fin du capitalisme.

Écrit par : Gee Mee | 12 novembre 2009

-> Gee Mee -> ... surtout qu'avant qu'on le regrette, il faudrait qu'il finisse, ce satané capitalisme. Las, il a su développé de puissants garde-fous idéologiques et institutionnels.

Écrit par : Oh!91 | 13 novembre 2009

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