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30 juillet 2009

des vacances ouatées

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Lorsque j'étais en Syrie, au début des années 90, j'avais une amie, Sylvie, qui comme moi étudiait l'arabe, et j'avais observé que la plupart du temps elle ne portait pas ses lunettes. Même lorsque nous partions pour de longues virées exploratoires, dans la vieille ville de Damas ou dans ses alentours. Un jour, elle m'avait expliqué qu'elle aimait bien cette sensation de flou, et qu'au fond, elle était parfois plus à l'aise dans l'impression qu'elle avait des choses, que dans les choses elles-mêmes. Ça la protégeait, notamment de l'intrusion de certains regards. C'était aussi une façon d'exprimer que dans sa version dépolie, on pouvait encore trouver le monde beau. J'étais intrigué, moi qui avais toujours besoin de m'accrocher à des détails pour accéder à la certitude des faits et des situations.

J'éprouve aujourd'hui le bien être que peut inspirer une certaine imprécision.

Nous passons avec Igor de longues séquences - des soirées, des journées - chez des amis ou dans la famille. Ces épisodes de retrouvailles donnent toujours lieu à beaucoup de paroles, d'échanges, de rires. Ce sont des atmosphères chaleureuses, et je m'y plais - ça n'a pas toujours été le cas, il fut un temps où je m'y ennuyais. Je ressens la chaleur ambiante, une gentillesse particulière à mon égard tout autant qu'à celui d'Igor. Je fais beaucoup d'effort pour rester dans les conversations, je donne le change, avec parfois quelques clauses de style qui font illusion. Même si mes rudiments demeurent excessivement superficiels, on me complimente sur mon hongrois. On vient me raconter des anecdotes. Je ne comprends pas tout. Parfois, je ne comprends même presque rien, mais j'opine, je souris, je relance d'un simple mot, je me sens bien dans ces ambiances sans enjeu. Quand les conversations s'emballent, je m'autorise à décrocher en attendant qu'une parole vienne me repêcher. Je ne perds jamais totalement le nord, mais je n'accède qu'à ses contours approximatifs. Les détails les plus piquants, signifiants ou insignifiants, m'échappent, et mon imagination comble les vides. Ou bien s'en va ailleurs.

Finalement, je perçois les choses comme mon amie sans ses lunettes. Et c'est vrai que, paradoxalement, cette ouate m'est rassurante.

Hier près du Lac Velence, à une quarantaine de kilomètres de Budapest, nous avons passé une de ces journées simples dans un milieu familial et familier. Les deux garçons, que j'avais connus à 2 et 5 ans en ont aujourd'hui 14 et 17.  Nous nous sommes vus presque chaque été durant toutes ces années. Ils s'éclatent dans le petit cottage de leur mère, dépourvu de chauffe-eau et de confort, participent à la vie de la cabane, sont heureux d'y recevoir des invités. Ils nous aiment bien. Leur mère, prof d'anglais, qui les a élevés seule, gagne 390 euros par mois. Elle n'est jamais sûre d'une année sur l'autre que son contrat sera renouvelé, et à 50 ans passés, cette épée de Damocles pèse lourd. Elle reçoit aussi une petite pension alimentaire, qui varie selon la situation professionnelle du père des enfants. Il y a trois ans, le grand avait pu partir en séjour linguistique en Angleterre, et de fait, s'il n'y a pas appris grand chose, il a pris goût à l'anglais et s'y essaye avec malice. Le petit, qui a le même âge cette année, n'a lui pas pu partir. Plus d'argent. Plus d'argent non plus pour le ciné en famille, ou pour la piscine. Alors on se rabat sur le lac, bien contents encore d'y avoir un petit pied à terre - ultime héritage d'une époque où d'une certaine façon le travail se trouvait gratifié.

Ces enfants respiraient la joie de vivre. Une table de ping-pong, que je leur ai toujours connue, un panneau de basket, un portique, un braséro pour la goulash, un bidon suspendu pour chauffer l'eau au soleil... voilà qui leur fournit de quoi s'occuper durant leurs semaines de vacances là.

C'était un bonheur de s'immerger pour une petite tranche de vie dans le flou de cette ébullition tranquille, avec des ados déconnectés de MSN et même pas frustrés, une femme vaillante qui jongle avec des bouts de ficelle et s'en amuse, et des hôtes de passage qui n'exigent rien.

[Pour mémoire, l'autre et l'esprit de la fête, le même flou mais vu de l'extérieur...]

Commentaires

Leur cabane à la campagne sans confort me fait penser à la datcha familiale que tous les russes, même les moins argentés, possèdent et où ils cultivent leur jardin. Votre note rend très bien cette ambiance de simplicité champêtre comme j'en ai connu dans mon enfance, où tritouiller un bâton dans une rivière et observer les insectes nous occupait toute une journée ! Et puis ce flou, ce flou qui vous oblige à déconnecter de la "société" qui vous entoure, propice à l'observation, renouveau du regard qui souvent ne sait plus voir...

Écrit par : Gicerilla | 30 juillet 2009

J'apprends plein de choses quand je lis tes textes. Merci pour ces chroniques qui font voyager...
PS : qu'est-ce que j'adorerais aller à Damas... Si tu veux poster des photos sur ton blog, ça me ferait plaisir!

Écrit par : Dalyna | 30 juillet 2009

J'aime ta façon de ne pas juger les gens en tant que Parisien et de trouver le bonheur dans les choses simples (non je ne connais pas la pub Herta). C'est la preuve que tu vas mieux et c'est tout le bonheur que je te souhaite. Passe un bel été et continue à nous régaler.

Écrit par : arnaud | 30 juillet 2009

Tes récits sont des rêves dont on voudrait ne pas être réveillé...

Écrit par : St Loup | 31 juillet 2009

-> Gicerilla -> Je m'étais habitué à vous voir débarquer sur des notes plus... grivoises ! J'avais hésité à nommer ce lopin de terre doté d'une petite maison datcha, plutôt que cottage. Le parallèle que vous évoquez me confirme que j'aurais peut-être du. Ici, on appelle ces maisons "hétvégi háza", maisons de week-end, mais l'essentiel est dans le reste, l'ambiance que l'on s'y crée et les repère qu'y acquièrent les enfants. Merci de votre témoignage ;
-> Dalyna -> Wouah ! Retrouver mes photos de Damas... Quel challenge. C'est que j'y étais bien avant le règne du numérique ! (92-93...!) En tout cas, à mon retour de vacances, j'essaierai de consacrer un billet ou deux à Damas et aux souvenirs que j'en garde. Et j'illustrerai de quelques photos. Promis !
-> arnaud -> C'est sympas de me faire ce petit coucou, tu rôdes donc toujours par là ? Discret mais attentif. Tu me fais très plaisir...
-> St Loup -> Les rêves sont sans doute ouatés de la même manière, on s'en souvient des contours, plus ou moins, mais on n'y retrouve plus les saillies. Merci à toi aussi d'être toujours là. Mes petits récits d'été ne sont donc pas que des pavés lancés dans l'obscurité et le silence.

Écrit par : Oh!91 | 31 juillet 2009

C'est chouette de partager avec nous ces moments simples de plénitude. Je me retrouve dans ta description de la première partie car moi aussi, pendant plusieurs années, je me suis trouvée dans des assemblées où l'on parlait une langue que je ne comprenais pas, puis que j'ai reconnue peu à peu, deviné les mots et finalement m'y suis essayée.
Au début un peu fâchée de ce que j'assimilais à du manque de savoir-vivre (car cette langue étrnagère m'excluait), puis au gré des moments bercée et rassurée par ces sonorités et intonations qui m'étaient devenus familières et qui m'ont cruellement manquée ... ensuite.

Écrit par : Fiso | 01 août 2009

j'adore cette note ! il y a une douceur toute particulière et avec les commentaires c'est les cerises sur la chantilly.

Écrit par : Bougrenette | 01 août 2009

-> Fiso -> Plénitude, tu as trouvé le mot qui s'approche le plus de l'état d'esprit que je cherchais à évoquer. Et dans mon bien être actuel, il y a la réminiscence de cette époque heureuse, où je faisais ma révolution en Hongrie...
-> Bougrenette -> M'étonne pas que t'aies ajouté de la chantilly sur le gâteau. T'es bien une indécrottable, toi aussi !

Écrit par : Oh!91 | 01 août 2009

Les commentaires sont fermés.