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05 juillet 2009

les faiseurs de volupté

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J'ai visité vendredi les entrailles d'un instrument. J'avais repris mes habits de porteur de violoncelle. Un ami, mon presque-frère du Nord, à qui j'avais dit hésiter entre renoncer sans fracas à ce rôle de béquille, pour laisser plutôt le ressentiment grandir en moi - mon psy me suggérait de faire quelque chose de mon agressivité, plutôt que de la laisser se retourner contre moi - et la tentation de me manifester d'un coup de fil aimable et disponible, m'avait répondu : "fais comme t'y invitent tes pulsions, il sera toujours temps d'ajuster plus tard".

C'est ainsi que je me suis retrouvé vendredi à transporter un instrument dans sa lourde et rigide caisse noire d'un atelier de luthier à un autre, principalement dans le quartier de la rue de Rome. Les deux parties du fond s'étaient disjointes et décalées, et il lui manquait de la résonance. J'ai découvert à cette occasion l'impressionnante concentration de magasins d'instruments, de luthiers, et de librairies musicales dans ce quartier. Un paradis pour musiciens, comme il me dit.

C'est beau, un atelier de luthier. Je ne parle pas de ceux qui ont pignon sur rue et qui boutiquent : prix à la tête du client, ne vous inquiétez pas, on s'occupe de tout, oui, oui, c'est ça, c'est notre métier, on va vous améliorer tout ça. Je parle de ceux qui se cachent, au xème étage d'un bel immeuble hausmanien, dont l'artisan en chef te reçoit avec des allures de Gepeto dans sa blouse rêche derrière un établi, ou de ceux qui se sont mis au vert dans une petite cour intérieure.

C'est beau parce que ça respire, malgré l'accumulation d'instruments en instance, les dizaines de violons suspendus dans toutes les couleurs de bois vernis, ou de violoncelles entassés presque les uns sur les autres. Ca sent bon, aussi. Ici et là, on y entend des notes, quelques mesures ou quelques gammes, des diagnostics sont en cours. Les outils ressemblent à ceux des dentistes, de petits miroirs ronds au bout d'une tige ou d'une tringle.

Et puis on y apprend. Que le violon et le violoncelle ont une âme, qui ne doit être ni trop près ni trop loin du centre, que le petit support en bois clair sur lequel les cordes sont tendues s'appelle un chevalet, que c'est lui qui donne ses couleurs à la musique, que si l'instrument a la finesse des modèles français du 18è siècle, le chevalet belge sera plus adapté que les chevalets classiques, massifs, qui conviennent mieux aux violoncelles allemands du 20è. Que la face principale du violon est la table d'harmonie avec ses ouïes en f, et que l'on trouve dans la caisse de résonance la sœur aimée de l'âme, une barre d'harmonie, essentielle à la transmission des vibrations de la corde au bois.

On y parle de sons pincés, écrasés, nasillards, et l'on te propose de les réouvrir, de leur rendre leur rondeur et leur volupté.

Les luthiers sont comme ton médecin traitant, ils vaut mieux qu'ils connaissent l'histoire de ton instrument, pour comprendre l'origine des fissures et prévoir leur évolution, proposer un traitement provisoire ou une opération chirurgicale lourde. La première fois, il convient donc de le choisir avec soin. En cette après midi douce et ensoleillée, nous en avons visité cinq.

C'est finalement avec une luthière qu'il aura fait affaire. Une qui après quarante-cinq minutes d'examen minutieux et d'explications détaillées et avant probablement autant de temps de collage, d'enserrage et de réglages divers, établira un devis à... 20 euros ! Ou quand la passion prime sur le goût de l'argent ! Il y avait chez elle les âmes de vingt-cinq instruments rassemblés, mais surtout l'âme artisane au sens noble, comme l'on n'en trouve plus guère dans le Paris d'aujourd'hui.

Je n'ai pas regretté cette balade en terres d'harmonies, mon frérot du Nord a bien eu raison, il sera toujours temps d'ajuster mon âme et ses états.

Commentaires

Des âmes comme ça... on en voudrait plus. Ou plutôt, quand on a trouvé une, on retrouve une partie de sa propre âme. Il n'y a pas qu'à Paris qu'elles sont rares.

Écrit par : Doréus | 06 juillet 2009

J'ai ce genre de relations avec l'artisanne qui "soigne" mes chaussures.
Rue de Rome, Blanche,touts les instruments, touts les styles de musiques!
Avec "ma" flûtiste" j'ai découvert ses spécialistes des instruments à vents, à cordes, à grattes...des sons qui "soignent" nos âmes meurtries.
Et même qu'avec un peu de chance on y croise "les interprètes"!

Écrit par : mume | 06 juillet 2009

J'aurais beaucoup aimé être de cette balade, cela doit être quelque chose découvrir ainsi l'essence même de ces trésors, médecins aux mains d'or.
Et puis certains ajustements se font parfois sans qu'on n'y prête attention, tout simplement.

Écrit par : Bougrenette | 06 juillet 2009

-> Doréus -> Et pour un historien de la médecine, tu serais surpris de la similitude des instruments du luthier et du médecin...
-> mume -> C'est drôle que tu dises ça, parce que quand j'étais dans un des ateliers de la rie de Rome, je me suis mis à rêver qu'un grand interprète débarquerait là, avec son Stradivarius...
-> Bougrenette -> Le seul hic, c'est que pour être de la balade, il faut se trainer presque 10 kg au bout de l'épaule !

Écrit par : Oh!91 | 06 juillet 2009

Quels mots magnifiques ...

Écrit par : Manue | 09 juillet 2009

-> Manue -> Merci. Toujours heureux de te toucher...

Écrit par : Oh!91 | 09 juillet 2009

Les commentaires sont fermés.