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20 juin 2009

l'oubli, ma formule préférée

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Dans la famille Japon, je voudrais Yoko Ogawa.

C'est vrai, je n'en sors pas de me plonger dans la culture japonaise. Films japonais, restos japonais, auteurs japonais... Et même dans la musique classique, ce sont les chefs japonais derrière lesquels je cours - Seiji Ozawa est d'ailleurs en souffrance ces jours-ci, opéré d'une hernie en urgence le 12 juin dernier, à en annuler ses concerts prévus en Europe. Bien fait ! (*)

Qu'est-ce que je cherche, dans cette quête ? Satisfaire une curiosité ? Me glisser dans une peau qui n'est pas la mienne, m'exo-identifier, pour me rapprocher. Pour comprendre, ou pour séduire ? Je n'ai pas encore la réponse. D'autant qu'il n 'y a plus rien à séduire.

En tout cas, sur les conseils de mon alors-ami-d'amour-aujourd'hui-ami-tout-court-et-peut-être-demain-plus-personne, j'ai acheté La formule préférée du professeur, de Yoko Ogawa. Une auteure qu'il a côtoyée dans une autre vie, alors qu'elle officiait comme secrétaire médicale. Et une des auteures japonaises les plus traduites en France aujourd'hui.

Derrière une dissection minutieuse du base-ball - sport très populaire au Japon - de ses règles, de ses stars, de sa technique, auxquels, manquant de clé, je n'ai pas vraiment accédé dans cette lecture ultra-documentée, ce texte a pour toile de fond une autre bizarrerie : une belle et accessible leçon de mathématiques, et j'ai beaucoup pensé à quelqu'un à cause de l'engouement enjoué du professeur pour les nombres premiers (Fabien, si tu passes par là !...)

9782742756513.jpegMais c'est surtout l'amour singulier que portent une femme aide-ménagère et son fils à ce personnage malade, déconnecté de la vie, dépossédé de sa propre trajectoire qui est touchante et troublante. Le professeur est atteint d'une maladie neurologique grave. Il n'a plus de mémoire. De son passé, de toute l'histoire postérieure à son accident cérébral, il ne conserve rien. Seul un présent fugace, de 80 minutes, s'imprime en lui d'une encre éphémère, puis disparaît comme au bout d'une bande magnétique strictement calibrée. Il n'y a dans ses mains que l'avant 1975, et les 80 minutes d'un présent sans racine.

Et toute sa vie s'écoule comme cela, dans la relation recommencée à zéro et puis l'oubli, dans un amour à réinventer chaque instant sans espoir pourtant qu'il ne perdure jamais. Beaucoup d'aides ménagères se sont cassé les dents et ont renoncé après quelques jours devant l'ingratitude gravée dans le marbre d'un tel contrat de travail. Mais la narratrice du roman persévère, s'attache, déconcertée puis admirative de l'affection que le professeur prodigue à son fils aussi spontanément à chaque première rencontre. Elle et lui s'inventent des stratégies pour rendre acceptable une cohabitation condamnée à n'être qu'une éternelle première fois, et pour permettre au Professeur d'être malgré tout dans la vie. Ce faisant, elle accomplira, elle, un imperceptible mais colossal chemin d'apprentissages.

Moi aussi, j'aurais bien voulu aujourd'hui accrocher une étiquette à son vêtement, qui lui aurait dit, à chacun de ses réveils, pour l'une : ta mémoire s'est arrêtée le 21 juin 2008, lors de la fête de la musique, quand t'en allant acheter une chemisette de couleur avec moi , tu me dis : "j'aime partager du quotidien avec toi comme ça", et pour une autre : Je suis bien l'homme de ta vie.

J'aurais pu ainsi me contenter d'éternelles premières fois. Dans l'été, l'amour et la musique.

Mais de fait, c'est moi qui me perds dans les souvenirs et souhaiterais plutôt me laisser gagner par l'oubli (oubli, si tu m'entends !...)

_________________________

(*) Je l'avais vu, avec mon alors-ami-d'amour-aujourd'hui... au théâtre des Champs-Elysées jouer du Dutilleux. J'en parlais ici.

Commentaires

Tu vois, pour quelqu'un qui a des problèmes de contact avec la littérature, tu t'attaques à des beaux morceaux !
Murakami, Ogawa, pfiouuuu !
Il y a dans cette littérature asiatique une poésie que nous ne manions plus, par pudeur, par snobisme ou par oubli, je ne sais pas pourquoi, mais il faut leur reconnaître cette poésie qui puise souvent sa force dans le symbole.
Souvent aussi une écriture lumineuse et pudique.
J'aime bien quand tu fais critique littéraire dis donc, surtout pour un bouquin que je n'ai encore pas lu, ça donne envie (je n'avais lu que les nouvelles de Ogawa, que j'avais adoré of course)
Bisous lettrés.

Écrit par : feekabossee | 20 juin 2009

-> feekabossee -> T'as vu ça, ça en jette, hein, pour un ignare !... En fait, j'ai toujours su faire ça : être nul, mais en mettre plein la vue. Moi j'appelle ça l'usurpation. Mon psy appelle ça l'intelligence. Enfin, pour l'instant, il me connait encore assez mal. Pour ce que j'en ai vu, c'est assez vrai, ce que tu dis de la part de poésie, dans la littérature asiatique, et son recours au symbole. Et au rite. j'ai regretté l'autre jour que personne ne commente mon billet sur "le convoi de l'eau", parce que ce petit récit m'avait profondément touché, et il en était plein... Pour conclure, si tu avais lu cet Ogawa-là, tu m'aurais plutôt donné des bisous chiffrés.

Écrit par : Oh!91 | 21 juin 2009

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