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28 mars 2009

la rue de la Cité

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Il y a à Paris de belles choses, et au centre de paris les plus belles de toutes. Les étrangers affluent pour s'y faire photographier. Et au centre du centre, sur l'Île où Paris a commencé, le joyau : la Cathédrale. Concentration de beauté, concentration de symboles, concentration de touristes.

L'Île a une autre face. A cinquante mètres à peine de Notre-Dame. Juste de l'autre côté de la rue de la Cité. Une autre concentration d'étrangers. Eux ont en main une convocation. L'espace de la file d'attente est protégé contre la pluie, c'est déjà ça. Ils franchissent un portique de sécurité, par grappes de dix. Ils viennent de plein de pays, comme ceux d'à côté, ceux du parvis. Mais ceux-là n'ont pas d'appareil photo, ils ont un sac avec des documents. Plein de documents. A peu près tout ce qu'ils ont amassé en un an, en cinq ans, en dix ans. Ils les ont tous pris, de toute façon, il leur en manquera un. Eux ont en commun aussi cette boule, là. Certains l'ont dans le gosier, d'autres au fond de l'estomac, et elle leur rend la tête lourde. Ils ont été convoqués en préfecture à 13h 30, sont arrivés une ou deux heures plus tôt, seront appelés deux ou trois heures plus tard. Et ils repartiront, certains avec un titre, d'autres avec une nouvelle convocation, ou une nouvelle liste de pièces à fournir.

Nous étions dans la salle Asie-Océanie. Je n'ose même pas imaginer à quoi ressemble la salle Afrique. Pour tuer le temps, nous regardions ses photos d'identité. Sous l'œil gauche, on distinguait une légère cerne, c'est lui qui l'avait noté. Avec un petit cache blanc, nous dissimulions alternativement la moitié droite du visage, la moitié gauche, puis nous recommencions. La photo était sérieuse, inexpressive, conforme à la loi. Une moitié était juste claire, l'autre était juste grave, en l'une scintillait de l'espoir, en l'autre cheminait de l'angoisse, l'une était le parvis, l'autre était le portique. Deux humanités côte à côte. Juste. Je lui ai dit, là, c'est la partie de toi qui voudrait m'aimer, là celle qui ne le peut pas. Il n'a rien répondu, il m'a compris. C'est son autre fardeau et il l'accepte. Il est reparti avec la liste des courses. Dans trois mois, ça recommence.

19032657.jpgJ'ai vu Welcome il y a dix jours. C'était après la manif.

Ce film m'a mis à fleur de peau et je n'ai pas pu en parler jusque-là. Il est d'une intensité rare. Je lui ai offert mes larmes sans retenue. Vincent Lindon y est bouleversant d'humanité, il n'en fait jamais trop. Contrairement à ce qu'Eric Besson a laissé penser en ouvrant la polémique, le propos du film n'est ni didactique ni politique. Il y est surtout  question des fissures de l'humain - pour reprendre les termes de Vincent Lesage dont j'ai lu la critique ici - par lesquelles on se reconnait tous.

J'ai reconnu dans la tentative désespérée de Simon pour reconquérir sa femme, la quête où je n'en finis pas de me perdre, dans ses mains posées sur elle mes caresses avortées. Dans Bilal et la fougue amoureuse qui lui fait concevoir les projets les plus fous, je revoyais Ali - même regard, même jeunesse pure, effacée mais impériale - quand il me montrait, sortie de son portefeuille, la photo de la fille qu'il aimait. Dans cette relation de Simon à Bilal, la dette que je 19032643.jpgrègle à perpétuité. Dans ce crawl hasardeux où se débat Bilal, mes premiers mouvements dans les bassins de Budapest, même si moi je n'y courais alors qu'après mon propre corps.

Dans cette bague de valeur, où confluent deux histoires d'amour, mais qui ne peut en accueillir qu'une, je l'ai vu lui, le centre du centre, mon joyau, le visage traversé du crâne au menton par une rue de la Cité. Alors oui j'ai pleuré.

"(...)j’aimerais bien qu’on puisse pisser aussi, nous, sur leur mur, comme leurs chiens, et montrer nos canines, et boire le vin qu’il y avait dans les bouteilles avant qu’elles ne tessonnent, je voudrais bien qu’on récupère les grilles pour faire un barbecue, les maîtres en uniforme pour qu’on les déshabille et qu’on s’en fasse des copains, puis qu’on se tape un peu dessus, comme ça, avec des mots, que le ton monte, qu’on se manifeste, qu’on s’engueule, qu’on défile, qu’on montre les poings, les banderoles, qu’on s’enchaîne, qu’on se disperse puis qu’on se regroupe, j’aimerais bien, moi, qu’on revienne en force, qu’on ne laisse pas tomber, qu’on tienne bon, qu’on fasse le pied de grue, qu’on soit tous au pied du mur, j’aimerais bien, oui
que ce ne soient que de mots
que derrière le mot barbelé il n’y ait pas vraiment des types qui ont traversé la moitié de l’Europe en camion que derrière le mot Europe il n’y ait pas le mot frontière ni le mot forteresse
ni tous les autres mots qui sentent le renfermé
sécurité, papiers, contrôle, permis, ordre public
j’aimerais bien moi(...)
"

C'est mon ami Manu - parce qu'il s'y connaît dans la fleur de peau - qui publie un texte magnifique de Nicolas Ancion d'où sont tirées ces lignes. Tu ne seras pas déçu d'y aller.

Commentaires

Cela fait des années que je n'allais plus au cinéma et puis dimanche dernier nous sommes allés voir Welcome.

Je l'ai évoqué sur Alluvions mais j'ai été proprement incapable d'en parler tellement je l'ai ressenti fort.

C'était comme un appel impressionnant à se battre pour plus d'humanité.

Peut-être que nous ne pouvons pas accepter toute la misère du monde en France mais je n'ai pas la notion de territoire déjà (une partie de ma famille est ch'ti, est-ce pour ça que je n'accepte pas la façon dont on traite les réfugiés)

Mais le pire est que par contre nous ne crachons pas sur les richesses venues d'ailleurs n'est-ce pas et nous n'hésitons pas à aller faire le(je veux parler des essais nucléaires dans le désert, par exemple), ailleurs.
Pourquoi rejeter ces hommes en quête d'avenir meilleur.
Comme disait l'un de ces réfugiés dans un reportage, si on leur laisser l'accès à leurs richesses , aucun, sans doute ne voudrait quitter son sol, sa famille, sa culture pour venir crever sur des terres inhospitalières..

Et puis j'ai vécu l'expatriation volontaire et j'ai lutté pour rester là où j'étais, même si mes raisons d'aller vivre à l'étranger n'étaient pas liée à ma survie..

C'ets pourquoi, je comprends que de tous temps, l'homme à bouger et qu'il bougera encore, le français compris, surtout s'il y a des richesses à exploiter, jusqu'à l'être humain que l'on peut également réduire à l'esclavage....

Écrit par : Christie | 28 mars 2009

merci pour ton témoignage au sujet de ce film, je ne manquerai pas d'aller le découvrir
merci

Écrit par : MonZebulon | 29 mars 2009

Je ne l'ai pas encore vu ce film, je sais que je vais aller le voir, mais j'attends d'avoir l'esprit un peu plus libre...
Il doit tellement être fort que je voudrais le recevoir, et surtout savoir l'encaisser.

Bon dimanche Oh!

Écrit par : Fauvette | 29 mars 2009

Ton billet dit joliment le choses. Embrasse de ma part.
J'ai trouvé le film juste, comme toujours chez Lioret, sans plus. Mais il montre, il dénonce et c'est bien.
Lindon est toujours juste, pile poil, enfin à mon avis. Dommage qu'il joue toujours la même choe. A mon avis aussi.

Écrit par : Olivier Autissier | 29 mars 2009

va falloir que j'aille le voir, moi qui vais au ciné une fois l'an....(comme Christie... et comme elle je suis chti.., une région où les réfugiés sont accueillis : polonais, algériens, laotiens, cambodgiens,)
quelle sensibilité tu dégages !

Écrit par : Francis | 30 mars 2009

-> Christie -> Notre société est néo-coloniale, qu'elle l'admette ou pas. Les modèles qu'elle prône, la façon qu'elle a de se protéger, son rapport avec les ressources des pays du sud... Il nous faut d'urgence nous en libérer ;
-> MonZebulon -> Bienvenue ! Cours-y, tu ne le regretteras pas ;
-> Fauvette -> Si tu veux mon avis, vas-y par un après-midi ensoleillé, ressors de la salle en pleine lumière, et vas-y en bonne compagnie pour finir au resto et dans la rigolade... Mais pendant le film, laisse-toi prendre, en effet, ça le mérite. Toute autre préconisation serait déraisonable.
-> Olivier Autissier -> Compte-sur moi pour embrasser de ta part...
-> Francis -> Sensibilité, moué...! Y'a des fois, ce serait bien que je sois un peu moins sensible, d'ailleurs, et que je profite mieux de la vie, mais ça, c'est une autre affaire. Je suis content que tu aies été touché par ce billet, que j'ai beaucoup aimé avant de la poster.

Écrit par : Oh!91 | 30 mars 2009

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