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14 janvier 2009

quand j'apprenais l'arabe (1) une histoire de Gmörks

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Je n'étais pas retourné à l'Université de Saint-Denis depuis, quoi, 1995 ? Depuis mon DEA ? Hier à l'aube, dans le dégel parisien, j'y fus accueilli par un magistral arc-en-ciel. Pas un lambeau, non, pas d'éparses reflets irisés, un vrai, un grand, une porte somptueuse dans laquelle je m'engouffrais pour entendre résonner en moi quelques unes de mes belles années.

Peut-être parce que le hasard voulait que ce jour-là exactement, l'Université Paris 8, dite Vincennes à Saint-Denis, fêta ses quarante ans.

L'arabe, je l'ai d'abord appris dans la rue. Enfin, dans les marges, je veux dire, dans des relations amicales, dans mes premières amitiés amoureuses qui ne disaient pas leur nom. Mais qui avaient des visages. Un surtout. c'était un arabe chanté, chantant, c'était des élans poétiques, c'était une ouverture au monde. Mon ouverture à la vie.

Mes études de physique finirent par me paraître bien dérisoire, à côté des souffrances humaines auxquelles je m'éveillais.774_Le_Hezbollah_contre_la_democratie.jpg

Montant m'installer à Paris, gorgé d'orgueil pour répondre à l'appel du mouvement étudiant, faisant peu de cas de ma petite amie d'alors - mea culpa - je délaissais les sciences pour donner à mes rudiments d'arabe quelques bases académiques. Durant quatre ans, je fus ainsi inscrit en fac d'arabe. Par le jeu des équivalences (ayant déjà en main une licence de physique et une demi-maîtrise), je fus inscrit directement en licence de langue et civilisation arabe, avec une ribambelle d'UV de DEUG obligatoires à rattraper tout de même.

Mes engagements militants prenaient le pas. Mes UV, j'en passais une ou deux par an, je commençais à comprendre le fonctionnement de cette langue, mais de connaissance académique, je n'acquérais rien !

En 1992 je partis pour Damas, histoire de m'offrir ce qui m'avait manqué, et d'échapper aux pressions militantes. Accessoirement, pour dire à mes congénères, et à mes aînés, que mes années syndicales étudiantes ne feraient pas de moi un permanent politique, j'abhorrais la figure du permanent politique, j'avais donc des projets.

A l'Institut Français, je suivais une formation intensive de perfectionnement. Tu parles de perfectionnement ! Il y avait trois groupes : celui des bons, celui des moyens, j'étais dans celui des faibles. Et encore, comme auditeur muet pour le premier trimestre, histoire de ne pas tirer le groupe vers le bas. Tu imagines mon niveau. L'arabe, ni aucune autre langue, ne s'apprend à coup d'une ou deux UV par an, il y faut de la pratique, de l'engagement, et de l'intensité.

J'avais pour moi d'être venu à Damas pour vraiment travailler, je passais mon temps libre à la bibliothèque, je préparais mes thèmes, mes versions, je lisais la presse. Au deuxième trimestre, je n'étais plus muet, et au troisième, je rivalisais avec nombre de mes petits camarades. Ce faisant, je me liais à certains qui sont aujourd'hui encore des amis proches. Et qui souffrent avec moi de ce qui se passe à Gaza, dont ils se sentent cousins.

Durant les deux années qui suivirent à Saint-Denis, je liquidais mes derniers reliquats du DEUG, et passais ma licence en février, soutenais ma maîtrise en septembre, puis mon DEA en juin suivant. Réussir vite et bien pour gagner mon allocation de recherche. Tout en occupant un emploi de responsable politique qui m'absorbait bien davantage que le mi-temps pour lequel j'étais payé : j'avais été rattrapé par "la chose politique", et il me fallait gagner mon échappatoire, encore.

La semaine avant ma soutenance, par une belle journée estivale, mon directeur de recherche vint m'informer que la formation doctorale avait vu l'allocation dont elle disposait jusque-là, celle qui m'étais promise en quelque sorte, supprimée. Elle me passait sous le nez quand les sciences humaines, partout en France, étaient sabordées par le gouvernement Balladur. Je n'allais donc pas faire ma thèse. Tant pis pour le darwinisme chez les arabes, que je laissais à d'autres le soin d'étudier, je n'allais pas m'engager dans trois ou quatre ans comme j'avais passé ces deux là : sans temps pour vivre, sans argent pour sortir, et avec le flou artistique au bout du tunnel.

Une opportunité vint à passer, un tournant professionnel, une page dans ma vie, je partis à Budapest pour quatre ans et l'arabe devint surtout un objet d'oubli. Parfois de nostalgie.

9aaaGmorks_m.jpgAlors quand Manu Causse-Plisson est venu frapper à mon écran, l'autre jour, pour me demander de bien vouloir essayer de lui traduire quelques unes de ses petites histoires de Gmörks, j'ai été à la fois émoustillé et paniqué. J'ai réalisé tout ce que j'avais perdu. J'étais même sans outil, sans logiciel, sans clavier me permettant de pratiquer cette langue, qui emplit pourtant quelques une des plus belles années de ma jeunesse.

Et je regarde autour de moi, et je vois peu de monde, en fin de compte, qui réalise dans la vie ce à quoi il se fut un temps destiné.

(La suite :

Quand j'apprenais l'arabe (2) rendre son histoire à l'islam

Quand j'apprenais l'arabe (3) les mécréants)

 

Commentaires

Chapeau l'artiste ! Apprendre l'arabe cela m'impressionne !

Écrit par : Fauvette | 14 janvier 2009

C'est marrant, j'ai aussi une licence et une demi maîtrise.
En bio et physio.
Par contre, côté arabe, je n'ai qu'une méthode assimil indigeste que j'ai vite abandonnée pour apprendre des gros mots sur le tas à Barbès. Pas terrible, mais je connais un peu le blédard :o)
Je t'embrasse.

Écrit par : bénédicte | 14 janvier 2009

-> Fauvette -> C'est un peu comme apprendre n'importe quelle langue. Ou la musique. Ou l'histoire. Une fois appris l'alphabet, c'est à dire une quarantaine de signes, les apprentissages sont les mêmes que pour toutes les langues... et ce n'est pas déplaisant du tout...
-> bénédicte -> A nous deux, on maîtrise ! M'étonne pas qu'Assimil soit pas tellement adapté. A mes tout débuts, j'avais une méthode plutôt bien foutue. J'essaierai de te la retrouver à l'occasion. Bises.

Écrit par : Oh!91 | 15 janvier 2009

"je regarde autour de moi, et je vois peu de monde, en fin de compte, qui réalise dans la vie ce à quoi il se fut un temps destiné."

Phrase à relativiser, bien évidemment. Quel gamin n'a pas rêvé d'être pilote d'avion, explorateur, dresseur de tigres, médecin (bien sûr la liste n'est pas exhaustive) pour une ou deux semaines, dans son enfance, avant de varier ?

La vraie question, selon moi, c'est de savoir faire coïncider ce à quoi on SE destine et ce à quoi on EST destiné. Ce n'est pas toujours possible, et c'est surtout difficile de faire en soi la part des choses. Il faut avoir de la chance, et aussi une bonne dose d'humilité. Examiner soigneusement et objectivement ses possibilités et ses atouts, sans complaisance ni aveuglement.

La récompense, au bout du compte, est une certaine forme de sérénité. Et c'est énorme.

Écrit par : Lancelot | 20 janvier 2009

-> Lancelot -> je ne parle même pas de faire correspondre sa vie avec ses rêves, mais juste de faire coïncider un parcours avec son débouché "logique". Est-on vraiment "destiné" à quelque chose ? Ou bien se laisse-t-on guider, par des hasards ou par des passions ? Un vrai sujet à ouvrir, tiens. Quant à la sérénité, je conçois qu'elle puisse être une fin satisfaisante.

Écrit par : Oh!91 | 21 janvier 2009

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