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14 novembre 2008

l'épicière de Vauvenargues

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Le temps se prêtait bien, ce jeudi en pays d'Aix, à aller refaire un tour du côté de Vauvenargues, au pied de la Sainte-Victoire, où campe le château de Picasso et sa tombe, d'où partent des sentiers de randonnée, et où vivotent dans cet hiver naissant trois malheureux commerces : un hôtel, le bar-restaurant, et la superette Spar.

Sur la route entre Aix et Vauvenargues, je me souvenais comme à chaque fois de la perversité de cette montagne, tant de fois peinte et dépeinte, chantée et enchantée, que l'on croit embrasser en trois embardées dans l'air transparent du midi, mais qui sait te prendre de revers et t'expédier, l'ingrate, au fond du puits.

J'avais dix-huit ans. Il y avait avec moi un de mes premiers flirts, Cathy, étudiante en pharmacie. Elle m'accueillait certains soirs dans sa chambre de la cité universitaire Galina, près de l'hôpital de la Timone à Marseille. Ce premier novembre, nous étions chez mes parents, près d'Aix-en-Provence, la journée était belle, inondée de soleil et de douceur. Le repas de midi terminé, après une courte torpeur dominicale, nous CitroenAmi6.jpgdécidions d'aller faire un tour. Juste elle et moi, avec sa vieille Ami-6. Papa était occupé, c'était son anniversaire, mon frère nous rejoindrait le soir pour le fêter en famille, ma mère était dans les préparatifs.

L'après-midi était déjà bien avancée lorsque nous arrivâmes à Vauvenargues. Mais le soleil était étonnamment chaud. Nous laissâmes les gilets dans la voiture, et Cathy proposa que nous crapahutions un peu. Pas jusqu'au refuge, mais au moins rejoindre la crête. Regarde, elle avait l'air toute proche. J'avais hésité, mais bon. A dix-huit ans, avec une amie de vingt-deux ou vingt-trois ans, tu réfléchis pas trop, tu y vas, et bille en tête, encore !

Au début, dans les bois de la vallée, le sentier est bien balisé, marqué par les passages répétés des randonneurs, les premières montées sont faciles, le bois s'éclaircit peu à peu, et laisse place à une garrigue haute, puis basse, puis le terrain devient arasé. La crête semble à portée de main. Mais plus tu montes, plus elle semble reculer.

Le soleil commençait à être bas, nous sentions le froid redescendre sur nous, alors nous décidions de reprendre le chemin vers la voiture.
Seulement voilà, autant le sentier est bien repérable en bas, avec son sillon clair en pleine forêt, autant là haut en terrain vierge, des dizaines de traces se croisent et se coupent, et il était devenu impossible de reconnaître quel pouvait bien avoir été notre voie à nous. Nous sommes donc redescendus à l'aveugle, et arrivés à la lisière de la forêt, pas la moindre balise, pas un chemin. L'air était devenu crépusculaire, le froid nous mordait, nous allions être en retard au repas d'anniversaire, j'allais me faire engueuler.

Nous avancions dans cette forêt en suivant notre instinct. Aller vers le bas, de toute façon, qu'y avait-il d'autre à faire ? Parfois, il fallait franchir des cavités, des excavations, nous n'y voyions déjà presque plus rien. Et puis l'accident. En voulant me glisser le long d'une cheminée, une pierre à laquelle je m'accrochais se détacha, je tombais sur cinq ou six mètres, et la roche vint frapper ma poitrine. Cathy hurla. Elle me rejoint vite. J'avais le souffle coupé. Je ne pouvais sortir aucun son. Je voyais Cathy paniquer. Ma poitrine était couverte de terre, mais dans la noirceur de la nuit, elle crut que c'était du sang, elle n'arrêtait pas de me dire "c'est pas grave, c'est pas grave", et moi je ne pouvais rien dire pour la rassurer. Quelques minutes plus tard, quand je pus me relever, il s'avérait que je ne pouvais plus marcher, j'avais été blessé à la jambe. On a trouvé un arbre plus hospitalier que les autres, nous nous sommes blottis l'un contre l'autre, recouverts de la carte de l'IGN, nous avions froid, mais nous n'avions plus rien à faire que d'attendre le jour.

La suite, c'est ma mère qui la racontait, jeudi à Bougrenette, dans la voiture vers Vauvenargues.

Être en retard pour le dîner, surtout un soir d'anniversaire, ça ne me ressemblait pas. Passé neuf heures, ils tentèrent de commencer à manger, ça les fera venir. Mais ils ne purent passer l'entrée. D'abord, ils appelèrent les hôpitaux de la région, pour savoir s'il y avait eu un accident. Puis les gendarmes, qui ne prirent pas l'affaire très au sérieux. Combien, dix-huit et vingt-trois ans ? Un garçon et une fille ? Et ils ne sont pas rentrés à 23h ? La belle affaire !

Mes parents se souvenaient que nous avions parlé de Vauvenargues au déjeuner. Mon frère restait à la maison pour recevoir d'éventuels appels, eux prirent la voiture et partirent jusque là-bas : c'était un des lieux où il nous arrivait de sortir en famille. Ils ne tardèrent pas à voir, dans la seule artère du village, l'Ami-6 de Cathy, avec dedans nos pulls et nos gilets.

Les pompiers se montrèrent plus avenants que les gendarmes, ils posèrent à mes parents quelques questions pour essayer de cerner nos personnalités, ils allèrent sans leur dire d'abord vérifier que nous n'étions pas à l'hôtel du village, et puis ils se mirent en route dans la profondeur de la montagne. A la caserne, mes parents restèrent attendre en compagnie des femmes des pompiers, qui leur servaient du thé et du café. "Aucun contact pour l'instant. On n'avance plus avec le véhicule, nous poursuivons à pied".

Cathy s'était assoupie. Je l'avais réveillée : avait-elle entendu la sirène des pompiers ? Je connais mes parents, je suis presque sûr que c'est pour nous.

Puis dans le silence de la nuit, je perçus un vague "Hé-ho !" Nous répondîmes.

"Contact auditif établi". A la caserne, mes parents recommençaient à respirer. Un peu plus tard : "Apparemment, il y a un blessé", puis "c'est le garçon qui est blessé, nous allons voir s'il peut marcher". Il était près de cinq heures du matin quand nous rejoignîmes la caserne et fûmes conduits à l'hôpital.

A chacun de mes retours à Vauvenargues, cette aventure me reprends à la gorge, et réveille en moi cette vieille phobie des promenades en montagne.

Cette fois, nous nous sommes contentés d'un rapide coup d'oeil au château, c'était à l'heure du coucher de soleil, Bougre a fait plein de photosbimont-16.jpg pour l'un de ses montages dont elle a le secret. notamment cette pancarte à l'entrée : "propriété privée - visites interdites - nicht visiten - no visit - le musée est à Paris - n'insistez pas".

Puis nous avons blagué un peu avec l'épicière du village. C'est ma cousine, ma germaine. Cadre commerciale chez Casino, elle s'est faite virer il y a de ça quatre ou cinq ans, et elle a racheté cette petite superette. La voir finir épicière de village, elle qui avait fait de si brillantes études commerciales, quasi l'arabe du coin, c'est un peu le drame de son père. Mais nous, on l'a plutôt trouvée fière et épanouie, dans le calme de sa boutique, sa chienne docile à l'entrée.

Et puis le château sera enfin ouvert aux visites à partir de mars, il paraît, ça devrait lui amener du monde.

Commentaires

Quelle histoire!

De quoi être traumatisé. En te lisant j'ai pensé à Pauline Laffont, qui n'est jamais rentrée d'une promenade en montagne.

rien à voir, ou presque, mais c'était quand même une drôle de bagnole l' AMI 6, toute anguleuse et pointue.

L'autre jour à Bologne j'ai vu une vieille 4L, j'étais toute émue...parfois il faut peu de choses...

Écrit par : céleste | 15 novembre 2008

Désolée, chuis motivée pour des commentaires à la con, ce soir ... ;)
Dis donc, avec un plan pareil, t'as pas dû la sauter, la Cathy ?

Écrit par : Fiso | 16 novembre 2008

C'était encore mieux raconté dans la voiture mais j'avoue tu as su aussi l'écrire très bien. Il était beau ce couché de soleil, même si tu as dit qu'un couché de soleil restait un couché de soleil ;-) et l'épicière aussi elle l'était avec son sourire : goutez mes olives, elles sont bonne mes olives.

Écrit par : Bougrenette | 18 novembre 2008

-> céleste -> Bingo ! c'est le trois-millième, ça vallait bien une petite sauterie...
-> Fiso -> Et que je t'entende plus pester contre les copains de la Comète quand ils partent pour des délires cul sur tes billets sérieux !
-> Bougrenette -> le problème, ma petite Bougre, vois-tu, c'est que sauf à inviter tout le monde ici présent à monter dans la voiture pour qu'on se la refasse, j'avais pas beaucoup d'autre alternative que de l'écrire, cette petite histoire...

Écrit par : Oh!91 | 18 novembre 2008

Les commentaires sont fermés.