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22 septembre 2008

la marée

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A l'allée, la traversée avait été calme. Beau temps. Il nous avait fallu deux heures, à peine plus. Nous étions déjà dans la dernière semaine de notre séjour en Thailande mais nous n'avions pas encore profité vraiment de la mer.

A Koh Phi Phi, nous allions rester trois jours. L'activité balnéaire était bien repartie, les dégâts du tsunami presque effacés. Nous croyions comprendre que pour la plupart, les commerçants n'étaient plus les mêmes, d'autres avaient saisi des opportunités et profité de financements, ou de micro-crédits, d'origine essentiellement scandinaves.

Nous eûmes du soleil, et une après-midi, nous nous offrîmes un mini-tour de l'île en kayak de mer.

C'est le dernier jour que le temps se détraqua : de la pluie, beaucoup de vent. Notre visite à Maya Bay fut annulée. Et le lendemain, nous embarquâmes pour retourner sur Phuket.

Nous n'avons rien vu venir. Il y eut à l'embarcadère le même chahut qu'au débarquement, cette flopée de touristes, les porteurs, leurs carrioles, des bagages dans tous les sens, de la marchandise. Nous prîmes place dans la cabine principale, la mer était calme, la cabine fut bientôt comble, encore quelques cris et quelques livraisons, puis le ferry largua les amarres.

Les premières minutes furent agréables, un dernier regard vers les côtes insulaires pour rassembler des souvenirs, et nous sortîmes de la baie.

La houle nous prit par surprise. Violente, profonde. Le bateau se mit à chalouper dans des creux vertigineux. Le staff du ferry, pris de court, plongeon3.jpgchancelant dans l'allée centrale, se mit en toute hâte à distribuer des comprimés et des sacs plastiques.

A., ma nièce, fut prise de nausée à la première minute. Elle vomit son comprimé presque aussitôt après l'avoir avalé. Je compris qu'il n'y avait plus rien à faire, et qu'elle allait passer deux heures d'enfer total, à ne désirer que la fin de tout. On ne sort pas d'un mal de mer. On peut essayer de s'en prémunir, être vigilant, se contrôler pour ne pas basculer. Mais une fois qu'il te tient, il ne te lâche plus. Jusqu'à mettre pied à terre. Elle pleurait, elle suait, elle gémissait. Elle emplit cinq ou dix petits sacs plastique, d'où elle n'osait plus sortir le nez. Je lui tenais la bras, lui caressais le front d'une serviette mouillée, qu'au moins elle perçoive qu'elle était vue dans sa détresse. Je minimisais le temps qu'il nous restait à naviguer. Partout autour de nous, des malaises identiques.

L'odeur de vomi avait envahi la cabine, il devenait dur de résister. N., la nièce d'Igor, avait paniqué devant le fracas de la coque sur les vagues, mais n'avait pas été gagnée par la nausée. Le comprimé fit son effet en vingt minutes, elle finit par s'endormir.

Quand je me vis prêt à basculer à mon tour, je suis retourné à l'arrière du bateau, je trouvai un tabouret surélevé à l'extrémité de l'allée centrale, presque en position de pivot, je m'efforçais de ne pas perdre la mer de vue, garder l'oeil dehors, quoi qu'il arrive, repérer l'horizon, offrir à mon oreille interne ce moyen-là de s'accrocher, coûte que coûte, accepter cette fragilité nauséeuse, mais ne pas basculer dans le mal, ne pas me faire prendre, surtout tenir bon.

Je repense souvent, depuis, à cette traversée.

J'en tente une autre, ces temps-ci : reconstruire avec Saiichi une relation différente. Nous étions amants, nous voulons tenter de devenir amis. Il commence, je crois, à être rassuré sur ma capacité à l'accepter. Moi aussi, même s'il est tôt, peut-être encore, et que mon coeur tangue. Je suis dans cette même fragilité nauséeuse, et il me semble qu'il la perçoit et la comprend. Mais je réussis à garder le contrôle, mes regrets n'ont plus produit de larme depuis déjà un mois.

Je suis avec lui comme dans un port, ou plutôt comme dans une baie : j'utilise une ancre parce que je n'ai plus accès à la bite d'amarrage comme autrefois où il était mon havre, mais j'y suis au calme. C'est en s'éloignant du rivage que la mer s'agite. Et c'est là que l'horizon m'est précieux. Je ne suis pas trop mécontent de réussir à le trouver à chaque fois. Un jour forcément, la mer autour de l'île sera calme aussi, et je pourrai même m'affranchir du coup d'oeil vers le lointain pour continuer cette traversée.

Commentaires

Après avoir apprécié la justesse du récit voyage en mal de mer, j'aime trouvé la conclusion qui me semble fort sage et attachante dans cet équilibre.

Écrit par : Bougrenette | 22 septembre 2008

-> Bougrenette -> je t'adore, ma Bougre. Quand personne ne sait trop quoi dire, toi, tu trouves toujours matière à te lancer. Et tu sais que ça me fait plaisir à chaque fois. Et en matière de voyages, tu t'y connais. Bises.

Écrit par : Oh!91 | 22 septembre 2008

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