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14 août 2008

Ode à Saiichi

miroir brisé.jpg

Alors, quel chemin prendre ?
Le vent souffle.

Santoka TANEDA

Seiji n'existe plus. C'était son souhait.

Il y a désormais Saiichi. Un prénom choisi dans un soigneux hasard. Une ressemblance. Une résonance. Une référence à un écrivain pacifiste, Saiichi Maruya, auteur de l’ombre des arbres, et à un prince de la musique blues japonaise, Saiichi Sugiyama.

Sans le savoir, Saiichi a été l'âme de mon blog. Il est à présent une rubrique, le gardien secret et anonyme de notre belle histoire. J’aurais pu censurer aujourd’hui des choses écrites hier pour les dissimuler et mieux le préserver. Mais je n’ai pas voulu faire Hara-Kiri à mon blog qui est une partie importante de moi, peut-être la plus belle… la seule qui me reste au bout du compte après qu'il s'en soit éclipsé.

J'ai balayé en quelques heures neuf mois de ma vie. Neuf mois d'engagement, d'écriture, j'ai du en relire presque chaque note pour en travestir le héros, trafiquer tes commentaires pour en rectifier les incohérences. Neuf mois d'amour et d'évidences, pourtant sans faux-semblants...

Saiichi. Quel déchirement ! J'ai l'impression de me trahir, de me glisser dans une burka, de regarder ma vie derrière un film grillagé, de devenir daltonien, ou de porter une prothèse. Saiichi m'est une prothèse, c'est ça. Un substitut. Il n'est pas que l'ange gardien de notre histoire, il exprime mon handicap. Je suis aveugle. Je dois désormais apprendre à vivre sans lui et commencer ma rééducation. Renoncer à me servir d'une main que je n'ai plus, m'affranchir de mes tentations et me convaincre qu'elles sont vaines. Je suis aveugle. Et ivre.

J'ai là, à un jet de pierres, une rue, un code d'entrée, un numéro d'étage, une porte familière, si familière. Quinze minutes en voiture depuis mon bureau. Des places de parking aléatoires. Un numéro de huit chiffres à composer sur un téléphone. Une main à tendre, un souffle à entendre. Il est juste là dans une proximité coupable. Mais il n'est plus là parce que j'ai perdu ma route. Saiichi est mon handicap.

Peut on chanter l'amour
quand on aime encore ?
Se consacrer à la mémoire
quand la pensée brûle ?
Ecrire une Evangile
quand la tête et le cœur
se perdent en une syntonie désespérée ?

Cet amour fou qui mine mon corps de toute part m'interpelle. Interroge tout mon être, toute mon histoire. J’y perçois soudain l’indomptabilité de la faiblesse humaine.

Celui qui en est la cause n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce doute porte d’universel. Il est d'une vulgaire banalité : artiste manqué, comme nos Assedic en débordent, bénévole dans un orchestre de pacotilles où il se gorge d'orgueil et d'illusions, médecin de papier, inaccompli, précaire parmi les précaires, immigrant sans attache, sans ambition, sans relation, sans valeur, sans attribut. C'est un petit qui se complait dans la souffrance, qui s'aime en martyr, qui nourrit ses jérémiades d'un pessimisme médiocre, incapable de dépassement sauf pour s’enfermer dans ce rôle creux, pour éprouver jusqu'au bout sa souffrance, pour se couper de ce qui lui arrive de bien, surtout de ce qui lui arrive de bien : d’un boulot, de projets, d’un amant... Tout chez lui appelle le dédain, l'indifférence et l'abandon. Un grand n'importe quoi qui te ferait prendre les jambes à ton cou.

On ne construit pas un monument pour l’éternité sans lui creuser des fondations profondes. Sans remuer de la boue, sans se frotter à la merde, aux déchets de toute sorte, sans en remplir des bennes et des bennes. Il n’y a en lui que ces tonnes de détritus humains, un dos sclérosé, des fesses flasques, des poils divagant, des phobies puériles, et je pourrais ne jamais finir de l’en dépouiller pour accéder à l’or. Lâcher enfin cette haine sournoise que je porte en moi, la libérer totalement pour qu’il l’entende et y perçoive l’extravagance de mon désarroi.

Pour que son monument soit solide à jamais…

Je pourrais même dire toute la saloperie qui est en lui, qui lui fait délivrer l’amour selon le débit de ses besoins. Aimer un Français quand il s’agit d'émigrer, aimer une bête de sexe quand il s’agit de baiser, aimer un combattant quand il s’agit d’obtenir le respect de ses droits. Aimer un être simple et naïf quand il s’agit de retrouver de la légèreté. Aimer sans scrupule celui dont il a besoin au moment où il en a besoin. Dire son infidélité brutale, sourde, impitoyable. Son égoïsme inavoué. Et froid.

Comment ai-je pu ainsi me perdre ? Qu'est-ce qui fait mal, alors ? D'être pris de haut par un tel va-nu-pieds ? Le fait est : j'ai été happé par ce minable. Et je m’interroge encore : qu’est-ce qui donne à cette pépite crottée, digne d'une pauvre Hélène, ses accents enchanteurs ?

IMG_3978.JPGMe faut-il parler de son regard naïf, presque apeuré, tendu et effacé ? De son œil noisette affaissé sous une paupière fragile ? De son sourire toujours un peu énigmatique ? De son crâne rasé à la Barthez qui dissimule la blancheur de ses cheveux ? De son grain de beauté au dessus de sa lèvre gauche, du lobe de ses oreilles fondant en bouche, et de son épaule courbée ? Est-ce son côté moine bouddhiste qui me l’a rendu attachant ?

Me faut-il aussi évoquer ce parcours atypique, qui l’a fait osciller de la musique à la médecine ? Pas de cette médecine superficielle qui compte les globules et prescrit les antibiotiques, mais de la médecine de l’intime, de l’âme, de celle qui dépoussière les sinuosités de la vie et qui cherche à éclaircir l’humanité au sein même de ses pires perversions, de cette médecine si proche de la musique, vibrante et ingrate, sensible au plus haut point, de celle qui t’échappe sans cesse parce qu’elle résonne trop, toujours, avec ta propre vie.

Ce parcours qui lui a fait choisir la France pour échapper à la honte, choisir de tout perdre pour tout gagner, et qui sans cesse le laisse livré à lui même, en peine avec son temps ?

Me faut-il encore évoquer son rêve d’amour, son rêve fou de recevoir sans cesse tout ce qu’il ne réclame pas, tout ce qu’il ne réclamera jamais parce qu’il a été élevé comme ça et que l’on ne peut pas se corrompre en tout ? Cette incroyable patience et insupportable réserve qui fait qu’on ne sent pas arriver le point de la rupture ? Son sens inné du symbole, l'attention fine dont il est doté pour te capter et dire d'une petite touche ce qu'il a perçu de toi ?

Saiichi, je l’ai aimé parce que je redevenais beau. Avec lui, je retrouvais un port altier, je retrouvais les goûts, les sens, le sens. Je voyais mon sourire comme un deuxième soleil et mes caresses acquerraient un pouvoir hypnotique. Ma peau se déridait, mon regard s’éclaircissait. Ma poitrine s’ouvrait au monde. Et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir.

A ses côtés, je vivais. Dans l'amour pour lui, je vivais. Son amour me magnifiait. Nous nous reflétions l'un dans l'autre, nous miroitions ensemble les clartés de la lune, nous traversions les saisons, et les océans.

Auparavant, le Japon m’était indifférent, désagréable même, arrogant et soumis. Il m’a ouvert de nouveaux espaces de curiosité. J’ai mis le doigt dans des infractuosités voluptueuses, il me restait donc un monde à découvrir. Un alphabet, une nouvelle musique, des saveurs inconnues. Je n’étais plus blasé, plus aigri, plus apathique. Il y avait un avenir où se projeter. Etait-il beau ? Peu importe, il stimulait mes viscères et une vibration, une essence, s'était remise à sourdre en moi.

Saiichi, tu n’as pas voulu savoir jusqu’où j’étais prêt à aller par amour pour toi. Tu n’as jamais voulu le savoir.

Et moi aujourd’hui, je ne sais plus jusqu’où je suis en train de mourir sans toi. Je ne veux pas le savoir.

Mon dos se voûte à nouveau. A nouveau mes yeux hésitent face au regard des autres. Le monde se meurt et il m’en est indifférent. Je n’ai de pensée que pour mes pensées et mes pensées ne sont faites que de larmes. Il est inutile à présent de croire que je m’en sortirai. Parce que quelle que soit l’œuvre du temps, quel que soit mon lendemain, quelle que soit la forme que prendra mon souvenir, une source est désormais à sec et ne se rafraîchira pas.

Ton cœur battant, ton cœur câblé au mien pourrait sans doute lui redonner du rythme, amorcer un nouvel apprentissage. Ta peau sèche et chaude pourrait sans doute redonner à ma peau les souvenirs de ses pulsations. Ta détresse ou ton découragement pourraient sans doute réveiller des instincts de survie et de fierté. Seul toi, Saiichi, pourrait faire repartir la machine, mais ton cœur bat ailleurs. Ta peau vibre ailleurs. Ta détresse se perd ailleurs.

Tu t’es enfui sous mes yeux sans que je n’y puisse rien parce que tu te fuyais. Un jour tu reviendras vers toi, tu reviendras vers moi. Saiichi sera à nouveau Seiji. Et il se souviendra.

J’espère que je serai encore vivant.

Commentaires

J'ai lu et relu attentivement cette note qui, je suppose, ne sera qu'éphémère...
Que dire face à ta souffrance ?
Un peu de jalousie.
Toi, tu as la chance de pouvoir écrire en sachant que ta missive sera lue par son inavoué destinataire.

Écrit par : Boby | 15 août 2008

Le renouvellement dans la souffrance ??

Écrit par : Christie | 15 août 2008

-> Boby -> Merci d'oser un commentaire, sur cette note qui compte beaucoup pour moi... Mais ne sois pas jaloux. Parce que S. ne lie pas, ne lit plus, depuis longtemps. Et quand bien même lirait-il, la langue, cette foutue langue qu'il possède insuffisamment l'empêcherait de comprendre, de percevoir les nuances, peut-être s'arrêterait-il à la violence de mon propos, sans nécessairement y lire mon dépit et mon amour...
-> Christie -> Comment on vit avec une déprime ? Je serais une nana, je serais peut-être allé chez le coiffeur ! Là, je me suis attaqué à ma bannière...

Écrit par : olivier | 15 août 2008

En matière de déprime, je vis mon deuil aussi. Parfois, je remonte et parfois, je sombre dans les souvenirs qui n'exiteront jamais...
C'est cela qui est dur.

Écrit par : Christie | 15 août 2008

J'aime beaucoup.

et la bannière aussi ^_^
et dans le registre franchise dont nous avons parlé de me dire que je me serais peut être passé du beau jeune homme sur le coté, le reste étant déjà très réussi
j'avoue un faible pour cette nouvelle photo de toi en avatar.
Je t'embrasse fort.

Écrit par : Bougrenette | 15 août 2008

-> Christie -> le plus dur, peut-être, en matière de deuil, c'est que l'expérience des autres ne vaut pas, on doit tous faire notre éducation tout seul... Est-ce qu'au moins sa propre expérience sert pour les deuils suivants ?
-> Bougrenette -> Je lui ai pas fait trop de place, pourtant, au joli monsieur, relégué dans une petite marge... Mais j'avais besoin d'un bel homme estampillé, sans doute un élément du deuil. Quoi faire de l'embryon de curiosité pour cet univers japonais à peine caressé ? Partir seul à sa découverte ? Mais dans quel but ? Ou bien revenir sur mes pas et oublier ces premiers mots appris ?

Écrit par : olivier | 16 août 2008

Non, même pas.

Je ne vit pas la même chose après la mort de ma soeur qu'après la mort de mon père.
Mon père était très malade et je m'y attendais. Pour ma soeur , à priori, dans ma tête, tout allait très bien.
Et ma réaction première, lorsque ma mère m'a annoncé son décès à été de nier.
j'ai tout fait comme si rien ne s'était passé.
C'est plusieurs heures plus tard que j'ai réagi.
Il me faut encore du temps pour admettre...
C'est bien pourtant une réalité.

Écrit par : Christie | 16 août 2008

des mots touchants ...
peut-être se dire que la complexité de la Vie provient du fait que chaque chose, chaque personne, chaque sentiment, chaque acte possède un versant ténébreux et un versant ensoleillé. Devrions-nous nous poser cette question,
insistante : 'suis-je du bon côté de la vie ?' [...]
*
'Le coeur, avec ses sentiments ramifiés, ressemble à un cèdre aux branches éparpillées. Si le cèdre perd une branche forte, il souffre, mais ne meurt pas.
Il transporte ses énergies vitales à la branche voisine qui doit grandir et remplir le vide par ses jeunes rameaux verts ...'
Khalil Gibran

Écrit par : Céphée | 16 août 2008

-> Christie -> Je comprends. Mon père est mort il avait 57 ans. Un arrêt du coeur imprévisible. J'étais loin, à Damas, pour mes études d'arabe, on se sera jamais vraiment parlé "entre adultes"...
-> Céphée -> Aller chercher chez des sages, chez des grands, à quoi se raccrocher... Merci.

Écrit par : olivier | 16 août 2008

pareil...

Écrit par : Cécile | 17 août 2008

-> Cécile -> quand un chagrin d'amour rencontre un autre chagrin d'amour, ça donne quoi ? Peut-être ça peut permettre d'exister autrement qu'à travers ses propres plaies, qui sait ? Merci d'être passée par là et de t'être intérressée à ma triste histoire.

Écrit par : olivier | 18 août 2008

Tu parles d'une ode !
Si après ça, vous restez amis, c'est qu'il n'a pas lu, ce que je lui souhaite ... ;)

Écrit par : Fiso | 21 août 2008

-> Fiso -> Je crois que lui, il comprendra. Il comprendra qu'en écrivant avec violence l'exact inverse de ce que je pense, en dépeignant le négatif de ce qu'il est, de ce que j'en ai dit, toujours, en faisant ce saut de l'autre côté du miroir pour m'efforcer de mettre à jour comme son côté sombre (à la façon dont j'avais une fois mis à jour le mien sans complaisance : http://entre2eaux.hautetfort.com/archive/2008/03/20/ma-part-d-usurpation.html - tu t'en souviens ?)... je ne suis que dans une thérapie...
Vaine ? Maladroite ? Comment peux-tu me dénier ce besoin, peut-être ce devoir d'essayer de faire quelque chose de mon dépit ?
Si je n'avais écrit là, encore une fois, que mon admiration pour son parcours, pour le courage de ses choix, pour son corps, pour sa sensibilité, pour sa musicalité, pour sa réserve et sa discrétion, pour son indicible gentillesse, pour tout ce qui me manque encore tant et tant ainsi que je l'écris pourtant si fort dans cette note... si j'avais là fait le tableau d'un ange sans contraste et à lecture unique, dans quelle impasse m'aurais-tu vu m'enfermer ?

Écrit par : olivier | 21 août 2008

Et si tu t'étais contenté de ne RIEN écrire, ni de complaisant, ni de destructeur, finalement.....? Cette troisième option-là n'était-elle VRAIMENT pas possible ? La purge d'un poison qui nous fait souffrir intérieurement se fait-elle forcément en en injectant une pleine seringue à quelqu'un d'autre...?

Écrit par : lancelot | 21 août 2008

-> lancelot -> faut-il te retourner la suggestion ? Je vais m'expliquer sur cette note. Puisqu'elle peut être comprise de travers...

Écrit par : olivier | 21 août 2008

Personnellement, je n'ai plus aucun aucun poison en moi. La purge s'est faite d'elle-même. Depuis un bon bout de temps. Désolé de décevoir ton diagnostic...

D'autre part,, aurais-tu lu une "Ode" adressée à quiconque que j'aurais rédigée sur mon blog...? Je pense que tu fais erreur...

Apparemment, il faut donc vraiment que moi, comme toi, fournissions des explications approfondies sur notre écriture... Quel métier...!

Écrit par : lancelot | 21 août 2008

Epilogue ... ?
La poésie te sauvera, Ami ...

Écrit par : Manue | 08 septembre 2008

-> Manue -> Elle me sauve, en effet, je crois, un peu, même quand l'effet n'en est pas immédiat. Putain, les mots, quelle invention !

Écrit par : olivier | 08 septembre 2008

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