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07 août 2008

reprendre possession de moi

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"Cher Olivier,

Cette lettre, je sais que tu l'attendais. Ton obsession à vouloir mettre des mots sur les choses ! Alors que les choses sont, point. Comme notre rupture est. Elle est aujourd'hui comme elle sera demain, comme elle était hier, inscrite dès le début dans notre histoire. Mais elle ne nie pas notre histoire. Notre histoire aussi est.

Ces mots que je te donnes ne sont pas les miens, puisque cette lettre, c'est toi qui l'écris. Mais tu ne l'écris pas sur du silence, comme tu l'as craint, tu l'écris sur des paroles que nous avons finalement échangées. Je la redoutais, notre rencontre, j'avais voulu y échapper parce que ton exaltation me faisait peur. Mais tu m'y as obligé. J'ai succombé une nouvelle fois à ta force de persuasion, notre échange m'a finalement rassuré moi aussi.

* * * * *

Je ne vais pas ici me contenter de restituer ce que je t'ai dit, je vais surtout tacher de décrypter certains de mes sous-entendus, et peut-être aussi livrer des tréfonds de mon âme, qui te sont restés inaccessibles durant notre relation.

Par où commencer ? Par le début, ce serait trop simple. Ou trop compliqué. Tellement je me suis acharné à te retrouver, à donner une suite à notre flirt avorté des bains Rudas, alors que je savais déjà nous entraîner ainsi l'un et l'autre dans une issue douloureuse.

Mais que faire ? Ce fut un coup de foudre, un vrai. Tu sais ce que c'est, Olivier : quand le garçon qui te plaît s'intéresse à toi. Quand en plus il s'avère joyeux et entreprenant. Quand d'un sourire il ouvre un possible. J'étais resté désespérément excité de cette rencontre. Ton audace, ton opiniâtreté à nous trouver un recoin pour nous amuser, et, déjà, ton réconfort après notre sortie honteuse. Tout toi était déjà là. Les rêves naissent d'une fulgurance : quand tu m'as dit aussitôt devoir rentrer pour rejoindre ton ami, j'ai senti le sable me glisser sous les pieds, et j'ai regretté comme un idiot que tu ne sois pas célibataire. Il ne s'était pas passé une heure.

Il m'avait fallu aller au bout de cette rencontre, j'avais tant repensé à toi ensuite, tant de fois tu avais animé mes "mauvaises habitudes". Je te sentais moins impatient que moi, mais néanmoins tu restais à portée de main.

Pendant des mois, tu répondais sans te presser aux mails que je t'envoyais. Tu ne venais pas à mon concert de septembre mais tu me demandais des nouvelles de mon boulot. Et de mon titre de séjour. Si tu étais resté plusieurs semaines sans répondre, à ma relance tu t'excusais dans la minute, et c'était touchant.

J'eus entre-temps des tentatives de rencontres avec d'autres garçons - pas trop, la période d'essai de mon nouveau travail me procurait trop de stress - mais elles n'effaçaient pas l'image que je m'étais faite de toi. Alors j'ai intrigué. Il a fallu plus de trois mois pour que je réussisse à te revoir. Je t'ai retrouvé tel quel. Je te connaissais déjà mieux, presque bien car tu venais d'ouvrir ton blog et tu m'en avais donné l'adresse pour que j'y retrouve une description des bains de Budapest, et le récit de notre premier contact.

* * * * *

Ton blog. Te dire qu'il a été à la fois une matrice à notre amour, et son fossoyeur. Il te reflétait, aussi fidèlement que possible. Il me permettait de te voir en démultiplié, de me voir embelli, de transfigurer notre amour. Oui, je m'en suis servi, oui je t'ai testé à travers lui, oui j'ai eu besoin d'y être, d'y palpiter. Tu sais combien j'étais flatté d'être cité, d'être nommé. Et surtout, surtout, la précision avec laquelle tu traduisais les choses que je te racontais prouvait la profondeur de ton écoute et de ton intérêt pour moi. La part de révolte qui accompagnait tes récits, ton engagement politique me rattachaient à une histoire plus grande et m'aidaient aussi à comprendre et à supporter mieux mon calvaire.

Quand on s'était vus, j'attendais avec impatience de découvrir ce que tu allais en faire sur ton blog, puis j'étais curieux de la réaction de tes lecteurs. Je t'envoyais des pensées, personnelles et intimes, et les voir resurgir, parfois ornementées, ou mises en contexte signifiait que j'étais important pour toi. Ça comblait les vides entre nos rencontres. Parfois il s'écoulait trois-quatre jours avant que ton blog ne reprenne notre histoire, et je me voyais disparaître dans ton coeur.

Nous nous voyions peu, au début. J'attendais beaucoup. Et je souffrais beaucoup. Finalement - tu te rappelles, je te l'ai dit un jour - l'acharnement de la préfecture à me faire basculer dans l'illégalité avait eu du bon : elle nous avait rapprochés, en fréquence comme en intensité. J'avais des scrupules à te parler de mes problèmes, mais tu les manipulais avec tellement d'aisance !

C'est en même temps le moment où je pris peur de ton emprise, et où il m'apparut évident qu'il fallait y mettre fin d'urgence.

* * * * *

Il faut là que je te parle de fascination, et que j'évoque mes démons.

Tu vivais avec un homme dans une fidélité rare depuis 10 ans ; tu courais les garçons, et ta réussite dans ce domaine brillait de mille feux ; tu t'astreignait à des longueurs de piscine presque chaque jour ; tu avais un boulot qui te prenait, t'exposait, plein de sens, et je voyais la manifestation que tu organisais s'afficher sur tous les mûrs de Paris... Pourtant chaque jour, tu prenais le temps de suivre mon calvaire, de te plonger dans mes papiers, mes courriers, de corriger mes lettres, d'en rédiger les plus délicates, tu soupesais l'utilité du juridique et du politique, tu mobilisais du monde, tes amis, des connaissances, des parlementaires, tu te glissais avec onctuosité dans mes caresses, tu aimais mon corps, mon sexe. Et puis surtout tu étais là pour me rassurer, pour me relever quand tu me trouvais par terre au comble du découragement... Tu devenais tout, et j'ai eu peur de ne plus m'appartenir. Encore aujourd'hui, avec cette lettre, où tu t'autorises sans vergogne, une fois de plus, une fois de trop, à parler à ma place !

Oui, Olivier, il m'a fallu beaucoup cheminer, et beaucoup serrer les dents pour l'admettre et m'y résoudre. Mais je devais reprendre possession de moi-même.

Tu sais, Olivier, que très profondément, ce à quoi j'aspire, c'est construire avec un homme une vie de couple stable, c'est de vivre avec une homme une relation fidèle. Je porte au fond de moi une forte culpabilité pour ce que je suis, même si vivre en France est une façon d'y échapper. Je n'ai pas ton aisance pour parler de sexe, même si tu as pu lire de moi des SMS coquins. Je n'ai pas ton assurance pour m'exhiber face à un homme, même si je t'ai dit envier tes sorties nocturnes à Roger Legal. Je n'ai pas ta liberté de passer ainsi de l'un à l'autre, même si j'ai souhaité partager tes expériences.

J'ai vécu tous tes récits sexuels, même la description de tes petites branlettes en solitaire, dans l'excitation et la douleur. Je me projetais en toi, je rêvais d'être toi. Je ne te disais que mon excitation, en fait je ne vivais que la douleur. Je ne t'en parlais pas parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Ou peut-être parce que j'espérais sans y croire qu'avec l'amour pour moi, ça s'arrêterait tout seul et que je deviendrai l'Unique.

Cette fascination que j'ai eue m'a conduit loin. Loin de mes valeurs et de mes principes. Loin du rêve de vie que je m'étais bâti et qui me permit de m'assumer. Loin de moi.

Des amis, en France et au Japon me mettaient en garde. J'ai pris peur plusieurs fois, mais te retrouvant j'étais rassuré, j'étais bien tout simplement, et je n'avais pas le courage d'y mettre fin.

Notre relation allait crescendo, jusqu'à cette dernière quinzaine de mai où tu vins t'installer chez moi. Ton travail t'absorbait particulièrement à cette période, mais les nuits nous appartenaient, le week-end aussi, j'eus un aperçu de ce qu'aurait pu être une vie ensemble.

Le retour de ton ami a cassé ce dessein et dans ce retour à la solitude, j'ai compris que le temps était venu. La vie est ainsi cruelle que c'est au même moment qu'aboutissaient les démarches pour mon titre de séjour, que la préfecture annulait mon obligation de quitter le territoire. Tu pourrais ainsi croire que je ne me suis que servi de toi, tu pourrais même penser que mon amour était feint. Je comprendrais que tu en arrives à relire ainsi notre histoire.

* * * * *

Ai-je cru que nous pourrions rester amants ? Ai-je su dès le départ que l'au-delà de notre amour ne pouvait être au mieux qu'une amitié singulière, au pire que le vide sidéral ? J'avais besoin que tu m'aimes parce que je t'aimais. J'avais besoin d'être sûr que tes sentiments pour moi relevaient vraiment de l'amour. Je te demandais toujours, quand tu m'avais dit "je t'aime" si c'était vrai. Je n'aurais sans doute pas supporté que ce ne le fut pas. Je souffrais d'ailleurs de te lire dans les bras d'un autre. De te savoir avec ton ami, bien sûr, parce qu'il y avait là un obstacle indépassable, que je m'interdisait à dépasser puisqu'il avait été généreux avec moi et que je m'étais pris d'affection pour lui. Mais surtout dans les bras d'hommes de passage. J'avais besoin que tu m'aimes pour relativiser leur place à eux par rapport à la mienne, même si je t'en voulais d'avoir encore, bien que m'ayant moi, des besoins si triviaux. Inconsciemment, j'avais donc aussi besoin que tu m'aimes pour être sûr que tu souffrirais à ton tour quand j'aurais décidé d'en finir.

Cette cruauté ne me ressemble pas, mais sans elle il m'aurait été impossible d'avancer alors. Pour survivre j'avais besoin de m'échapper, j'avais besoin d'être le seul artisan de notre fin, j'avais besoin de reprendre ma part de pouvoir.

* * * * *

Je dis "inconsciemment" parce qu'au fond les choses n'étaient pas si claires dans ma tête. Je me disais que quand j'aurais rencontré quelqu'un avec qui tenter mon rêve de vie commune, j'arrêterai forcément de voir en toi mon amour. Je pensais, bien que n'en ayant pas parlé avec toi, ça t'était néanmoins évident, que ça ne te pèserait même pas, habitué que tu étais à passer d'un amant à un autre. Ne me disais-tu pas, toi, surtout au début de nos rencontres, quand je te gémissais mon amour et mon manque au creux de ton épaule, que ce que ce que nous vivions toi et moi devait surtout me donner confiance dans ma capacité à rencontrer quelqu'un et à vivre heureux avec lui ?

Cela, tu ne me le disais plus depuis longtemps, mais j'en étais resté là. Je n'avais pas perçu que tu parlais désormais surtout de m'accompagner à un concert à Londres pour porter mon  violoncelle, d'un voyage à venir au Japon, que tu construisais désormais dans ta tête, sans forcément m'en parler parce que tu étais incapable de concevoir comment cela pourrait se mettre en place, de semaines de vacances dans ta maison de famille, chez tes amis proches, et puis bientôt un projet fou de vie à trois... Ou bien au contraire : je l'avais trop compris, j'ai vu ton amour pour moi devenir essentiel, démentiel, mais si je voulais mon châtiment exemplaire, je ne voulais pas qu'il fut vital, il fallait donc en finir maintenant. Exactement maintenant. Juste après nos plus belles vingt-quatre heures, juste après nos promesses de quotidien.

* * * * *

Olivier,

je ne suis pas sûr de connaître avec d'autres la vie heureuse que j'ai rêvé d'avoir avec toi. Je pense ne pas trouver ailleurs la même intensité de l'amour. Mais au moins je peux espérer me retrouver, me réconcilier avec moi même. Tant pis pour les échanges sur Sibelius ou les interprétations de Tchaïkovsky, au diable notre abandon l'un contre l'autre à rêver d'un temps qui s'arrêterait ! Je renonce aussi à ce bâton de vieillesse d'avant l'heure. J'ai besoin de moins rêver pour reposer mes pieds sur terre. J'ai moi aussi besoin de légèreté. Tu as bien voulu me faire exister. Maintenant, laisse-moi exister. Laisse-moi ne plus t'aimer et savoir enfin que tu n'étais qu'une chimère."

Saiichi

Commentaires

C'est la lettre que j'aurais besoin d'écrire... "savoir enfin que tu n'étais qu'une chimère..."
Un jour, peut-être, en aurais-je la force...
Tu as l'air mieux, apaisé, je suis heureuse pour toi. Je pense fort à toi, tu me manques, je t'embrasse.

Écrit par : M. | 07 août 2008

ayyaaaaaaaaaaa comment c'est beau et triste et sage à la fois...
déjà dans le Lot, pour écrire si doux ?

Écrit par : manu | 07 août 2008

Déchirant, comme trop souvent l'amour, ce regard sur soi même est d'une troublante beauté, à jamais gravé dans les mémoires. Olivier merci d'être toi autant, S, merci de m'avoir permis de te connaitre, c'est un honneur. Je vous embrasse.

Écrit par : Bougrenette | 07 août 2008

-> M. -> Je suis sans doute apaisé parce que j'ai réussi à me laisser glisser dans cette semaine de vacances sans m'encombrer. Ecrire m'a sans doute aussi aidé. C'est pas très honnête, d'écrire à la place d'un autre, c'est "facile", dans le sens où ça rend les choses plus faciles à supporter, j'y évacue sans le vouloir des hypothèses plus cruelles, je choisis mon miroir, en quelque sorte... Tu te l'interdis pour l'instant parce que tu es trop intègre. J'ai décidé de ne pas l'être cette fois.
-> manu -> le Lot rend doux et sage, sans doute. Oui, j'y suis, et c'est de là que j'ai écrit, forcément... Tu y es toujours ?
-> Bougrenette -> J'essaie de m'aimer autant que je peux en écrivant, j'ai la liberté d'êre complaisant avec moi-même, ça me permet d'accepter ce que je suis quand je n'écris pas. Merci à toi d'être toujours là.

Écrit par : Olivier | 08 août 2008

Je ne pense pas être trop intègre. Je n'ai peut-être pas ta force, tout simplement. Pas ta place, non plus, je suis S...
Mais c'est bien, vous ferez de jolies choses de tout cela, je suis contente de et pour toi.
je t'embrasse

Écrit par : M. | 08 août 2008

-> M. -> Ne parle pas de force... Ma semaine de vacances dans le Lot se termine, je me prépare à rentrer, à retrouver un certain quotidien, calme comme un mois d'août, et je redoute les soubresauts climatiques du coeur dans ce contexte. Ces mots de S., tu sais que c'est toi qui me les a prêtés la première, même si lui m'en a ensuite donnés d'autres. Ce sont déjà des mots, donc un roc sensible et dur auquel s'agripper, mais ce ne sont que des mots, donc un grand rien, fragile, évanescent, fugitif, qui laisse malgré tout les mains vides. Si tu savais combien il me manque encore et encore...

Écrit par : Olivier | 09 août 2008

Salut,

Je te lis si souvent que j'ai l'impression de commettre du « vol de pensées ». Plutôt du vol de sentiments, d'ailleurs, en ce qui te concerne. Je ne pense pas qu'il soit souvent question de sentiments dans notre code pénal (on s'en serait rendu compte). Mais je me sens tout de même obligé de glisser quelques mots, ne serait-ce que par politesse. Quand je dis « obligé », ce n'est pas que l'envie me manque, mais je ne me sens pas trop à ma place pour ça, mes propres expériences de gestion de crise amoureuse étant somme toute assez limitées... Bref...

Tu donnes l'impression d'une telle assurance pour l'amour, le sexe, les amis... Même dans la détresse... Ca fait envie, un petit peu peur aussi. . Je n'imagine pas que la mauvaise passe que tu traverses actuellement ne se prolonge trop longtemps. Tu as trop à donner aux autres pour ça.

Gat

Écrit par : Gat | 09 août 2008

-> Gat -> Tu as raison de te montrer, puisque tu passes par là. T'y es à ta place. Et libre. Et puis j'aime lire que je touche les gens, ça m'apporte du réconfort. Tu sais, les sentiments qu'on livre là, plus ils sont partagés, et plus ils sont vrais. Ce sont ces choses qui sont diffuses et impalpables, qui te trainent en tête pendant des jours, à moitié difformes, et qui se mettent à exister parce qu'on les a écrites. Tu ne sais pas encore comment elles existent, d'ailleurs. Sont-ce encore des rêves ? Le partage les rend soudain tangibles. C'est ce que j'aime avec le blog, cette confrontation-là, parfois inconfortable mais qui évite de sombrer dans le statique.
Autrement, j'ai beaucoup à donner, c'est vrai, mais pour autant ma détresse se prolonge inconsidérément, irrationnelle et pas très féconde...

Écrit par : olivier | 11 août 2008

De retour après plusieurs semaines, je découvre ce nouveau bandeau et cet Olivier qui est le même et qui mûrit dans la douleur.
J'aime ta lettre de Seiji, même si c'est ta vision de ce que Seiji n'aurait sans doute jamais dit voire même ressenti.
Mais c'est poignant cette mise en abîme.

Courage, la route est longue mais tu est bien entouré.

Écrit par : JG | 18 août 2008

-> JG -> heureux que tu sois de retour. Tu m'as manqué. Je suis pas étonné que tu choisisses de prendre mon malheur par son versant épistolaire, c'est comme ça qu'on s'est connu, non ? Je sais pas bien si je mûri, des fois je le crois, et puis je me vois à nouveau m'émietter, c'est sûr que la route sera longue...

Écrit par : olivier | 18 août 2008

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