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05 août 2008

le martyr immaculé

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Le tronc noir et légèrement oblique de l'arbre servant de poteau d'exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un jeune homme d'une beauté remarquable était attaché nu au tronc d'arbre. Ses mains croisées étaient levées très haut et les courroies qui lui liaient les poignets étaient fixées à l'arbre. Aucun autre lien n'était visible et le seul vêtement qui couvrît la nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée lâchement autour des reins.

Je crus deviner que le tableau représentait le martyr d'un chrétien. Mais comme il était l'oeuvre d'un peintre épris de beauté, appartenant à l'école eclectique issue de la Renaissance, même cette image de la mort d'un saint chrétien dégageait une forte odeur de paganisme. Le corps du jeune homme (...) ne montre aucune aucune trace des épreuves du missionnaire ou de la décrépitude qu'on trouve dans les représentations d'autres saints ; au contraire, il n'y a là rien d'autre que le printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.

Son incomparable nudité blanche rayonne sur un fond de crépuscule. Ses bras musclés, les bras d'un garde prétorien accoutumé à bander l'arc et à manier l'épée, sont levés selon un angle gracieux et ses poignets liés sont croisés juste au dessus de sa tête. Son visage est légèrement tourné vers le ciel et ses yeux grands ouverts contemplent avec une profonde sérénité la gloire céleste. Ce n'est pas la souffrance qui erre sur sa poitrine tendue, son ventre rigide, ses hanches légèrement torses, mais une lueur d'un mélancolique plaisir, pareil à la musique. N'étaient les flêches aux traits profondément enfoncés dans son aisselle gauche et son côté droit, il ressemblerait plutôt à un athlète romain se reposant, appuyé contre un arbre sombre, dans un jardin.

Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond par les flammes de la souffrance et de l'extase suprême. Mais il n'y a ni sang répandu, ni même cette multitude de flèche qu'on voit sur d'autres représentations du martyr de saint Sébastien. Deux flèches seulement projettent leur ombre tranquille et gracieuse sur la douceur de sa peau, comme l'ombre d'un arbuste tombant sur un escalier de marbre.

Mais c'est plus tard que toutes ces interprétations et ces observations me vinrent à l'esprit.

Ce jour-là, à l'instant même où je jetais les yeux sur cette image, tout mon être se mit à trembler d'une joie païenne. Mon sang bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l'effet de la colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à éclater attendait que j'en fisse usage, avec une ardeur jusque là inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d'indignation. Mes mains, tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu'on ne leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et radieux bondir rapidement à l'attaque, venu d'au dedans de moi. Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant.

Un moment s'écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel j'étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour un reflet brillant - sur la bouteille d'encre, sur mes livres de classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l'image de saint Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d'un blanc de nuage - sur le titre imprimé en lettres d'or d'un manuel, sur le flanc de la bouteille d'encre, sur un angle du dictionnaire. Certains objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb, d'autres luisaient d'un reflet terne, comme les yeux d'un poisson mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main pour protéger l'image avait empêché que le livre ne fût souillé.

Ce fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et nullement prémédité, de mes "mauvaises habitudes".

Yukio Mishima, Confession d'un masque. (trad. Renée Villoteau - Gallimard - merci Fiso)

Commentaires

C'est amusant, j'ai vite pensé à Mishima en lisant la note, mais je l'ai lu il y a tellement longtemps que je ne l'ai pas reconnu. Saint Sébastien dans l'imaginaire homosexuel... Pour moi, c'était une statue polychrome dans le choeur d'une église gothique, que je contemplais à loisir quand j'étais enfant de choeur. J'avais huit, dix ans.

Écrit par : Pierre | 06 août 2008

-> Pierre -> Si j'y réfléchis, j'ai souvent projeté mes premières tensions homosexuelles dans les livres d'art qu'avait papa à la maison. Il y avait Saint-Sébastien à foison, mais il y avait d'autres choses, parfois plus contemporaines, je m'y plongeais niant mes désirs, mais les y reconnaissant toujours. C'est assez bizare, en fait.

Écrit par : Olivier | 08 août 2008

Oui, même chose pour moi, les Esclaves de Michel-Ange, les statues grecques, etc. Moi, c'était les livres de ma mère... C'est mieux de passer par cette phase de sublimation plus ou moins longue et plus ou moins consciente, que de se retrouver d'emblée devant les images crues d'Internet ou des films pornos sans doute.

Écrit par : Pierre | 08 août 2008

-> Pierre -> Bah ! c'est toujours mieux, en soi, d'avoir accès à la culture, disons à une culture... Mais pour l'acceptation de son homosexualité, je ne sais pas si des chemins valent mieux que d'autres. Moi, les images de magazine, que je zieutais ensuite en passant chez les libraires des halls de gare, ont enfermés les hommes sexués dans du papier glacé, ils relevaient aussi des Dieux grecs, d'une certaine façon, et ont contribué un temps à me rendre les hommes inaccessibles. Accepter l'imperfection, puis la rechercher, l'aimer pour accéder enfin au plaisir total, ça a été l'autre part du chemin pour moi...

Écrit par : Olivier | 09 août 2008

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