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13 juillet 2008

la tempête

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Notre séjour en Thailande se passe bien. Nos visites sont somptueuses. Mes nièces ont, c'est amusant, des façons très différentes de réagir. C'est pour l'une comme pour l'autre le premier grand voyage. C'est aussi la première fois qu'elles sont aussi loin aussi longtemps de leurs parents. La mienne est curieuse, malléable, fascinée par tout ce qu'elle voit. Elle manifeste une belle ouverture d'esprit. Celle d'Igor, moins autonome, surprotégée par ses parents, est déstabilisée par des normes d'hygiène différentes, par la nourriture, elle nous fait une crise de larmes chaque soir : c'est un peu aussi une expérience pour Igor et pour moi, mais nous sommes contents d'avoir décidé, dès novembre dernier, de leur faire ce cadeau pour leurs dix-huit ans.

Chaque soir, nous sommes touchés par une courte averse, précédée d'un vent violent. Une petite tempête tropicale, qui nous rappelle que nous sommes en période de mousson.

La vraie tempête se joue ailleurs. Loin des tropiques, loin du regard de mes nièces, loin de leur attention : elle se joue dans ma tête. Elle est d'une violence inouïe, et ne me laisse aucun répit. Elle occupe chaque temps mort, et chaque soir sans vergogne elle éclate et peut durer la nuit entière.

Ce qui tourbillonne, ce sont ces milliards de souvenirs : cette sortie honteuse des bains Rudas de Budapest en août l'année dernière, surpris dans une cabine de douche par un gardien zélé ; notre premier rendez-vous au café de l'industrie, presque trois mois plus tard à Paris ; le sourire triste qui souvent m'accueillait chez lui ; sa joie d'être attendu pour la première fois à la fin d'une répétition ; son travail de chiotte chez un esclavagiste de première ; les petites caresses, volées au regard d'Igor, pendant les soirées chez moi ; nos mardis soirs chez lui qui, pendant trois mois, nous offraient nos premières vraies nuits d'amour, bien qu'il fallut trouver nos marques pour ensuite gagner le sommeil ; le goût de sa bite, la dernière que j'ai sucée - ultime concession de sa part à mon retour de Saragosse - tant je n'ai plus le goût d'aucune autre aujourd'hui ; le son de sa voix, la dernière à s'être faite entendre dans mon portable, avant que je ne le perde dans un taxi de Bangkok ; un de ses derniers SMS, perdu avec le téléphone, où il me disait de mémoire "tu ne sauras jamais combien je t'ai aimé, combien je t'aime, et combien je t'aimerai" ; mes larmes qui depuis sa rupture ne me quittent plus et font de cette histoire mon plus grand chagrin d'amour ; sa fierté au terme de ses concerts en présence de ses amis, ou au coeur d'une journée gastronomique nippone de sa réalisation ; son amour pour Bartok ; le plaisir à rédiger des pétitions, des courriers, à relire pour les comprendre les messages de son avocate fantasque ; les éclats dans ses yeux lorsqu'il comprit dans le bureau de la préfecture être régularisé ; les éclats de voix dans son agence bancaire pour faire reconnaître une opération frauduleuse ; sa présence parmi les amis, sa présence malgré la difficulté de la langue ; une table de chez IKEA et cette ampoule au creux de ma paume que j'ai longtemps voulu garder comme un trophée ; les contacts répétés de son corps serré fort contre le mien ; notre fête de la musique, si belle près de lui, commencée par une chemisette colorée achetée ensemble comme pour nous donner du quotidien, mais dont il savait peut-être déjà qu'elle serait notre dernière journée d'amants...

Ce tourbillon est beau et sans limite, il est triste a mourir.

Comment serait-ce possible qu'il ne m'aime plus ? A cause de quoi, d'une vulgaire partouze, j'aurais moi jeté tout ça aux orties ? A cause d'une rencontre, qui aurait si vite pris autant de place, tu aurais toi cessé de m'aimer ?

Je n'y crois pas, Saiichi. Même si j'ai peur parce que chaque jour que tu passes près de cet homme te rapproche de lui, quand je suis loin, et pour longtemps.

Tu ne sais pas de quoi je suis capable pour te garder, pour me projeter avec toi, pour construire avec toi, quelque chose de beau et d'unique. Je ne supporte pas cette intrusion, ne me refais pas le coup de Stéphane.

Igor est dans ma vie, oui, et s'il ne l'était plus il se fracasserait en mille morceaux. Mais il n'est plus depuis longtemps mon amant, tu le sais. Il est comme de la famille, et souhaite le rester pour ne pas se perdre, mais il y a une place gigantesque pour toi et moi, pour une chose à inventer ensemble, pour une chose dont nous n'avons jamais parlé, mais qui forcément existe et est possible.

Saiichi, puisque tu me laisses m'humilier allons-y : c'est ma supplique, je suis à genoux, à tes pieds : s'il te plaît, donnons-nous cette chance.