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15 mars 2008

dans la peau de Laurent (G) la dernière

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Et voilà. La dernière. C'est drôle, la dernière, non ? Laurent, j'ai commencé à t'en parler dans la logique des hommes que j'avais aimés. C'était une façon d'évoquer cette période douloureuse, encore mystérieuse pour moi, qui a précédé mon coming out tardif. Une période qui reviendra, forcément, d'une façon ou d'une autre dans les pages de ce blog.

Et puis j'avais ces lettres, ces doubles. Les publier me permettait de me raconter sans effort, de te dire ces moments de ma vie où je voyageais à travers le monde, mais où je me cassait le nez à ne pas savoir par où sortir de mon enfermement.

J'avais un récit et trois lettres. Pas de quoi fouetter un chat. Seulement voilà, alors que j'évoquais mes dérèglements et mes chagrins, un autre chagrin venait me prendre en plein vol. Je m'en ouvrais ici, et Manu, parmi d'autres, m'a tendu la main et m'a prêté l'oreille. Et il eut cette idée. Au vrai, une idée toute bête, suggérée avec simplicité. Mais qui disait subtilement comment il était rentré dans cette histoire, ce qui déjà me troublait. J'en fis un défi et je t'ai proposé de le relever, de le relever avec moi. Manu lui donna un titre, "dans la peau de Laurent", ça voulait dire qu'il acquiesçait. Je me sentais moins seul, mais surtout, surtout, sans même le savoir, j'ouvrais une porte à des émotions fortes, fulgurantes, intenses, certaines étonnamment résistantes et prometteuses.

Ca se termine en coup de poing. Comment s'en étonner, de la part d'un auteur, talentueux mais qui ne s'épargne jamais beaucoup lui-même, qui a cette faculté étonnante de se voir évoluer d'en dehors de lui, et de se raconter avec lucidité, détachement, ironie et indulgence.

Cette aventure a pu te lasser, je le sais, parce qu'elle était exigeante, ou dérangeante. Je ne sors pas indemne de cette traversée du miroir, mais je ne la regrette pas.

_________________________

Dans la peau de Laurent

proposition N°7

par Manu Causse-Plisson

Oh,

Je te parle de mon cul et tu me parles du monde.

C’est, visiblement, un joli décor pour toi. Le monde, pas mon cul.

Sauf que mon monde à moi ressemble pas mal à un cul – avec ses deux hémisphères, Sébastien et moi, et sa zone d’ombre, son entrée secrète et gardée.

En lisant ton premier feuillet, je me suis dit que j’allais la faire partager à ma moitié. En lisant le deuxième, j’ai compris que je ne le ferais pas.

Que ce serait une intrusion insupportable dans notre quotidien.

Je regarde autour de moi les murs de notre trois pièces. Rien ne ressemble à Budapest, au Sahara, à tes mots. Ce n’est pas que ce soit triste, non, évidemment. Ou alors si peu. Mais tout est banal. Banal à pleurer. Sauf que je ne pleure plus depuis longtemps.

Tu parcours le monde et poses sur ses habitants un regard tendre ; je parcours l’espace entre la cuisine et le salon, et tout ce que je vois, ce sont des images sans couleurs.

Il y a peut-être, au fond de moi, un cœur secret qui n’a pas renoncé à se dire ; mais il est loin, si loin que plus personne ne peut l’entendre. Alors à qui crois-tu parler ? Enlisé dans ma vie je reçois tes mots qui ne me concernent pas, qui ne me regardent pas. Ils glissent sur moi – non, ils glissent à la surface de l’océan d’indifférence pendant que je me coule en ses profondeurs.

Oh – oh, oh. Te voilà sous mon charme, dirait-on. Si je voulais être honnête, je reconnaîtrais que c’est ce que j’ai voulu. Que j’ai su dès nos premiers moments que tu vivais dans la peau d’un autre – cet hétéro enthousiaste, engagé, engageant, ce n’était pas toi, pas vraiment. J’ai lu les questions dans tes yeux, et j’ai joué au plus malin pour y répondre. Ou plutôt pour ne pas y répondre.

Si j’étais honnête, je te dirais qu’à chacune de tes lettres je te voyais avancer vers cette dernière, celle que tu me lances comme un ultimatum ; que je t’y guidais par mon silence, par mes mots lorsque nous nous rencontrions. Par ma façon de te charmer par petites touches – tu ne me crois pas innocent à ce point, oh, au moins ?

Maintenant, nous y sommes. Tu as franchi une ligne – celle d’arrivée ou celle de départ, à toi de décider. Et tu me lances ce résultat au visage, content comme un gosse qui a trouvé un caillou – ou même, l’image vaut ce qu’elle vaut, qui brandit une poignée de sa merde, pensant faire la fierté de ses parents.

Tu veux connaître mes réactions ? Flatté, évidemment. Séduire un hétéro, l’attirer dans ma toile, c’est une victoire amusante dans mon ennui habituel.

Heureux et fier ? Je pourrais l’être, si je pensais encore que t’aider à te découvrir était une bonne chose. Mais je sais trop à quel point mon égoïsme était à l’œuvre ; après tout, je voulais simplement que tu deviennes comme moi. Ou que tu deviennes moi, simplement – peut-être pour que je devienne toi, pour voir Buda et le désert par tes yeux plutôt qu’au travers de mon prisme d’indifférence.

S’il me restait une quelconque capacité d’indignation, je me mettrais en colère. Sans doute contre moi – j’ai réussi à perdre le seul ami hétéro que j’avais – et contre toi, aussi.

Je pourrais même te détester – de quel droit viens-tu me déranger dans ma mort confortable ? Ou bien tomber amoureux de ton ardeur. Parce que, bien sûr, je pourrais avoir envie de te croire. D’écouter ta demande, de me précipiter vers toi ; de souffler un peu sur les cendres de mon cœur pour voir s’il y reste des braises. Peut-être ton enthousiasme pourrait-il me faire croire que la vie peut m’accorder davantage.

Mais cela durerait combien, dis-moi ? Deux jours ? Une semaine ? Ou alors nous condamnerions-nous à vivre ensemble, collés l’un contre l’autre comme deux fesses dans un boxer moulant, comme un vieux couple dans un trois pièces ?

Ce n’est pas que ma vie avec Sébastien me satisfait ; elle est simplement aussi ennuyeuse qu’une autre, elle me convient donc très bien. Si je voulais être honnête (mais j’arrête avec cette formule, l’honnêteté m’ennuie, à quoi peut-elle être utile ?) je te dirais que je ne mérite pas mieux, et que remplacer Sébastien par toi ou un autre n’aurait pas plus de sens que de mettre un vieux sous-vêtement à la machine en pensant qu’il en ressortira tout neuf.

Disons que je t’ai tendu la main parce que je n’avais rien de mieux à faire. Tu l’as prise, c’était ton choix ; maintenant, comme dit le prince charmant à la petite fille dans la blague de Coluche, ça t’ennuierait de me lâcher ?

J’ai jeté ta lettre – simplement à la poubelle, même pas brûlé ou jeté à la Seine, ç’aurait été trop théâtral. J’ai jeté ta lettre entre un paquet de mauvais café, une peau de mandarine et une capote usagée.

Je me déteste pour t’avoir arraché ces mots (mais je me déteste depuis si longtemps qu’au fond cela ne fait pas de différence), et tu m’ennuies à vouloir m’en arracher d’autres. Je dois t’avouer enfin qu’une joie malsaine – c’est toujours une joie pourtant – me remplit à l’idée que tu attendras pendant des jours et des années une réponse de ma part.

Rassure-toi, elle ne viendra jamais. Que tu passes ta vie à m’espérer m’amuse. Cela me confère un soupçon d’existence tout en m’épargnant le souci de penser à toi.

Oh, je t’emmerde. Peut-être pas autant que je m’emmerde moi, mais ce serait un effort inutile.

Adieu, ou plutôt à jamais,

Laurent

Commentaires

OUAH ! Incroyable...
Ca me laisse sans voix....
On entre là-dedans avec curiosité, on continue avec amusement, et puis, une fois tous les trois paragraphes en moyenne (enfin pour moi en tout cas), on saute comme sur une mine. Piégé soi-même, parce que ce Laurent-là sait gratouiller là où ça fait mal. Chez Oh, peut-être, chez les autres, sûrement !
Une leçon très dure, mais sacrément efficace.
Bravo, bravo, bravo.

Écrit par : lancelot | 15 mars 2008

Au delà du passé et de cette histoire qui je pense ne peut être écrite que par toi Oh et Laurent, j'avoue que là je suis bluffée, par l'écrivain et le personnage.

Écrit par : Bougrenette | 15 mars 2008

C'est à l'opposé de ce que l'on pouvait attendre, et pourtant il me semble avoir déjà entendu cette voix. Merde.
Bravo, c'est sûr, mais merde. Parce que j'ai mal, là.

Écrit par : M. | 15 mars 2008

-> à tous -> Si vous saviez comme je suis fier que manu ait imaginé ça. Il y a tant de violence, mais donc tant d'amour. La rectification nécessaire, qui me fait encore grandir, 12 ans après. Vous savez quoi ? Je ne sais pas comment m'y prendre, mais j'aimerais qu'un jour Laurent découvre ce texte, ces textes, toutes ces versions écrites pour lui, en son nom. Il me semble qu'il pourrait s'y reconnaître dans presque toutes.
Hier, un ami qui suit ce blog me parlait, me regardait, et me disait : "que tu es beau ! Qu'il est con ce Laurent de n'avoir pas su en profiter"... Moi aussi, je trouve qu'il a été con.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 16 mars 2008

Je trouve au contraire que cette lettre fait du bien : de la franchise, une analyse objective de la situation sans faux semblants. Crois tu que Laurent aurait été capable d'écrire cette lettre ?

Écrit par : sof | 16 mars 2008

-> sof -> Il en aurait été capable ? Sans doute. En aurait-il eu le courage ? C'est une autre question...

Écrit par : Oh!91 | 18 mars 2008

C'est assez désarçonnant cette réponse... En fait, l'image qu'on se fait du Laurent est beaucoup plus glamour et beaucoup moins cynique. On l'imaginait vivre une vie pimentée. Mais il est peut être comme ça. Du coup, tu peux encore remercier le Manu des Causses, Oh Oh, il te l'a dézingué le Laurent... on n'a même pas envie de le connaitre après ça... ;-)

Écrit par : DonDiego | 18 mars 2008

-> DonDiego -> J'ai dit que Laurent pourrait se reconnaître dans presque toutes les versions des lettres. Y compris donc dans celle-ci, y compris je crois dans cette part de cynisme. A-t-on moins envie de l'aimer après ça ? Moi, je l'aurais aimé d'avantage, je crois. Pour la sincérité.

Écrit par : Oh!91 | 19 mars 2008

Que tu l'm encore, prquoi pas... Je peux comprendre. C'est juste moi qui le trouve peu aimable après cette lettre. Ceci dit, on est quelquefois prisonnier d'une image de qqn que l'on a connu, aimé et pas vu depuis des années. Et quand on se retrouve et qu'on pense retricoter l'histoire interrompue ou (pas commencée), c'est impossible, car l'image du passé appartient au passé et la magie n'opère plus. Think about it...

Écrit par : DonDiego | 19 mars 2008

@ DonDiego : Ce que tu dis est très vrai, mais c'est également exact pour tous les rapports humains, notamment ceux via le web, je pense. Les inconnus que l'on rencontre pour la première fois sur un chat, ou les premières retrouvailles après des contacts inter-blogs... Cette "image" que l'on s'est forgée, que l'on a quelquefois idéalisée, bien souvent elle ne colle pas à la réalité, et, pour reprendre ta métaphore, on ne peut pas "démarrer de tricot" là non plus, car la magie du virtuel n'opère plus sur le réel... Pour conclure, chaque contact que l'on crée, ou que l'on recrée, est un coup de poker. Mais il faut savoir tenter sa chance, pour ne pas avoir de regrets. Alors, chercher à retrouver Laurent à travers des lettres (virtuelles) et des souvenirs (vrais), c'est une démarche qui n'est pas moins, ou plus, fantasque qu'une autre, je trouve.

Écrit par : lancelot | 19 mars 2008

Cher Lancelot,
Je ne suis pas tout à fait d'accord avec le parallèle que tu fais entre une relation (intime ou non d'ailleurs) du monde réel et une relation du monde virtuel. En fait même, pas du tout d'accord. Dans le premier cas, tous tes sens ont été mobilisés, dans le second seule ton imagination est sollicitée et aucun de tes sens. Et du coup l'image que tu vas te forger sera d'une tout autre nature. C'est un peu comme comparer du texte avec la couleur en 3 D. On peut être déçu dans les deux cas, mais il s'agira de deux déceptions d'ordres différents. Tout ce que j'essayais de dire à Oh, c'est que la déception risque d'être grande ; il sera peut être toujours très attaché à Laurent, mais rien ne dit qu'il retrouvera ce qui a fait battre son coeur si fort lorsqu'il lui écrivait depuis Budapest ou le désert. Ce n'est pas Laurent qui le décevra, mais peut-être lui-même, par son inaptitude à retrouver ses excitantes émotions passées. Concernant la démarche pour retrouver Laurent, chacun sa méthode. Moi, je décrocherai mon téléphone ou j'irai sonner à sa porte... Mais je ne suis pas OhOh et je ne sais pas tout de son histoire avec Laurent.

Écrit par : DonDiego | 19 mars 2008

-> DonDiego -> Tu sais, Laurent, on s'est souvent revu depuis ma lettre. Il a eu un an de silence, j'ai fait mon coming out entre temps, le vrai, le grand, celui qui m'a rendu libre, et puis nous sommes à nouveau entrés en contact. Depuis, il est ce que je pourrais appeler un "meilleur ami tumultueux". Il y a à nouveau un an que nos relations sont plus distantes, une brouille au nouvel an, né d'un conflit avec mon Igor. je pourrais le rappeler. Mais j'ai le temps... En tout cas, j'en suis revenu de mes excitations passées. sauf avec toutes ces lettres, qui les ont un peu agitées ;
-> lancelot -> Toi, par chance, tu sais tenter ta chance, ça te permets de vivre sans trop de regrets. Et je n'ai rien à y redire.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 20 mars 2008

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