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10 mars 2008

Saiichi, retrouver nos matins clairs

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Dimanche matin, Saiichi dort encore. Je descends le rejoindre. Dans l'obscurité. Il m'attendait dans son sommeil. Il finit sa nuit et je connais mon deuxième réveil. Je suis content qu'il soit venu à la maison prendre un peu de repos, de réconfort et de soutien.

Je t'en ai parlé de Saiichi, de sa belle âme, du regard si délicat qu'il porte sur la France, malgré ce qu'il endure pour exister. Tu as beau le savoir, tu as beau avoir même manifesté contre ces nouvelles lois sur l'immigration, quand tu te retrouves confronté à leurs conséquences concrètes, tu sombres dans une abîmes de perplexité et tu te dis : mon Dieu, comment avons-nous pu laisser faire ça. Tu penses à Matin brun. Désormais donc sur le territoire de notre bonne vieille France, si tu es étranger, tu ne vaux pas plus qu'un chien. Quand bien même tu y vis depuis plusieurs années, tu participes à sa vie sociale et culturelle, tu y as des amis et des amants, et tu y travailles en CDI. Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...

Mon récit s'était arrêté sur les dents serrées de Saiichi, deux mois durant à la fin de l'année dernière, pour ne pas mettre exposer sa demande de renouvellement de titre de séjour aux aléas d'un arrêt maladie. Et par son inévitable hospitalisation de janvier, parce que'on ne dissimule pas impunément un lumbago à son propre corps. Il venait alors de recevoir un "récépissé" - ce terme est barbare, mais c'est un trésor - accompagné de l'invitation à venir retirer sa carte de séjour à partir du 27 février. Seulement voilà, un fonctionnaire zélé a rattrapé son dossier. Il l'a examiné, non pas à la loupe, d'un oeil plutôt distrait semble-t-il, au contraire, mais à repéré une chose. Une toute petite chose. Entre l'emploi qu'il occupait au moment où lui fut accordée la première fois une autorisation de travail, non pas comme travailleur temporaire, mais comme salarié, et celui qu'il occupe aujourd'hui, au moment du renouvellement de son titre de séjour, il perçoit un salaire inférieur de 250 euros.

C'est dur, quand on vit à Paris, de perdre 250 euros par mois. Ça oblige à faire des choix de vie qui peuvent-être drastiques, ça implique des renoncements, un changement de train de vie, des sacrifices. Ça rend la vie plus difficile. Le cinéma et les concerts, il faut moins y penser. Les retours au pays, il faut les espacer. C'est dur, mais quand tu as ta vie en France, tu patientes, tu te dis que viendra le temps où tu réussiras à décrocher un boulot plus intéressant, où tes connaissances seront reconnues. Tu sais qu'il faudra du temps, mais tu t'organises et tu y crois.404083052.jpg

Seulement voilà, les lois Sarkozy de juillet 2006 prévoient une chose : en cas de "modification substantielle des conditions de travail et de rémunération", la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) peut te refuser le renouvellement de ton autorisation de travail. Elle en a le droit. Un fonctionnaire a le droit de décider que, puisque tu gagnes moins d'argent, tu n'es plus légitime à rester vivre en France. Qu'importe ta vie, qu'importe tout. Un chien, je te dis !

Et là, une machine infernale se met en route: le 25 janvier, on te convoque en urgence à la préfecture pour te confisquer la lettre d'invitation par laquelle t'apprêtais à aller retirer le sésame attendu. Le 15 février, la DDTE t'informe de sa "Décision" de ne pas te renouveler ton autorisation de travail, en raison de "modifications substantielles etc...". Et le 29 février, la préfecture t'informe en recommandé que, attendu du refus de renouvellement de ladite autorisation de travail, le Préfet a rendu un arrêt qui t'oblige à quitter le territoire sous un mois.
Sous un mois.

Saiichi a un mois pour faire son deuil de cinq années de sa vie, de cinq années de construction de relations sociales, un mois pour sécher les larmes de ses amis, de ses amours, de ses amants, de ses camarades d'orchestre... un mois pour tout plaquer !

Ou alors, nous avons un mois pour empêcher ça. L'avocate n'est pas pessimiste. La DDTE a commis moultes erreurs dans sa "Décision" de non renouvellement : dans les libellés, ils se sont planté de date de naissance, de nationalité (ils ont fait de Saiichi un cambodgien), de numéro d'étranger, et même de sexe. Et puis quand on travaille dans un même secteur d'activité et que ta baisse de salaire n'est pas telle qu'elle te fait basculer dans la précarité, avec impossibilité de payer le loyer par exemple, c'est plaidable. Plaidable. Mais en attendant...

Il faut se préparer à affronter une perte d'emploi, à vivre quelques semaines, quelques mois, en situation irrégulière, à se cacher ou au moins à faire attention. Il a de la chance, Saiichi, il n'est pas noir, il n'est pas arabe, il n'est pas chinois non plus. Et pourtant, comme eux, si nombreux à connaître ce calvaire sans disposer de soutien, il doit apprendre désormais à vivre comme un chien.

407617794.jpgDans le lit ce dimanche matin, l'espace de quelques caresses et d'un baiser, le temps d'une parenthèse d'amour, sexe tendu et peau ardente, l'espace d'un matin clair, il a échappé au rêve qu'il fait désormais chaque nuit depuis que la lettre de la préfecture lui est arrivée : il y descend de son appartement parisien, deux flics l'accompagnent, il a les mains menottées dans le dos.

Commentaires

Grrrrrbxlknmdrrblxxkpf!!! Ça te consolera pas, mais t´es pas le seul à enrager. La connerie bureaucrate, dépendre de ce que pond un gratte-papier dans son coin...

On peut certes débattre de la nécessité de contrôler les flux migratoires, de reconnaître l´impossibilité pour les pays riches d´accueillir tous les candidats à l´immigration....Mais là, faire tout ce foin pour un japonais vivant en France. Et le plus con, c´est que vue la réputation du Japon en matière d´immigration, l´efficacité de son administration et de sa police, ce serait pareil ou pire si tu étais dans la même situation au Japon.
Ces crétins préfectoraux voient-ils les samouraïs à nos portes? Le Soleil Levant appréhende-t-il un déferlement des hordes gauloises?
Aucune explication rationnelle pour ce genre d´attitude de la part des administrations de deux pays sans le moindre risque de débordements migratoires, si ce n´est l´attachement de l´administration à faire sentir son poids, ses privilèges sur la vie des individus. Rien d´étonnant dans deux pays si centralistes et bureaucratisés.
Toujours des problèmes quand on laisse l´Etat se mêler de gérer la vie des gens.

Courage

Écrit par : zarxas | 10 mars 2008

Je me pose une question, sans doute idiote. Qu'est-ce qu'on peut dire ? Qu'est-ce qu'on peut faire ? Sincèrement.
Nos paroles et nos actes auraitn-elles un poids quelconque. Je crains que non.
Et j'espère pour lui, pour vous, pour nous et pour mon pays que l'avocate vaincra là où la bureaucratie se perd.

Écrit par : Olivier Autissier | 10 mars 2008

Ca fait mal au cœur d’avoir rencontré S. dans ce contexte, les larmes au bord des yeux, et malgré tout capable de rendre un sourire triste. Mal au cœur de se sentir impuissant à faire autre chose que lui sourire.
Je reste optimiste, tu sais. J’ai confiance en ta détermination. Les multiples erreurs qui jalonnent le dossier de S. montre le peu de sérieux et de respect avec lequel l’administration française traite l’immigration …
J’ai assisté à la détresse de quelqu’un qui était dans la même situation que S., il y a des années, et j’ai ressenti la même rage froide que toi. Nous avons gagné, nous aussi.

Écrit par : Fiso | 10 mars 2008

Il faut se battre !!
Comme tu le sais, je n'accepte pas que l'on traite les étrangers comme on le fait. J'espère que S. trouvera bientôt la solution à ce difficiles problème. Et puis c'est quand même grâce à tous ces clandestins que notre pays a des routes, des immeubles, et tout un confort à des prix défiant toutes concurrence, sauf que maintenant on a trouvé plus facile d'aller les exploiter chez eux.
Je me répète encore et encore, tu le sais. je n'aime pas ce qui se passe en France. Et quand je vois que les français ont encore donner trop de voix à ces politiciens.. Je pense qu'il leur faudraient encore souffrir beaucoup pour enfin réagir !!!

Écrit par : christie | 10 mars 2008

On n'ose imaginer une telle situation et pourtant ... se battre oui et proposer toute l'aide qu'on pourrait apporter d'une manière ou d'une autre. De tout coeur avec lui et n'osant croire que ce combat ne pourra être gagné mais quelle impuissance face à cette administration tellement grotesque qu'elle en devient ridicule, c'est son point faible, tant d'erreurs dans son dossier ne peuvent être ignorées.

Écrit par : Bougrenette | 10 mars 2008

Un combat, ça se prépare, et tu as l'air de t'y préparer bien. Essaye en plus d'y trouver du plaisir, plutôt ke du dépit et vous serez bientôt invincibles.

Tu dis : "Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...". Moi je trouve ça plutôt rassurant, ke chacun soit logé à la même enseigne. Ca laisse supposer ke c'est la loi et ke la loi ki s'applique. Mais est-ce qu'il n'en est pas là pask'ils l'ont estempillé Cambodgien ?

Notre travail, c'est de continuer à démontrer patiemment mais fermement la richesse (économique, culturelle, de coeur...) qu'apporte l'ouverture. Le mouvement contre le rigide. Un combat de tout temps, un combat de titans.

Écrit par : wajdi | 10 mars 2008

-> zarxas -> J'accable pas le gratte papier, il doit déjà s'arranger avec sa conscience. Je préfère attaquer les circulaires qui leur mettent la pression, la politique, les logiques du chiffre... Je ne crois pas que les Japonais soient craints, je crois qu'il leur faut étendre coûte que coûte le vivier des sans-papiers, pour faciliter la réalisation de leur objectif de 25.000 reconduites à la frontière. C'est presque de l'alevinage, plus y'a de poissons au départ, plus en tirant pour remonter le filet, on est sûr qu'il y aura des prises !...
-> Olivier Autissier -> Si toi ou quelqu'un souhaite envoyer une lettre, un message à S., une lettre qui témoignera, à ta façon, de son insertion, de sa vie et de l'intérêt que tu as pour sa situation, une lettre qu'il pourrait joindre à son dossier pour lui donner du poids, laisse-moi un mail, et je te suggèrerais comment faire. Merci, en tout cas, de ta proposition ;
-> Fiso -> merci de ton témoignage, je sais ce que tu as traversé aussi. Merci de tes encouragements et de ton optimisme aussi. Oui, nous tiendrons, et nous gagnerons ;
-> christie -> Je sais que tu es une battante. Mais je ne suis pas sûr que le surcroît de souffrnaces conduit à un surcroît de lucidité et de combattivité. C'est pour ça que je n'ai jamais été un adepte de la politique du pire ;
-> Bougrenette -> Ton aide nous a déjà été pécieuse : oui, il y aurait quelque chose de grottesque, si ce n'était si tragique ;
-> WajDi -> j'ai du plaisir dans ce combat, même si j'exprime ici mon dépit : du plaisir à être du côté de l'humanité, et du plaisir à mener ce combat pour et avec S. Tu as raison, la présomption de "cambodgianité" a peut-être pesé sur le cours qu'a pris son dossier, je crois aussi tout à fait possible qu'il y ait une volonté forcenée de ne laisser passer aucune cible potentielle pour "tenir les objectifs" d'expulsion ; "le mouvement contre le rigide" : j'aime l'idée de ce combat, je la reprends.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 10 mars 2008

La rage au ventre à la lecture de ce billet. Ne pas lâcher, s'il y a des vices de forme, vous pouvez faire casser la décision.

Tu sais la plupart des chiens sont traités comme des rois en France, mieux que beaucoup d'humains...

Écrit par : Fauvette | 10 mars 2008

Merci Oh!91 et mes ami(e)s qui ont laissé un commentaire. Je vous offre un morceau de Debussy « Beau Soir ». C’est la musique de votre pays, la France. Cela me donne une nostalgie, car j’ai joué ce morceau pour un examen d’accompagnement de piano au Conservatoire de Tokyo. Quel pays qui produit cette mélodie si belle, si douce ! http://fr.youtube.com/watch?v=7q8SoQydK-w&feature=related

Écrit par : Seiji | 11 mars 2008

Fauvette a raison, les chiens sont souvent bien mieux traités que les êtres humains, en France.
S., courage, ne lache pas. La France serait folle de ne pas vouloir te garder. Courage et pensées.
Oh !, je te l'ai déjà dit, tu sais où nous trouver...

Écrit par : M. | 11 mars 2008

Indigné aussi, tout pareil, et d'accord avec Wadji sur le fond. Mais laissons l'indignation, qui ne conseille qu'un temps.
Il y aurait peut-être un truc à fouiller : affronter l'administration avec ses propres armes. c'est-à-dire le bordelou.
Qu'est-ce qui se passe, par exemple, si S. est un célèbre violoncelliste avec un certain nombre de dates en France ? Est-ce qu'il gagnerait du temps pour son avocate ? Ou s'il augmentait son salaire en vendant des tableaux, (re)devenait étudiant à temps partiel ? Bref, s'il s'inventait un statut pour rendre encore plus pénible la tâche du bureaulier de base et se sortir de la mauvaise "petite case" ?


... ouais, bon, vaudra mieux l'appeler un plan B, peut-être. en tout cas ça m'énerve et ça m'active les neurones.
Hasta siempre et tout ce genre de choses.

Écrit par : manu | 11 mars 2008

"Beau Soir" !!! c'est un de mes morceaux préférés !!

Oufff j'en ai le souffle coupé, merde... coïncidence ?? encore ???

Merci Se. je me joins à tous les autres, pour te tenir virtuellement la main, te serrer (attention au dos!), te dire que nous pensons à toi, et que si l'on peut faire quelque chose de plus concret, n'hésite pas...

Écrit par : lancelot | 11 mars 2008

-> Fauvette -> Les vices de forme ne suffiront peut-être pas à faire casser la décision, ils peuvent aider à gagner du temps, mais il faudra surtout gagner au fond. Je suis optimiste parce que S. commence à y croire ;
-> S. -> Comment tu trouves la force d'invoquer Debussy dans la tourmente ?
-> M. -> Oui, je sais où vous trouver, et je vais bientôt vous solliciter, je crois, pour envoyer à S. un petit courrier personnel, qui dira votre intérêt, ou votre amitié pour lui, et qui renforcera le sens qu'il y a à garder S. parmi nous ;
-> manu -> C'est bien d'un romancier, ça, de faire de S. un "personnage" fictionnel... et dans les romans, ça suffit à mettre une administration à l'envers ? Merci de partager notre révolte et notre combat ;
-> lancelot -> Bonne nouvelle, le dos de S. va mieux. Paraît même qu'il va pouvoir recommencer la piscine pour consolider doucement sa colonne vertébrale.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 14 mars 2008

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