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09 mars 2008

dans la peau de Laurent (D)

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Il y a une mode inter-blogs de jeux partagés. Bien plus que des chaînes, comme celle des six petites choses sans importance, ce sont des exercices littéraires. Mes amis balmeyer et Zoridae aiment bien ces défis-là. Avant la thématique changer de sexe, qui a donné lieu à un certain nombre de contributions croustillantes, ce sont les tortues de mer qui avaient occupé les neurones de nos joyeux lurons. Je dois dire que cette forme d'exercice est assez rigolote, et dans ce domaine, je suis sensible aux productions désaxées. Un peu novice en la matière, quand m'est venue l'idée de la lettre de Laurent, je n'ai pas pensé solliciter d'autres blogs pour ça. Déjà, des plumes, ça me faisait honte, mais mobiliser des pages, de l'espace mémoire, des publics, des audiences... Je n'ai pas l'âme d'un intrus (même si j'en ai parfois les pratiques, suivez mon regard).

Tout ignorant des bonnes moeurs, j'ai donc mis à ta disposition une boîte mail. Et grâce à toi (nous avons été 7 à ce jour, moi compris, à "jouer"), j'occupe mon blog, je le fais vivre. Enfin, tu le fais vivre. C'est un peu égoïste de ma part, mais c'est tellement généreux de la tienne. Tellement. Et puis avec ce système, des lecteurs non-dépositaires d'un blog ont pu participer aussi, et de quelle façon, finalement, ce n'est pas si mal non plus.

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Dans la peau de Laurent

proposition N° 4

par lancelot

Cher Olivier

Je réalise avec étonnement en démarrant cette lettre à quel point il m’est difficile de combler par l’écriture ce vide creusé par des années de mutisme. Tu vas peut-être trouver ce qui va suivre étonnant car il y a certains aspects en moi que je t’ai toujours soigneusement cachés. Mais voici : écrire sur moi-même, décrire ma vie, mes envies, mes craintes, mes terreurs, mes plaisirs, mes joies, ça je sais. Parler des autres, les commenter, les jauger, les juger même (mon plus grand défaut dans mes relations à autrui), ça je sais encore mieux. Mais depuis ce défi que tu as lancé, redevenir au milieu des autres le Laurent que tu as connu, en train de nager vers toi, debout sur le rebord de cette piscine olympique, chacun essayant son rythme, sa grâce, sa force, sa direction, son mouvement, dans une compétition virtuelle, putain que c’est dur.

J’ai toutefois l’orgueil, la faiblesse de penser que le principal intéressé (moi-même en l’occurrence) a le droit de prendre part au jeu.

J’ai tremblé quand j’ai lu ce message il y a cinq jours sur ton blog parce que j’ai su que quoiqu’il arrive, je me devais de le relever. J’avais déjà négligé pas mal d’autres enjeux avec des haussements d’épaules : "C’est pas pour moi" "Ca m’ennuie" "C’est ridicule" "Je ne suis pas fait pour ça". J’ai rêvé pendant des années que je pouvais écrire. Je me passais mille petites faiblesses parce que tout est permis au Génie Méconnu (qui ressemble comme un frère au Raté Bien Connu !). Et puis, je suis mis au pied du mur. Il y a une échéance, dimanche prochain à minuit. Dans une de tes lettres, tu me disais que tu faisais trop souvent allusion à la mort. C’est vrai aussi pour toute échéance, c’est une petite mort en soi. Si on meurt, c’est toujours trop tôt – ou trop tard. Quand le trait est tiré, il faut faire la somme. On n’est rien d’autre que ses actes, on n’est rien d’autre que sa vie. Donc, ce matin, je conjure le silence, et la mort, pour quelques minutes au moins. J’agis. J’écris. Je t’écris.

Le O, l’O, l’Oh ! , l’Eau qui signe chacune des missives que tu m’envoies, ponctuée de tes souvenirs, de pays en pays, année après année, jour après jour, sur ton blog quotidien aujourd’hui, je l’ai longuement médité. Un cercle que j’arpente sans fin aujourd’hui. Des lèvres exprimant la surprise, ou le désir. Tu pourrais être Olivier bien sûr, mais aussi Oscar, pourquoi pas ? Et c’est JUSTE après m’être fait cette réflexion que je suis tombé sur ta dernière lettre où, à l’occasion du faux départ de Castro de la vie politique, tu évoquais ce jeune Cubain qui n’est pas toi.

Alors, comme je ne peux imaginer que tu aies fait l’amour à Cuba avec ton homonyme, j’écris à Olivier. Celui dont je n’ai jamais oublié le nom. Celui dont j’avais repéré les boucles, la barbe, le regard pétillant à bord du transsibérien. Celui qui m’avait épaté lorsque je l’écoutais jouer de la flûte alto. Non pas que les airs que tu en tirais m’aient exalté, mais c’était l’engagement de l’apprenti flûtiste en soi qui m’épatait. Une flûte alto traversant la Sibérie, WAOW. Pourquoi pas, au fond ? Aurais-je trouvé moins audacieux et plus banal de te voir transporter une balalaïka ? (un peu d’humour…).

Après ces années de silence, T’écrire, écrire à TOI enfin me libère, m’éloigne de mon cœur, me fait du bien. Les jours où je me sens débordé de regrets, étouffé de frustrations, il m’est souvent arrivé de me réfugier dans la page blanche. Mais cela, tu ne l’as jamais su. C’est un secret que je n’accepte de te confier qu’aujourd’hui. Habitué que tu es à mes courriers parcimonieux, à mes silences, tu n‘aurais jamais cru cela de moi, avoue… L’écriture, dérisoire tentative d’oubli, me sort du cœur, comme un long filet de sang, au rythme où ma mémoire se souvient. J’écris comme on exorcise. Quelquefois il faut s’arrêter, se résoudre à l’idée qu’on ne peut jamais aller jusqu’au bout, au plus profond, dépasser le moment où généralement on a une crampe au poignet ou au cœur et que ça devient trop difficile.

J’ai su que tu m’aimais avant même que tu ne le saches toi-même. J’aimais ton regard qui glissait sur moi comme une caresse. Lorsque nous étions ensemble en tête à tête, j’aimais tes silences, même si ma volubilité était une fausse et inutile tentative pour les conjurer. Bien sûr, je n’étais pas prêt. De l’amour des hommes, du vrai, j’entends, je ne connaissais que ce que Jean-Pierre m’avait laissé entrevoir. Non, nous n’avons jamais été amants, lui et moi. Mais nous avons été mieux que cela. Il était mon guide, mon mentor, mon maître à penser, même si ces expressions peuvent paraître galvaudées et maladroitement emphatiques aujourd’hui. Lui, je l’aimais. Véritablement, passionnément et totalement. Bien sûr, j’étais au courant de sa séropositivité. Elle n’aurait jamais constitué un obstacle pour moi. Mais lui m’a fait comprendre, sans même le formuler verbalement, que je devais trouver ma voie ailleurs. Que, malgré moi, il n’était, pour moi, qu’une étape avant que je ne reprenne mon chemin. Il s’est toujours refusé à moi. Son côté sage, exact, inébranlable, droit et pur. Et, plus tard, lorsqu’il est parti pour toujours, malgré mon chagrin, j’ai senti en lui tenant la main, à cet instant ultime, sa hâte d’oiseau captif, fait pour s’enfuir à tout jamais vers l’immensité. Il m’a laissé comme dernier cadeau, après tant d’autres, sa bonté, comme un éclat, paradoxalement douloureux, lové dans mon cœur à tout jamais.

Quand nous nous sommes connus toi et moi, j’essayais de m’échapper. D’échapper à son influence sur moi. Mais c’était une emprise qu’il n’a jamais exercée volontairement. J’en étais le seul acteur, l’unique moteur. Le lien qu’il avait tissé entre nous avait toujours été léger et impalpable. Jean-Pierre m’emmenait sans m’emporter, il me tenait sans me prendre, il m’aimait sans me vouloir. J’ai senti, compris, intégré cela très vite, mais sans l’admettre avec mes tripes. Contrairement à toi, je n’avais pas peur de mon désir pour les hommes en général, ni pour lui en particulier. Avant de le connaître, rien n’avait d’importance réelle à mes yeux. Les filles, les hommes que j’avais étreints lors de mes errances, il me paraissait tout naturel que je les oublie comme eux m’oublieraient. La vie comme une partie de Marelle. On ne reste jamais prisonnier dans l’enfer ou le paradis. On saute par-dessus, et on retombe sur ses deux pieds.

Jean-Pierre m’a appris, entre mille autres choses, l’acuité du cœur. Lors de ces soirées de voyage à travers la Sibérie, quand nous nous retrouvions tous les quatre, Laurent, Florence, toi et moi, je sentais (c’était physique) ton désir glisser vers moi, malgré ta neutralité étudiée. Et, plus de vingt ans après, j’ai honte de te l’avouer, Olivier, je reconnais en avoir joué. Ce désir amoureux, qui allait au-delà, je pense, de la simple attraction physique (notre complicité, notre amitié, très fortes, la classait bien au-dessus), ce désir donc, j’ai aimé le regarder grandir, croître et évoluer. J’étais pour toi ce que Jean-Pierre était pour moi et cela me procurait un sentiment de puissance, de revanche. J’espère que ces mots ne te blesseront pas. Je marche sur des œufs en ce moment, tu sais. Mais, je te sais suffisamment intelligent pour comprendre aussi (aujourd’hui en tout cas, si à l’époque tout cela te paraissait désespérément flou et ambigu) que ce jeu n’était possible pour moi que dans la mesure où je t’aimais, moi aussi, très fort. Ce n’était pas Jean-Pierre que je « punissais » à travers toi, c’était moi-même. Sans que j’aie jamais éprouvé pour toi autre chose qu’une amitié instinctive, et une tendresse sauvage, physique, je peux te dire aujourd’hui que je te désirais. Mais je connaissais ton parcours passé, j’entrevoyais ton chemin à venir, et je savais que je ne pourrais te donner ce à quoi tu aspirais véritablement et inconsciemment à ce moment-là. Je savais que je ne pourrais être qu’un obstacle, et non un pont, sur la route que tu allais entreprendre. Un chemin que tu ne saurais suivre seul, bien sûr, mais j’étais trop jeune pour te tendre la main alors.

La vie a brouillé à nouveau les cartes, et nos méandres respectifs ne se sont plus croisés qu’occasionnellement. J’ai été paresseux, lâche, pusillanime même dans le domaine de nos relations par courrier. Mais j’ai toujours gardé précieusement tes lettres. Elles sont belles. Tes mots, jaillis de ton esprit, de ta chair, de ton cœur. Emplis de toi. Tristes, amers, ou gais et pleins d’espoir. Ou nobles, héroïques même. Tes mots sont des hommes.

Ce matin, très tôt, avant de t’écrire, je me suis levé en faisant attention à ne pas réveiller Sébastien qui dormait comme un ange, insensible à la lumière qui filtrait à travers les stores. Je me suis rendu à la cuisine et j’ai regardé par la fenêtre, sur le lac. Lino se tenait sur les rochers et s’amusait à faire des ricochets avec des galets sur l’eau face au lever du soleil.

Depuis une semaine que nous sommes en vacances ici, à Lendas, nous avons vu et revu Lino. C’est un jeune étudiant en droit d’origine italienne avec lequel nous avons un peu conversé. Il est de toute évidence gay et nous a clairement laissé sous-entendre qu’il n’aurait rien contre une expérience à trois. Son corps est splendide. Il est adepte de gymnastique au sol et nous a fait quelques démonstrations ("exhibitions", devrais-je dire) sur la plage, c’est très impressionnant. Il est blond, et sa peau a cette nuance de hâle doré si rare et si particulière. Son torse comme un bouclier cuivré. Son seul défaut, immense, qui fait encore ressortir sa perfection physique : il est d’une stupidité à toute épreuve, ses plaisanteries sont lourdes et sa conversation d’un ennui mortel. Sébastien, qui lui a la chance de ne jamais se laisser complètement aveugler par la beauté des corps, ne cesse de me taquiner et de faire des paris pour savoir ce qui en moi l’emportera, de la concupiscence physique ou du découragement intellectuel.

Mais ce matin je repense à toi et à Jean-Pierre. Et Lino n’a rien pour lui. Seulement un corps doré magnifique en train de projeter sans but des cailloux plats sur la surface de l’eau.

Laurent

Commentaires

C'est drôle... Enfin, drôle étrange, je veux dire. Intéressante la tournure qu'a pris ce "défi". Intéressantes les propositions avancées. Et le regard que chacun te porte. Ici, Lancelot semble parler le même langage que toi. C'est drôle...
Ce que j'aimerais savoir c'est comment tu te situes, toi, face tous ces Laurent...

Écrit par : M. | 09 mars 2008

Etonnant mélange de présent et du passé, mais finalement ce passé était alors présent. Belle idée.

Écrit par : Olivier Autissier | 09 mars 2008

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