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19 février 2008

Laurent (6) l'avortement

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Je ne t'ai pas tout dit. Cette lettre à tiroirs, que je t'ai publiée , comportait un feuillet de plus. Un feuillet 2 bis, en quelque sorte, un arrière fond, un compartiment secret, dont j'ai retrouvé l'original, au milieu des copies des autres lettres, un feuillet écrit, soupesé plus encore sans doute que tous les autres, mais que je n'ai pas eu le courage de joindre. C'est donc un texte jamais lu par Laurent, celui de mon aveu avorté, que je te donne à lire aujourd'hui.

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Feuillet 2bis

Et puis j'ajoute un mot pour sortir du non-dit. Tu me séduis terriblement. Tu me plais et – ai-je envie de dire – je t'aime. Je t'aime pour ton caractère et ta personnalité, pour ta tignasse blonde, pour ton oeil rieur et ton sourire en coin, pour tes choix, pour ton parcours, pour tout ce que tu assumes.

Depuis longtemps, des fantasmes homosexuels accompagnent ma recherche du plaisir, que je le prenne seul ou que je le partage avec une femme. C'est mon jardin secret. Parfois, il s'embrase, je brûle et j'en souffre : emporterai-je avec moi des années de désirs refoulés ? Et parfois je me sens en paix avec moi-même. Car j'aime le contact avec un corps de femme, sa douceur, ses formes souples, sa fragilité, sa chaleur. La pensée d'un corps hirsute, poilu et boutonneux à mes côtés me dégoûte. Je regarde les hommes que je trouve beaux, mais le plus souvent, lorsque je me représente avec eux, en situation, alors ils me révulsent. Le moindre défaut, du visage ou du corps, prend des proportions de géant qui m'effraient.

Les hommes de mes fantasmes sont beaux, virils et  fins, musclés et tendres, souples, lisses, sans rien de féminin en dehors de8311f43badf0a27ff62e2f2b2fe31d1d.jpg la grâce infinie qu'ils dégagent. Ils sont jeunes, l'oeil est clair et perçant, ils rient. Ils sont construits à partir de l'image d'un film saisie au vol, d'une photo de magazine, d'un sportif vu à la télé, puis l'imagination les déshabille, les resculpte, les anime. Ce qu'ils ont dans la tête est indifférent, ce sont des hommes de fantasmes. S'ils font l'amour, c'est souvent avec une femme, c'est parfois entre eux ; ils me conduisent vers la frontière ténue entre ce que je suis et ce que je voudrais être. Quand leur sexe est dans ma bouche, je suis prêt à jouir. Une harmonie parfaite et absolue m'inonde, une perfection mille fois conçue, défaite et reconstruite. Et je me dit qu'aucun rapport physique réel ne pourrait reproduire à ce point la conjonction de l'extrême et du parfait. Je n'ai pas de telles exigences de perfection avec une femme, peut-être est-ce pour cela que c'est plus facile.

Il m'est arrivé par ailleurs d'aimer des hommes, c'est à dire de m'y attacher, d'y investir beaucoup de moi-même, à en chialer. Le plus souvent, sans aucun désir sexuel. Parfois si. Comme si cohabitaient en moi deux homosexualités distinctes : celle du fantasme érotique, et celle d'une amitié intense, qui correspondait plus à un besoin affectif qu'à un désir sexuel.

Pourquoi est-ce que j'éprouve le besoin de te dire tout cela ? Pourquoi maintenant ? Peut-être parce que de tous ceux qu'il m'est arrivé d'aimer, tu es le seul à être homosexuel. Le seul à qui je puisse ainsi me découvrir. Je ne tiens d'ailleurs pas à m'exposer, et tout ceci reste entre toi et moi. Toi et moi, seulement. Je suis enfermé depuis trop longtemps dans le mensonge pour qu'un affirmation soudaine de mon moi réel ne brise d'un coup tout l'univers que je me suis construit, tous les liens sociaux que j'ai tissés et qui me procurent une grande satisfaction. Mon homosexualité affirmée, j'aurais peut-être, comme tant d'autres, été enfermés dans le ghetto. Vivre hors du milieu m'a ouvert des portes et des horizons. J'ai côtoyer et j'ai travaillé avec de gens extraordinaires auprès de qui j'ai appris beaucoup, au plan politique, bien-sûr, mais aussi aux niveaux culturels et intellectuels. Vivre en refoulant des désirs, des besoins immédiats, physiques et matériels, m'a aussi donné une force de caractère, un sens du don de soi, une humilité qui, je pense, ont fait beaucoup pour les responsabilités qu'on m'a confiées. Je crois pouvoir dire que je suis plutôt apprécié de ceux avec qui je travaille, de ceux avec qui j'ai fait mes études. Je ne manque pas d'amis – sauf ici à Budapest, bien-sûr. Je ne regrette rien de tout cela, et j'aurais trop peur de tout briser.

Je supporte d'autant plus ce mensonge que je sais prendre du plaisir auprès d'une femme. J'aime chez la femme l'impulsivité, la franchise, la lucidité, le besoin de comprendre. La femme est exigeante, elle te remet les pieds sur terre. Ma stabilité avec Armelle s'est construite dans cette confrontation permanente, secrète, avec moi-même. J'ai toujours pu me raccrocher à elle, pourtant si fragile. Et c'est pourquoi dans ces moments, elle me manque et je l'aime.

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Voilà, c'est pas top, je m'en excuse. Visiblement, en l'écrivant, j'étais déterminé à l'envoyer, j'aurais sinon pris moins de détours par mon rapport aux femmes pour légitimer où j'en étais. Puis va savoir, un moment d'effroi, un de plus, et je l'ai rangée. Mais je crois que mon appréhension d'alors pour des contacts homosexuels y est exprimée avec justesse. Il m'arrive de l'oublier parfois, mais cette letttre me rappelle que j'ai longtemps porté en moi quelque chose de profondément homophobe.

Qui que tu sois, tu y trouveras sans doute quelque chose de toi.

Commentaires

Et avec tout ça, comment as-tu pu abandonner Armelle et les femmes ?

Écrit par : DonDiego | 19 février 2008

Pas top ? hum tout est relatif, effectivement des tours et des détours mais la déclaration est là, double jeu, ce quelque chose de profondément homophobe, ressemble à cette "haine" si proche de l'amour que certaines limites s'effacent dans la confusion. Ca prouve aussi que tu as su aimer les femmes, ta femme pour de "vrai".
Je vais aller signer la pétition. Bises du jour.

Écrit par : Bougrenette | 19 février 2008

Pas top ? Tu plaisantes, j'espère ? J'aime le regard aiguisé sur soi-même, le risque de dire, la clarté du propos. Et c'est si joli de penser que finalement il t'a fallu quelques années d'attente pour oser le donner à lire...

Écrit par : manu | 19 février 2008

Nous sommes des entités, un mot pas trop poétique, mais qui traduit ma pensée. Nous sommes faits de chair et de sang et prêts sans doute à vivre notre vie d'être humain et au plus large,nous la vivons, au plus proche de l'Humain nous nous retrouvons.

Écrit par : christie | 19 février 2008

"pas top" ?
Au contraire...
Questions exprimées, désirs refoulés, craintes exacerbées, dégoût ressenti, mensonges assumés... Tout ceci fait partie de notre vie et tu as le courage de l'avoir écrit (même si tu ne l'as pas envoyé...) et de le partager avec nous aujourd'hui.
La force de cet échange est de nous offrir une vision de ton cheminement intime. Tes craintes sur l'impact de ton aveu sur ton engagement militant et ton rôle (et ton image...) de leader provoquent des échos profonds en moi.

Je puise dans ton blog une force inouïe basée sur le partage et la tendresse, sentiments d'autant plus troublants que je ne te connais pas. C'est assez proche de ce que tu décris au Ryad. Je te souhaite de trouver dans ton blog autant de force en écrivant et en dévoilant des pans de ta personalité.

Le blog est parfois vécu comme un exhibitionnisme malsain, un onanisme suprême; le tien me semble être dans le droit fil de ta vie d'engagement, de don de soi, de questionnement intime.
Merci encore.

Écrit par : JG | 19 février 2008

Je ne sais pas pourquoi, mais je comprends complètement la révulsion dont tu parles... J'ai du le vivre dans une autre situation peut etre... Merci pour ton annonce express aussi :) bisous

Écrit par : Azulamine | 19 février 2008

C'est beau comme tu parles des femmes, je trouve.
Et puis le reste... Nous donner cette lettre à lire est d'une telle générosité... Une fois de plus, tu m'émeus.

Écrit par : M. | 19 février 2008

...C'est généreux, c'est vrai. Mais le fait de publier sur ton blog ce feuillet jamais envoyé à son véritable destinataire est peut-être aussi pour toi une sorte de "catharsis rétroactive". Laurent ne l'a jamais lu, alors en le publiant, tu l'envoies à tous ces Laurents (potentiels) que nous sommes. Nous retrouvons bien sûr un peu de toi en chacun de nous, mais aussi (et c'est plus subtil) un peu de Laurent aussi.

Sauf que nous, nous te répondons ici.

As-tu gardé contact avec lui ? Tu nous le diras probablement dans une prochaine note. Serait-il susceptible de tomber par hasard sur ton blog et d'y retrouver, enfouie, cette missive adressée à lui il y a des années ?

L'idée est à la fois douloureuse et consolante. Un mélange de plaisir et d'angoisse. "Exhibitionisme malsain" ? "Onanisme suprême" ? Peu importe, le résultat est là : aujourd'hui, des dizaines de Laurents te demandent de leur réécrire...

Écrit par : lancelot | 19 février 2008

-> DonDiego -> Arrête de te rassurer, de te trouver des excuses à la con... tu as bien compris que je devais quitter Armelle, comme épouse et amante, parce que dans ce rôle, elle n'était qu'enfermement pour moi. Mais que je l'y enfermais aussi, parce qu'elle sentait mon désir pour elle insincère, et que s'évanouissant, il la fragilisait. Elle est aujourd'hui trés bonne amie, je l'aime comme femme, et librement, parce que je n'ai plus d'obligation de désir. A ça aussi, essaye de penser ;
-> Bougrenette -> merci pour la pétition. Oui, je l'ai vraiment aimée, je m'y suis souvent raccroché pour échapper à mon mensonge. Elle m'a beaucoup aidé à me libérer, je le raconterai peut-être, un jour ;
-> manu -> douze ans exactement Manu... Eh! bé, tes compliments me touchent toujours, je n'ai pas oublié ton défi, je vais même en parler demain ;
-> Christie -> Je ne suis pas sûr d'avoir compris la totalité de ce que tu veux dire, là, en rapport à ce texte, mais à y réfléchir, je veux bien y souscrire ;
-> JG -> Holà, tu me fais cramoisir. Te donner "une force inouïe", si c'est ce que je te provoque, quel vertige, quelle charge aussi et quelle responsabilité. Je le prends comme un encouragement, en tout cas à poursuivre, si je le peux, dans cette voie et dans cette voix.
Je ne voudrais pas non plus que tu idéalises trop, mais c'est vrai que ce blog me permet de poser les crampons sur des parois glissantes. La seule chose c'est que je ne me savais pas avoir le goût de l'aventure, alors je ne me suis pas vraiment préparé à tous les scénarios. Ca m'a valu quelques déboires émotionnels, que j'ai pu surmonter avec des soutiens. Je suis déjà mieux armé, là ;
-> Azulamine -> peut-être qu'au fond, je l'écris en en faisant des tonnes, mais c'est assez commun la peur du monstre avant les premières fois ;
-> M. -> Sur les femmes, je crois que j'ai toujours su bien écrire, parce que je les ai toujours aimées (et contrairement à ce que l'on peut lire parfois, ce n'est pas une peur des femmes, qui fait l'homosexualité) ;
-> lancelot -> Ton com ne pouvait mieux tomber, il introduit à merveille ce que je me prépare à publier demain : vous retrouvez un peu de Laurent aussi, en chacun de vous, c'est exactement ce que je crois. Et c'est pour ça que j'ai envie de faire ce que je m'apprête à faire.
Mais pour rèpondre à tes questions : Nous sommes toujours en rapport avec Laurent, bien qu'il vive aujourd'hui sur un autre continent. Nous venons de traverser une nouvelle brouille d'un an, comme si nous y étions condamnés, je lui ai dit que je tenais un blog, il m'en a demandé l'adresse, je lui ai dit qu'il était anonyme et intime, que je préferais pas, mais qu'avec quelques mots clé bien choisis, il pourrait sans doute le retrouver facilement, il n'y ai pas arrivé, nous n'en parlons plus. Ca dit l'ambigüité où je suis avec ce blog vis-à-vis de mes amis les plus chers.

Écrit par : ¡Agua!91 alias entre2eaux | 19 février 2008

Elle est très belle ta lettre, émouvante.

comme il est long et difficile de trouver la voie qui apporte la bonheur (j'entends par bonheur la sérénité, l'équilibre)

Écrit par : céleste | 19 février 2008

Si tous les hétéros avaient ton amour et ton respect des femmes, nous serions sauvées ! Chapeau Oh91. Et merci pour ta sincérité, vraiment.

Écrit par : Fauvette | 19 février 2008

-- Oh. Ne sois pas trop cramoisi... j'ai écrit "inouïe " dans le sens premier (que je n'avais jamais entendu ou ressenti auparavant)
Je partage ton image des crampons. J'espère qu'ils sont suffisants pour te retenir face à tes "déboires émotionnels" L'expression orale ou écrite est la première étape de la catharsis, comme le sait tout étudiant en première année de psycho. Manifestement tu est déjà bien engagé dans cette voie.
Continue, tu t'aides et accesspoirement tu nous aides, et comme nous le savons, on est jamais trop aidés (lol)
Bises.

Écrit par : JG | 20 février 2008

à OhOh : et tu crois toi avoir trouvé la vérité universelle en quittant Armelle ? Que ce choix te convienne, ok. Mais, si c'était une recette pour tout le monde, ça se saurait non ? Les histoires peuvent se ressembler, mais la standardisation relève d'autres domaines...

Écrit par : DonDiego | 20 février 2008

-> céleste -> et puis des fois, la sérénité et l'équilibre, on les a trouvés, et malgrés tout, on découvre que ces constructions sont fragiles ;
-> Fauvette -> Heureusement, beaucoup d'hétéros ont non seulement cet amour là à donner, plus beaucoup de choses que moi, je ne sais plus donner ;
-> JG -> bon, ben j'ai jamais fait de psycho, mais en avant pour la catharsis ;
-> DonDiego -> Je ne prétends pas incarner un modèle, je te fais part de mon expérience, je crois simplement que par un bout ou un autre, elle peut valoir pour d'autres.

Écrit par : Oh!91 | 20 février 2008

Que sont donc ces choses que tu ne sais plus donner et que les hétéros donnent (aux femmes, je suppose) ?
Ta façon de faire part de tes expériences en réponse à mes com, a des couleurs de prosélytisme... pas d'accord ? Dsl pr ce com qui devrait plutôt être sur ta boite mail.

Écrit par : DonDiego | 20 février 2008

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