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14 février 2008

Laurent (5) la déclaration

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Le moment est venu, je te l'avais promis. Ce sera ma dernière lettre à Laurent. Nous sommes en mars 1996, j'ai retrouvé Laurent depuis quelques mois, après que nous ayions été perdus de vue pendant quatre ou cinq ans. Un autre Laurent, un Laurent authentique, reconnu enfin dans sa vérité, admis comme tel. Je voyais en lui la lueur du bout du tunnel, le moyen, le seul moyen de sortir, non pas du placard où j'étais depuis l'enfance, mais de l'abîme de désespoir ou d'impuissance où je me voyais.

J'entretenais cette amitié qui m'était précieuse, j'écrivais des lettres où j'essayais de rendre mon trouble perceptible, mais il ne perçait rien. Je n'en pouvais plus de ne pouvoir être vu dans ma vérité à moi, celle que j'allais bientôt être prêt, enfin, à jeter à la gueule du monde, mais qui m'entravait encore, et que je haïssait.

Alors je fis cette lettre, incroyable, où au milieu de récits de voyage je voulais lui dire mon amour, puisque cet amour m'apparaissait la seule sortie, mais où je ne lui balançait qu'une haine, orgueilleuse et dépitée, à la figure. A la suite de cette lettre, un nouveau silence s'instaura entre nous. De plusieurs mois. Et je dus cheminer seul jusqu'au bout.

Cette lettre était perverse, je crois pouvoir le dire aujourd'hui. Elle était écrite sur trois feuillets recto-verso. Tu comprendras pourquoi je te dis ce détail.

En postant cette partie de moi aujourd'hui, à un moment où je me sens si fragile, la main encore tremblante, je ne sais pas si je m'aide à relativiser l'épreuve que je traverse, ou si je m'y enfonce dans une insupportable répétition, ne livrant au fond qu'un calque, un de plus, d'une même quête toujours vaine, d'un doute pernicieux sur la sincérité du monde, qui pourtant me ressemble si peu.

[Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

Laurent (2) à côté de l'essentiel

Laurent (3) retour de Calcutta

Laurent (4) écrire pour te faire parler

et sur le pourquoi, j'ai conservé ces lettres, c'est ici.]

_________________________

Feuillet 1

Budapest, le mercredi 27 mars 1996

Mon très cher Laurent,

Les mots de démarrage étant toujours les plus difficiles à trouver, laisse-moi commencer cette lettre par une ordinaire plantation du décor. De mon décor. Dans la petite alcôve qui fait anti-chambre au grand salon (que de grands mots pour décrire de sordides mûrs recouverts de papier peint délavé, imitation lambris), je viens de m'installer à la petite table, en thèque comme il se doit, d'où j'ai évacué le foutoir de ces derniers jours afin de me faire une place pour écrire, mais où je viens de me servir un petit jaune. Avé de la glaceu, si teu plé ! Renaud, en arrière fond musical, me vient assourdi de la cuisine. La lessive est étendue dans la salle de bain au dessus de la baignoire. La soupe aux choux mijote. Il lui faut encore une bonne heure. Autant dire que mes tâches ménagères du jour, vaisselle comprise, sont quasiment terminées. Il me reste à me laisser porter. Tu es mon invité malgré toi pour mon apéritif. Si tout se passe bien, je te garde même pour la soupe aux choux. Et plus si affinités. A ta santé !

4b9ba211c57f5b462c8bf779a259b0df.jpgJ'ai tardé plus que d'ordinaire pour te rédiger ce petit mot. D'habitude, mes séjours hongrois m'inspirent d'avantage, dois-tu penser. A moins que tu ne me crois fâché, ou las d'animer cette correspondance à sens unique. Il n'en est rien. Je rentre simplement d'un séjour au Sahara occidental qui n'était pas initialement prévu dans mon programme. Tu te rappelles du Sahara ? Je t'en avais vaguement parlé, de retour d'une visite précédente. Un désert, des gens simples, un horizon infini, des nuits fraîches et étoilées, la magie du thé entre les mains des femmes.

Cette fois, il s'agissait de mettre sur pied une mission d'enquête. En fait, une jeune équipe de travail chargée de recueillir des témoignages et des faits concernant leur condition de réfugiés, et aussi de relever les obstacles mis par le Maroc à la réalisation du plan de paix. Permets-moi, sans vouloir faire plus de politique ici, de te dire après cette seconde visite combien mes premières impressions s'en trouvent confortées : ce peuple mérite qu'on lui laisse sa chance. Ces gens sont généreux et lucides, ils ont une force de caractère époustouflante, leurs dirigeants sont ouverts sur le monde et d'intelligents tacticiens. Ils ne vivent pourtant que de l'aide humanitaire. Inutile de te dire à quel point la moindre manifestation de solidarité est appréciée.7aff98a6666d0e1484c08c72af0bb9d0.jpg

Ce sont peut-être les femmes qui fascinent le plus (on voit d'ailleurs assez peu d'hommes, la plupart sont dans des zones militaires). Toute la société civile repose sur leurs épaules. Celles qui font le thé – disons plutôt celles qui conduisent son rite – sont souvent les plus belles. Peut-être parce que, par ce geste, elles donnent plus que les autres. Ou alors parce que leur présence s'affirme d'avantage, ce qui revient au même : elles trônent en tailleur. Leur regard veut dire : c'est pour toi que je m'affaire. Leurs mouvements, en particulier celui par lequel elles ajustent sans cesse le foulard qui les habille, sont pleins de grâce. Dans ces regards et ces mouvements, il n'y a pas de place au doute, tu lis une autorité douce, irrésistible. Et il y a le thé, l'offrande.

66771317ca5a5da2c58aca6623fde2fc.jpgLe thé fonctionne comme une horloge. Le premier ouvre les civilités, le deuxième accompagne, ponctue le temps qui passe. Quant au troisième, le plus long à venir, celui qui a la saveur du caramel, il annonce toujours la fin, une fin. Ou un début. Tu peux partir, ou tu peux t'endormir sur place, sur les tapis et les coussins. Le Sahara est un anti-stress efficace. Son rythme te happe, et tes angoisses n'ont plus leur place.

Feuillet 2

A ce stade, il y aurait deux façons de poursuivre cette lettre. La première, assez ordinaire, me ferait évoquer les petits changements que connaît ma vie à Budapest. Avec le risque de rester assez sybillin puisque tu ne peux visualiser mon cadre de vie. Je commencerais alors par les privilèges que je perds peu à peu (la voiture que j'utilisais, la vieille Mercedes, est définitivement en panne), le sentiment de régression qui me menace parfois lorsque je considère la vie d'ascète dans laquelle je me cloître à Zsigmond Tér. Je nuancerais, toutefois, en te parlant des quelques cadres que j'ai placés aux mûrs, de mon inscription à la médiathèque de l'Institut français, d'où j'emprunte livres et CD, de ma fréquentation quotidienne et matinale de la piscine sur l'Île Marguerite... J'accompagnerais tout ça de détails plus fleuris, ou de quelques idées introspectives, puis je finirais en marquant mon insistance à ce que tu m'écrives, avant de nous souhaiter une prochaine rencontre rapide.

L'autre façon serait plus grave, plus impatiente. Et plus risquée. Elle chercherait à bousculer notre relation sans trop savoir vers où la mener. Peut-être même qu'elle jetterait notre amitié à pile ou face sur la lecture que tu en ferais. Elle me conduirait donc à peser mes mots. L'amorce en serait une référence aux bouffes sympas qu'on s'est faite avec Sébastien, où l'on se raconte nos vies, des bribes, alimentées par quelques souvenirs communs dont tu es un grand pourvoyeur ; où l'on se regarde en différé, en riant, ou en échangeant des idées ; où l'on confronte nos démarches, sans se juger, c'est important.

Peut-être ici te dirais-je combien compte pour moi cette impression déjà évoquée que l'on se comprend, que l'on s'apprécie. Alors 384edee9d6c24d35ff7f4478067738ba.jpgj'interrogerais notre relation, le rapport de séduction qui s'est construit de toi à moi. Et c'est de toi que je me mettrais à parler. De ton impertinence qui me trouble, de ton regard rieur dont tu connais trop bien le pouvoir, de ton esprit d'indépendance qui te maintiens adolescent. Je parlerais donc du désir, en me garant peut-être de le nommer trop vite. Et puis, ne voulant pas rester trop longtemps défensif, j'accuserais. J'accuserais ton goût de la provocation d'avoir cherché à m'entraîner dans l'intimité de tes désirs, et jusque dans l'évocation de tes pratiques amoureuses. Je t'accuserais toi, Laurent, d'avoir voulu tester jusqu'à quel point je pouvais rester de marbre. Ou alors je te questionnerais, simplement, pour savoir quels sentiments sont les tiens, pour chercher à te mettre à nu, à abattre les masques de l'insolence, pour nous remettre sur un pied d'égalité. Ce serait finalement une délivrance, ouvrant comme toutes délivrance sur le vide, l'inconnu, et sur la peur qui les accompagne.

Deux façons de finir cette lettre sont devant toi : l'une flirtant, à peine allusive, avec le seul plaisir de maintenir une correspondance amicale ; l'autre, tendrement kamikaze, incertaine et vertigineuse. C'est finalement à toi de choisir. Je me suis contenté d'inventer la lettre interactive, sans trop d'égard pour nos vies et pour celles de nos proches ou de nos aimé(e)s.

Tu peux aussi décider de brûler cette feuille, ne garder de ma lettre que la neutre évocation d'un Sahara livré à lui-même, suivie des salutations d'usage.

J'espère simplement n'avoir rien brisé, du moins rien d'irréparable. C'est à toi, à présent, de déterminer ton – ou tes – attitude(s). Quant à moi, je me retranche dans le silence et l'attente. L'attente de ton signal, quel qu'il soit. Pour continuer notre amitié. Pour la dépasser. Pour la suspendre. Pour inventer autre chose...?

Feuillet 3

Je rentre ce vendredi sur Paris. J'y resterai jusqu'au milieu de la semaine prochaine, avant de retourner à Budapest pour une quinzaine. Saches que j'ai à présent un nouveau N° de téléphone.

Mais d'ici la suite des événements, je t'embrasse avec affection. Toutes mes salutations à Sébastien.

O.

Commentaires

Je viens de voir ton blogit, je ne sais pas ce qui t'arrive, là, ces derniers jours, et je t'avoue que je n'ai pas lu tous tes billets depuis mon dernier commentaire, mais tiens bon, tu n'es pas seul au monde, même si c'est apparemment très dur. Je n'avais pas compris du tout que tu avais un compagnon, j'ai cru le comprendre en parcourant ton billet du week end dernier je crois. Si tu y tiens, accroche toi à lui ...
Courage

Écrit par : Manue | 14 février 2008

Et lorsque tu as revu Laurent, il ne t'a jamais reparlé de la lettre, je parie. Et toi tu n'as pas osé aborder le sujet... Si...? Je me perds en conjectures... La lettre est très belle, bien sûr, mais c'est horriblement frustrant de devoir attendre "la suite au prochain numéro"... Bon, je patienterai.

Écrit par : lancelot | 14 février 2008

Mais, heu, grosso modo, ton Laurent, là... ç'aurait pas été un gros lâche, au fond ? Même pas foutu de répondre, en positif ou en négatif, à ce que tu lui confiais ? Ou alors est-ce que tu t'écrivais à toi-même, pour oser te dire quelque chose d'important ?
Je suis d'accord : ce genre de lettre d'amour, genre "C'est moi, est-ce que tu m'aimes ?" est toujours un pari et s'accompagne parfois d'une certaine violence. Mais bordel, qui était-il, ce type, pour n'y répondre que par le silence ?

Sinon, pour le blogit : calme, calme, calme. Respire en alterné, comme en crawl. Des fois, ça le fait, un peu d'agitation quand quelque chose d'important est sorti. Et puis tu peux toujours nous parler, non ?

Écrit par : manu causse-plisson | 14 février 2008

-> Manue -> J'y tiens, bien sûr, à mon compagnon. Même si des fois ce qu'il m'apporte est très loin de ce que j'attends. Il n'est pas toujours un recours, hélas. Je vais m'en sortir, t'inquiètes, merci, je ne me sens pas seul, j'ai simplement perdu quelqu'un de très important pour moi ;
-> lancelot -> Il n'a en effet jamais répondu à cette lettre, et je me suis donc cloîtré. Puis j'ai avancé, je me suis ouvert, et j'ai trouvé seul la porte du placard. Je ne t'en dit pas plus, mais je te prépare pourtant une suite ;
-> manu -> Les deux, il a été lâche, et je me parlai à moi même. Sans doute s'agissait-il d'une étape nécessaire. Il était le brin d'herbe où accrocher mes ongles (tu as vu mes références littéraires ?), mais il y avait sans doute trop de péril, pour lui, à me laisser m'y pendre. Un jour, beaucoup plus tard, pas à propos de cette lettre, mais quand je l'ai recontacté après avoir fait mon vrai coming out, il m'a dit qu'il regrettait très fort de perdre un de ses seuls et rares amis hétérosexuels... Elle est peut-être là, la clé. Autrement, je veux bien te parler, j'aimerais bien, même si ça commence à aller mieux.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 14 février 2008

Il t'aimait comme hétéro (parce qu'il pouvait te draguer sans risque majeur pour lui) et il te perdait comme homo (parce que le cul pouvait se glisser entre vous, pardon pour l'image) ? Mouais, mouais, mouais... Lâche et perfide, donc.

Ca ne sert à rien de s'en prendre à ses vieux ex (on non-ex, en l'occurence), mais peut-être que tu t'es choisi un idéal instable pour mieux te déstabiliser toi-même. Enfin, en tout cas, c'est ce que j'ai fait moi (il y a longtemps, bien avant SLP). Ou j'en sais rien.

Parle, donc - au cas où, je ne sais pas si tu as reçu le mail qui contient la pièce ?

Écrit par : manu causse-plisson | 14 février 2008

-> manu -> toujours intéressantes, tes lectures, pas dépourvues de véracité, et là, avec ton coup de l'idéal instable, tu me destabilises un peu. Laisses-moi y réfléchir.

Écrit par : Oh!91 | 14 février 2008

J'ai du mal à comprendre, moi aussi, comment on peut ne pas répondre à une telle lettre.
Tu me diras, la dernière lettre que j'ai envoyée, je n'y ai reçu aucune réponse, moi non plus. Certaines personnes ne sont pas à l'aise face à l'expression des sentiments.
Elles ont l'impression qu'on les charge de quelque chose, alors qu'on est que dans le partage.

Écrit par : Fiso | 15 février 2008

-> Fiso -> J'ai eu le malheur de téléphoner à un écrivain qui lit mon blog. Il m'a proposé du coup un devoir de vacances, sur le mode "et si il avait répondu...". Bientôt, peut-être, sur cette même chaîne...

Écrit par : Oh!91 | 15 février 2008

Je passe ici de temps en temps et je suis toujours autant bluffée par ta façon d'ecrire, d'exprimer tes sentiments... Meme si à mon sens ce laurent est bien lache, il t'aura permis d'ecrire une lettre vraiment époustouflante... merci de nous la faire partager!

Écrit par : cams | 20 février 2008

-> cams -> Merci de ton passage et de ce commentaire.

Écrit par : Oh!91 | 21 février 2008

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