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04 février 2008

Laurent (4) écrire, pour te faire parler

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Cette lettre à Laurent, je n'avais pas prévu de te la montrer. Elle présente peu d'intérêt. Ce n'est pas encore celle où je lui fait ma déclaration (ce sera finalement la suivante). Ici, il s'agit de simples voeux, voilà. J'y parle aussi de ma maman, que j'aime tant, plus que tout peut-être (c'est l'occasion d'en glisser une photo récente - ci dessous). C'est donc un peu un interlude, à la façon de Zoridae.

Mais elle aborde une question qui finalement, surtout ces derniers jours, recommence à me perturber. J'écris pour faire écrire, mais écrivant je fais peur. Comme si j'établissais un standard où j'attendrais que l'autre se situe. Tu produis pour plaire, et plaisant tu rebutes. Tu prends de l'élan pour sauter loin, et tu obliges l'autre à reculer plus loin encore, et finalement à se prostrer.

Ce que je ne sais pas faire, c'est être simple pour t'autoriser à le rester. Je te harcèle alors que j'ai besoin de toi et de ta simplicité. Entends simplement celà, s'il-te-plait : de toi et de ta simplicité.

[Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

Laurent (2) à côté de l'essentiel

Laurent (3) retour de Calcutta

et sur le pourquoi, j'ai conservé ces lettres, c'est ici.]

_________________________

Budapest, le 4 janvier 1996

Mon très cher Laurent,

D'abord – puisque je n'ai pas encore eu l'occasion de le faire, je te souhaite une très bonne nouvelle année. Plus qu'une concession aux conventions d'usage, c'est le souhait que 96 soit une année fructueuse pour toi, tes projets, tes amours. Qu'elle nous réserve à tous de vrais moments de bonheur, chacun de notre côté, ou ensemble parfois.

Rentré du bureau vers six heures et demi, je me suis installé sur la grande banquette verte du salon, toutes lumières alumées. Signe que le moral est bon. D'habitude, après la journée de travail, je me cantonne dans ma chambre, investis mon grand lit, comme une armée en déroute se replie vers sa base arrière. Besoin de sécurité. Le grand séjour m'est inhospitalier, il est trop sombre. Alors je ne quitte la chambre que pour la cuisine, le temps d'une bolée de pâtes et de deux oeufs au plat. Puis retour sur le lit, leçon d'anglais, puis un peu de lecture sur fond musical, et dodo bonne heure. Ce soir par contre, je me suis senti attiré par le grand séjour. C'est la chambre que j'ai crainte. Tous mes lustres - du plus mauvais goût post-moderne – sont alumés, sans que j'y prenne garde. Et j'ai choisi Bach pour m'accompagner. La Passion selon Saint-Jean. Splendides choeurs qui te transpercent de toute part. La façon dont leurs envolées te pénètrent, t'envahissent, t'enveloppent... quelle belle évocation de l'emprise amoureuse. Moi, la religiosité de ces musiques m'échappe complètement, je ne m'intéresse pas aux textes tirés des Evangiles, et de toute façon dits en allemand. Seuls m'attirent les élans passionnés, l'émotion – les tourments ? - qui les charpentent, les douleurs qui s'enroulent autour d'un violon, qui s'y hissent et explosent tout en haut d'un accord suraiguë, pour être absorbées par la chorale. C'est un peu comme dans la vie : les plus grandes souffrances finissent digérées par la société : c'est sa façon de ne pas les regarder. Rares, finalement, sont ces traumatismes qui conduisent aux drames de la mort. Le plus souvent, il y a des mains – sans visage – pour tendre un drap devant celui qui s'apprête à sauter. C'est comme ça que la société tient bon. Comme ça que les cantates de Bach s'achèvent en apothéoses. Sans n'avoir rien résolu des tortures infligées. Mais en les ayant toutes transgressées.

Laurent, je ne vais pas faire une lettre trop longue. D'abord parce que je n'ai pas grand chose de neuf à évoquer depuis notre dîner chez Sébastin et toi après Noël. Mais surtout parce que je crains, soudain, qu'à trop te sentir obligé de produire, à ton tour, des pages et des pages, tu continues à renoncer à m'écrire la moindre ligne. Ca me rappelle mon année en Syrie. J'envoyais à ma mère de longues lettres (j'en envoyais à Armelle de plus longues encore, mais ce n'est pas mon propos). Papa venait de mourir. Un arrêt du coeur, brutal et inattendu. J'avais dû rentrer quelques jours en France. Moments pénibles et en même temps pleins de réconfort mutuel. A mon retour à Damas, je faisais face à des sentiments que je n'avais pas connus avant. Et mes pensées allaient souvent vers ma mère. Je n'arrivais pas à l'imaginer seule : l'anéantissement dans lequel je la voyais dans mes pensées m'était insupportable. Alors j'avais un grand besoin de lui écrire. Pour elle, d'abord. Et aussi pour ce besoin vital d'extérioriser mes a9438e8cd1ec0dbbe988302f457e00ad.jpgsentiments. Je savais que mes lettres lui arracheraient des larmes, mais j'avais besoin de lui dire combien je l'aimais, que je la trouvais admirable : je trouvais la mort de papa si injuste. Et j'étais convaincu – je le suis toujours – que le pire était l'oubli, ou le silence, ou les "comme si"... Alors je lui envoyais de longues lettres. Et elle me répondait. Mais parce qu'elle se faisait un devoir d'y mettre beaucoup de contenu – et qu'elle avait besoin d'y faire passer ses sentiments les plus profonds – elle écrivait avec lenteur : un bout de lettre un jour. Une suite le lendemain. Une troisième partie quelques jours plus tard. Et elle m'envoyait le tout quand un long moment était passé. Alors que j'avais besoin de quotidien. Quitte à écrire par épisodes - avais-je envie de lui dire – autant envoyer les épisodes au fur et à mesure. C'est comme ça lorsqu'on est à l'étranger, le lien épistolaire vaut de l'or. Parce que la minute de téléphone se compte en kilos de diamants. Et parce qu'à travers l'écrit on se dévoile toujours d'avantage. Comme dans un semi état d'ivresse, mais sans alcool.

Tout ce détour pour te dire : n'attends pas d'avoir aligné dix pages pour m'envoyer ta lettre ! N'attends pas non plus qu'après une cinquième relecture tu cesses de trouver mauvais ce que tu as écrit. Si on faisait tous ça, la Poste pourrait mettre la clé sous la porte. Finalement, en se relisant, on trouve ça mauvais, mièvre, sans contenu ni intérêt, fade, ou déplacé. Ou facile... Impressions ordinaires ! Alors fi de l'orgueil, et fi du Lorenzaccio qui est en toi ("crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil parce que je n'ai plus de honte ?"). Je veux du laurent brut-de-décoffrage. Du premier jet ou pas, mais du jet. Du qui sort du bide !

Par exemple là, en me relisant, je me rends compte que je parle encore de la mort. Pour la deuxième fois en trois lettres. Ce n'est pourtant pas une obsession chez moi, mais j'envoie quand même. Ou le coup des douleurs qui s'enroulent autour des violons. Ca passe ou ça casse, j'envoie quand-même. Dire que j'écris sans honte ? Non, car mes contradictions sont bien plus terribles qu'il n'y paraît. Il y a du Lorenzaccio en moi aussi, et j'écris bridé, hélas ! Mais au moins en écrivant, je dissipe mon orgueil. C'est presque une thérapie. Avec ses bouteilles à la mer.

Donc : écris ! En fait, j'insiste, mais je suis indulgent. Je sais qu'il est dix fois plus facile pour moi d'écrire – car je suis loin de tout, et de toute vie sociale quand je suis à Budapest – que pour toi qui restes à Paris, avec forcément d'innombrables sollicitations pour sortir, recevoir, ou faire autre chose.

(...)

A très bientôt. Salut à Sébastien.

Bises à tous et meilleurs voeux !

O.

Commentaires

Encore une fois je te lis et me retrouves.
Effet miroir tu disais ?
Merci encore...

Écrit par : M. | 04 février 2008

Que d'émotion dans cette lettre !!! Comment résister à l'envie d'y répondre . J'en ai encore pleins de frissons ...

Écrit par : Manue | 04 février 2008

Quel épistolier, nom d'un chien... Je comprends qu'il soit difficile de répondre à un texte d'une telle intensité.

Écrit par : manu causse | 04 février 2008

Les relations humaines et leur mystère ! difficile sujet.
Tout est dans les mots , sont-ils le reflet exact de ce que nous vivons et surtout le miroir de ce que l'autre, l'étranger à moi-même mais aussi notre alter-égo, a envie d'entendre, de lire ?

Écrit par : christie | 04 février 2008

C'est toujours la réponse unique d'une visiteuse unique mais pas unique en son genre (genre blogueuse!)

Écrit par : christie | 04 février 2008

-> M. -> de la même glaise, tu disais...
-> Manue -> C'est manu causse qui te répond, qu'il est difficile de répondre, même quand l'envie en est forte. Mais je l'ai compris, et admis ;
-> manu causse -> nom d'un chien... nom d'une pipe ? merci pour l'intensité ;
-> christie -> c'est je crois un reflet approximatif de ce qu'on a envie de montrer, avec les maladresses qui font qu'on est malgré tout vu autrement. Merci de ton commentaire unique.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 04 février 2008

Mais non, pas visiteuse unique ... Lectrice assidue mais discrète. Elles sont belles, ces lettres. Alors bien sûr, je reviens, et je goûte.

Écrit par : SLP | 04 février 2008

-> SLP -> Humm ! Quel plaisir de te voir t'exprimer ici... Il faut vraiment que je me fasse tout petit. C'est bien gentil, ce que tu m'écris, en tout cas. J'en suis tout chose.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 04 février 2008

Et j'ai replongé ... dans le bonheur, lettre, mot, amour, enfin bref j'ignore dans quoi ou alors un mélange de tout ça à la fois. Tu pourrais je crois fournir un service après note, genre respirateur ou bouée canard, tu vois ?

Écrit par : Bougrenette | 04 février 2008

Je te lis, O. ... Je te lis. Je ne loupe pas un seul billet. De là à mettre des commentaires... Tu me connais...
"Grand épistolier" dit Manu. Aucun doute. D'où vient alors le vague malaise que je ressens ?
Combien de temps après vos retrouvailles vient cette lettre à Laurent ? Et tu ne dis pas encore ce que tu as vraiment à dire. Tourner autour du pot, et de quelle belle manière ! Mais tourner autour du pot...
Et, O. ... Tu reprends le même chemin. Avec nous...
Bon sang, O. !! Vide tes tripes ! Maintenant ! Là ! Dis-nous ce qe tu ressens, quels sont tes états d'âme, tes enthousiasmes, tes douleurs., tes amours, tes espoirs... Tout aussi joliment dit. Et comme tu le suggères : ... "Ca passe ou ça casse, j'envoie quand-même. Dire que j'écris sans honte ? Non, car mes contradictions sont bien plus terribles qu'il n'y paraît."

Et aussi : "Donc : écris ! En fait, j'insiste, mais je suis indulgent." ... ... Moi aussi, je suis indulgent, va...

Bisous patients...

Écrit par : Boby | 04 février 2008

Ta quête de l'autre est émouvante. Merci O. Je ne sais définir ce que je ressens, mais je suis émue.

Écrit par : Fauvette | 04 février 2008

-> Bougrenette -> respirateur, je vois pas, mais bouée canard, je peux fournir, sans problème, du moment que tu continues le voyage ;
-> Boby -> Je ne doute pas de ta fidélité de lecteur. Et y'a pas d'obligation à commenter. Je comprends ton malaise, c'est simple de livrer des états d'âme d'il y a douze ans. En même temps, c'est une façon de dire des choses sur le long, très long accouchement qui a précédé mon coming out. Je sais qu'un autre défi est de dire mes états d'âme du jour, m'autoriser une introspection vraie, de temps en temps, me mettre à mon écoute du moment, au lieu de raconter des douleurs anciennes. C'est un peu le challenge de ce blog, je n'y suis pas encore arrivé, donne-moi du temps, et bouscule moi de temps en temps, comme ce soir, pour me rappeler ce défi. Toujours content de te lire ;
-> Fauvette -> Rien que ça, me dire que tu es émue, et je suis touché. Merci.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 05 février 2008

J'ai un peu de retard dans mes lectures de blogs et me voilà découvrant ce billet aujourd'hui seulement !

Quelle belle lettre !

Je vais m'empresser de lire la suite...

Merci pour le lien :))

Écrit par : Zoridae | 05 février 2008

-> Zoridae -> merci du compliment, et de rien pour le merci.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 05 février 2008

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