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27 janvier 2008

endurer en silence, mais jusqu'où ?

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Raconter les mésaventures de Saiichi est en soi une aventure. Son histoire personnelle, ses goûts et ses choix, ses épreuves, les méandres administratifs où il se perd, où je me perds, où je m'en vais te perdre... Tout cela est tellement imbriqué... Alors si tu m'accompagnes, accroches-toi !

Saiichi, c'est d'abord quelqu'un d'immensément gentil (je te le présentais là). Il parle un français posé, doux, au débit contrôlé. Il te regarde d'un oeil sincère. Qui pétille. Il n'exprime jamais de reproche, il prend ce que tu lui donnes. Il fait l'amour avec délicatesse, et un plaisir visible.

C'est aussi quelqu'un de fort. Son arme, sa première arme, c'est la patience, une patience incroyable, qui lui permet d'endurer en silence, d'expliquer sans s'énerver, d'attendre sans rien en attendre.

Saiichi, il a mon âge. Lorsque je l'ai rencontré la première fois, aux bains Rudas de Budapest, avec son crâne rasé et sa peau glabre, je lui avais donné dix ans de moins.

Du Japon, il est venu en France pour suivre son ami d'alors, Alexis, oenologue, parti depuis vivre sa vie en Province.

Saiichi a fait le choix de rester en France, principalement pour une raison : sa liberté sexuelle. L'exil, et tous les renoncements qu'il comporte, c'est le prix qu'il paye pour pouvoir voir, caresser et aimer des hommes.

Parce que j'allais oublier de le signaler, mais c'est quelqu'un de brillant : diplôme de médecine, spécialisé en psychiatrie (s'il-te-plaît), musicien (il joue du piano et, principalement, du violoncelle), et musicologue : il a soutenu une recherche 417deed6fa2888a30a72c6a8ccab1434.jpgen 2000, à Tokyo, sur un compositeur français, Henri Dutilleux (que je ne connaissais pas, qui a composé à partir d'émotions ressenties devant des toiles, Van-Gogh, la Nuit étoilée, notamment ; alors il m'en avait parlé après que j'eus raconté, ici, notre excursion en Arles en compagnie de Boby à Noël dernier).

6d7a2a30221d98fc409f6e5f3f408cf5.jpgPour venir en France, il a du faire un choix, forcément difficile : renoncer à l'exercice de son métier de psychiatre.

A Paris, il a d'abord été étudiant, pour perfectionner son français. Depuis, il travaille principalement pour des magasins de musique. Une première société l'a remercié après qu'il eut, en deux ans, établi tout un réseau avec des partenaires commerciaux japonais : à 1.500 euros par mois, ses compétences étaient devenues superflues, les choses étaient en place, il coûtait trop cher, on lui a préféré moins qualifié.

Depuis septembre, il travaille dans une autre boutique, pour le Smic. Il accepte ça parce que de toutes be99551bf12ceb7550367ad62bbe3a94.jpgses priorités, la carte de séjour vient en première place, et que le chômage est le pire des scénarios. La dernière fois qu'il avait été convoqué pour retirer sa carte de séjour, on ne la lui avait remise que pour trois mois. Il était encore en période d'essai. C'est pour le 15 janvier que lui avait été donné un nouveau rendez-vous à la préfecture, pour la carte suivante. D'un an ?

l'obsession de la fiche de paye

19239e482c9e45efd395651fff39b94c.jpgPendant 3 mois, sa seule obsession, ça a été de ramener à ce rendez-vous trois fiches de paye consécutives, trois fiches de paye intégrales, sans trou, sans arrêt de maladie, sans aucun indice de fragilité d'aucune sorte : juste pouvoir dire : "Voyez, je suis en CDI, et tout marche normalement."

Alors quand ses douleurs au dos l'ont pris, au magasin, pas question de lever le pied. Il a juste serré les dents.
Parfois, quand la douleur était trop vive, il faisait mine d'aller ranger des partitions dans l'arrière boutique, oh! juste une minute ou deux, comme ça, et pas en position assise, pour ne pas être vu, simplement les reins appuyés contre une rangée d'étagères, comme ça, une minute ou deux. Puis il retournait vers la clientèle. Ne pas être vu, souffrir en silence, être irréprochable. Tenir au moins jusqu'au 31 décembre, pour pouvoir produire trois fiches de paye intégrales.

Évidemment, ça se paie cash, des efforts pareils. Tout début janvier quand la gastro le rattrape, il n'y prête pas suffisamment attention, se déshydrate, au point de devoir être évacué par le SAMU. Il sortira de l'hôpital cinq jours plus tard, avec cinq kilos en moins, mais juste à temps pour aller récupérer à la préfecture son récépissé de demande de carte de séjour (un premier sésame !), et une invitation à retirer son titre à partir du 27 février. Sur ce plan au moins, les choses avaient avancé.

Parce que c'est ça, vivre en France pour les étrangers : un premier déplacement pour obtenir un rendez-vous, un rendez-vous pour déposer les papiers demandés, ou simplement en obtenir la liste, une convocation pour apporter des pièces complémentaires, un rendez-vous pour la délivrance d'un récépissé, puis, normalement, le rendez-vous pour retirer la carte de séjour elle-même.

Quand tout va bien, on te remet alors une carte d'un an, sauf que la date d'émission date déjà du mois, ou des deux mois précédents, donc ça en fait une carte de dix mois en fait.

Mais de plus en plus, les préfectures ne délivrent que des cartes de trois mois (donc valables à peine deux), comme pour chercher à te faire basculer dans le vivier des sans-papiers, des expulsables. Les célibataires sans enfant sont une proie en or : au moins on est sûr qu'il n'y a pas d'attaches scolaires qui feront casser les arrêtés administratifs...

porte-à-faux

Je ne parle même pas du certificat de travail qu'il faut, entre temps, aller faire établir par la DDTE. Une première fois, quand tu passes du statut d'étudiant à celui de travailleur, au titre de l'emploi précis que tu occupes. Puis une deuxième fois, pour établir ton statut définitif de salarié. Je ne parle pas des 168 euros que l'entreprise doit débourser pour avoir le droit de t'embaucher parce que tu n'es pas français, des papiers qu'elle doit t'établir pour te permettre d'obtenir ces certificats, et qui font que, forcément, tu te sens redevable. Je ne parle pas des dossiers égarés, des documents demandés par les services de l'immigration à une autre administration mais jamais reçus... Je ne parle pas non plus, pour les préfectures de Bobigny et de Créteil, des files d'attente qui commencent dans le froid, dans la nuit, dans la pluie parfois, dès la veille au soir pour chacune de ces démarches, où l'on se partage des thermos de café pour se tenir chaud. Triste spectacle, qui m'est offert chaque matin quand j'arrive à 8 heure au travail !

Je sais que cette note commence à être longue, mais je dois encore préciser ceci : Saiichi a prévu de rentrer une semaine au 5e8dc5706092c90b393c3f1d63f68d23.jpgJapon à la fin de ce mois. Il n'a pas pris de congés depuis septembre, et il a des journées à récupérer de la période de Noël. Pour lui, ce séjour est important parce qu'il doit lui permettre de participer à une journée obligatoire de formation pour les psychiatres, comme il y en a tous les cinq ans, faute de quoi son diplôme perdrait sa validité. Il a donc décidé d'y aller malgré tout, pour ne pas insulter l'avenir. J'aurais pu aussi parler de sagesse, pour le qualifier.

Sauf qu'avec ces quinze jours d'arrêt maladie, ce départ le met en porte-à-faux vis-à-vis de son patron, exploiteur sans vergogne. Et s'est ajouté à ça (je sais l'imbroglio est terrible) que deux jours après son rendez-vous de la préfecture du 15 janvier, celui où on lui remit le récépissé, il reçut chez lui un courrier pour un nouveau rendez-vous à la préfecture dès le 25 janvier. Pile le jour de sa reprise de travail, histoire d'envenimer un peu plus la relation avec son patron. Lequel, du coup, évoque une possible procédure de licenciement...

Et le pire, c'est que c'était pour lui annoncer que son invitation à retirer la carte de séjour à partir du 27 février était caduque, et qu'on lui écrirait plus tard. Le voilà à nouveau plongé dans le doute et dans le trouble.

Comment fait-il, comment font-ils, ces étrangers, astreints à tant d'humiliation, pour aimer encore notre beau pays ?

_________________________ 

Une anecdote pour finir

Quand il est arrivé aux urgences de l'hôpital, étendu sur un brancard, il fut traité comme tout le monde, c'est à dire qu'il a attendu dans le couloir, dans les courants d'air, tremblant et fébrile, pendant plus de quatre heures.

A un moment, on est venu le chercher, on l'a emmené dans un box, au chaud. Mais ce n'était pas pour le soigner, pas encore. Un homme venait d'être conduit là par la police, menotté, un Japonais, hirsute, en état de démence, qui ne parlait pas le français. La police, et le personnel de l'hôpital lui ont demandé de bien vouloir aider à traduire quelques questions à cet homme. Il avait 40 degré, aucune énergie, il tremblait, mais il s'appliqua à traduire les questions, à traduire les réponses. Avec ses connaissances en psychiatrie, il livra des éléments d'explication sur la nature des troubles de l'énergumène. Ça dura une demi-heure, environ. On lui dit merci - le lui dit-on ? - puis il fut reconduit dans le couloir.

Commentaires

Les amis de mes amis étant mes amis...
S., s'il veut venir voir ce qui a servi de modèle à Van Gogh, les portes d'Arles lui sont ouvertes...
Je sais, après t'avoir lu, il n'est pas prêt de trouver un long WE pour s'offrir une telle balade... Mais sait-on jamais...

Pour ne pas faire que râler... Putain d'époque... Putains de moeurs... parlons pas du pays...

Bises quand même. A tous. Et bonne nuit...

Ecrit par : Boby | 27 janvier 2008

Je dois surmonter ma timidité pour laisser un commentaire notamment sur un billet où Oh parle de moi… Mais je voulais juste remercier Boby pour son message. La lettre de Van-Gogh à son frère me touche toujours. Juste une précision : pour changer mon statut d’étudiant à celui de travailleur temporaire, mon ex-société a dû payer 168 euros et lors du changement de statut de travailleur temporaire à celui de salarié, 1612 euros… Bon, maintenant je dois partir pour Roissy pour ne pas rater mon avion. Un bon sushi me donnera une énergie. Merci Oh et à bientôt à tous !

Ecrit par : Seiji | 27 janvier 2008

ça me donne encore plus du pays dans lequel je vis. J'allais dire de mon pays, mais ,ça ne sort pas. je me sens terriblement apatride.. Je ne sens pas solidaire de telles politiques..
J'habite là parce que c'est plus facile pour moi, mais pas par sentiment d'appartenance.
Ce récit est très touchant. S., j'espère que tu trouveras uns place d'accueil parmi nous et très vite !

Ecrit par : christie | 27 janvier 2008

Beaucoup de courage, j'admire la volonté de S., poussée ainsi au delà des limites permises. Merci Oh de partager ainsi avec nous ton ami, a qui je souhaite enfin la fin de ces démarches pourries, mais y a t il une fin à ce cercle vicieux je me le demande. Ca craint, il mérite pourtant de vivre enfin heureux et tranquille.

Ecrit par : Bougrenette | 27 janvier 2008

Décidément en te lisant j'apprends un peu + chaque jour, comme par exemple que l'homosexualité n'était pas vivable au Japon que je pensais pourtant être un pays moderne, évolué et dépourvu de pressions religieuses (je pense que ça doit être la pression sociale qui pose problème là bas, non?). J'ai aussi appris aujourd'hui que vivre dans mon pays (oui, pour moi c'est mon pays, j'y suis attachée, j'aime vivre ici, en tous cas la plupart du temps) quand on vient d'ailleurs est un combat permanent au niveau administratif aussi, je n'imaginais pas que c'était aussi difficile au "pays des droits de l'homme".
Je ne comprends pas que la mondialisation qui permet aux pdg des grosses sociétéés de se faire des couilles en or ne permettent pas aussi aux personnes d'accéder à des postes de travail équivalent à leurs compétences, quel gachis !!! j'ai moi aussi des amis pour qui c'est le cas, notament un ami marocain qui a un diplome de comptabilité, avec lequel s'il l'avait eu en France il pourrait bosser à au moins 1500 € nets par mois et qui se retrouve manoeuvre de chantier au SMIC.

Ecrit par : sof | 27 janvier 2008

Je lis, je signe quand je peux, encore heureux que t'es là pr m'ouvrir les yeux. Merci.

Ecrit par : Azulamine | 27 janvier 2008

-> boby -> Bon ben apparemment, je n'ai pas besoin de te remercier pour lui, c'est fait ;
-> S. -> j'aime quand tu oses intervenir sur ce blog. Et merci de ta précision : ça donne vraimlent l'impression que la "préférence nationale", ce n'est plus un slogan lepeniste, c'est déjà la réalité, bien triste, de notre république... Je jeur dit ? Oui, allez, je leur dit, c'est un petit pied de nez au mauvais sors : son vol vers Tokyo était complet, et il a bénéficié d'un surclassement ! Un aller en classe affaire ! quel pied ! Au moment où j'écris, tu es dans les airs. J'ai hâte que tu me laisses des nouvelles ;
-> Christie -> C'est gentil de l'exprimer avec des mots si forts ;
-> Bougrenette -> y'a forcément une fin : elle est entre les mains de fonctionnaires soumis à la pression des chiffres. Tant que le politique ne donnera pas d'autres signaux...
-> sof -> Pour moi aussi, c'est mon pays, et je l'aime, et je souffre chaque fois que je vois que les valeurs qu'on lui reconnais s'avèrent n'être plus que des mythes... J'aimerais aussi que la mondialisation soit autre chose et qu'elle offre de vraies opportunités aux gens, plutôt que de les tirer vers le bas ;
-> Azulamine -> Je ne fais que raconter des histoires qui me touchent, je suis content si tu y puises des choses.

Ecrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 27 janvier 2008

Décidément et sincèrement, cet espace m'est vraiment un havre de dépressurisation, un instant d'ailleurs et de vérité.

Ecrit par : Olivier Autissier | 27 janvier 2008

Il a beaucoup de courage ce S., la plupart des japonais avec lesquels je bosse me disent qu'ils aiment visiter la France mais préfèreraient vivre aux USA. Je m'insurge toujours contre les non-sens et les lenteurs administratifs, le chien qui se mord la queue est certainement la première expression que les étrangers apprennent à leur arrivée en France. J'espère qu'il va s'accrocher et aboutir pour finalement pouvoir faire un joli pied de nez à ces employeurs indélicats entre autres. L'épisode hôpital m'a révolté, je ne supporterai décidément jamais les grandes villes où tout y est tellement impersonnel. Tu es vraiment quelqu'un, Olivier de soulever tous les sujets auxquels tu t'attaques, on sent l'âme d'un passionné concerné par bien d'autres choses que son nombril, à défaut de te multiplier pour en créer d'autres de ton acabit,ne changes pas...
Bises Olivier

Ecrit par : Patrick | 27 janvier 2008

-> Olivier Autissier -> Merci pour moi, merci pour lui ;
-> Patrick -> S., c'est un vrai francophile. Je pense qu'il trouve, aux côtés des tracas que j'évoque ici, quelques compensations, d'ordre sentimental, ou liées à l'orchestre où il lui arrive de jouer.
Je suis vraiment heureux que vous ayiez tous réagi avec beaucoup de chaleur à ce billet.

Ecrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 28 janvier 2008

Et encore, comme je te le faisais remarquer il y a quelques jours, Oh!91, S. a la chance de ne pas être africain ! Ou originaire d’une de nos anciennes colonies. Je parle en connaissance de cause.
Ce qui me fait le plus mal, c’est ce nouvel esclavage dont parle Sof. Une hémorragie terrible pour les pays « en voie de développement » que la fuite de la matière grise. Des personnes jeunes, diplômées, brillantes, comme S., qui se bradent ici, dans des boulots minables, et doivent supporter le mépris de – nombreux - connards. J’en ai croisé combien de ces chauffeurs de taxis avocats au pays, ou videurs médecins chez eux ? La supériorité occidentale est un prétexte à ne pas reconnaître leurs diplômes. Le mari de ma meilleure amie, quand il n’était pas encore français, a fait pendant des années le boulot des titulaires, dans l’hôpital où il bossait, avec un salaire au rabais parce qu’il était algérien.
Nous nous privons d’un formidable apport au niveau professionnel et leur maintenons la tête sous l’eau.
Alors quand j’entends encore des ignorants affirmer que les étrangers ont plus que nous (les Français), je bondis.
PS : Il est déjà parti, mais je souhaite un excellent séjour à S., et des kilos de sushi, veinard !

Ecrit par : Fiso | 28 janvier 2008

-> Fiso -> Je te rejoins sur plein de choses, et je te remercie de ton témoignage (comme tu sais bien prolonger mes billets, toi). Mais surtout je crois comme toi qu'on est loin, trés loin, d'avoir assumé jusqu'au bout la décolonisation...

Ecrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 28 janvier 2008

Je suis maintenant dans un cybercafe a Tokyo et j'ai lu vos messages. Cela m'a rechauffe mon coeur et m'a donne du courage pour vivre en France. Je ne sais pas si vous lisez encore ca, mais je voulais vous dire a tous "Merci !" Seiji a Tokyo

Ecrit par : Seiji | 31 janvier 2008

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