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14 janvier 2008

Laurent (1) une cicatrice au-delà du regard

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Bon ! Ça fait longtemps que je veux te parler de Laurent. Et puis là, coup sur coup, j'ai retrouvé des lettres d'une correspondance passée, tu m'obliges à l'évoquer, avec tes questions sur les bi, et maintenant, c'est lui qui m'envoie un mail, un peu anodin, pour en finir avec un an de brouille.

J'en conclue que l'heure est venue.

Laurent. Il fait partie de ces hommes que j'ai aimés en silence, en souffrance, dans mes 20 ans. Il est le troisième après Menem et Ali. Il y eut même deux périodes distinctes, à près de 10 ans d'intervalle, où je l'ai aimé.

La première, c'était en 1986, l'été, au mois d'août je crois, dans une aventure que peu de jeunes de 20 ans ont la chance de vivre : nous partions en voyage de groupe à travers la Sibérie, avec ce train mythique qu'on appelle le transsibérien.

De Moscou à Novossibirsk, puis de Novossibirsk à Irkoutsk, au bord du Lac Baïkal. Il s'agissait de découvrir un pays, sa 2a511ebfa3c07994b369e647d7e1955d.jpgculture, son immensité, et puis, pour les jeunes communistes que nous étions, de comprendre ce qui se glissait derrière ces mots exotiques de Glasnost et de Perestroïka, qu'on entendait de plus en plus et qui nous faisaient espérer que le régime soviétique, qui n'avait déjà plus beaucoup de crédibilité à nos yeux, saurait se réformer sans avoir à se vendre au capitalisme le plus sauvage.

J'aimais le train, je l'aime encore. Mais il y a quelque chose de très différent entre prendre un train pour relier un point à un autre, et s'y installer pour y vivre. Pendant plusieurs jours, nous allions y vivre, tendrement bercés par son cahin-caha. J'avais comme compagnons quelques livres (Aïtmatov, Boulghakov, pour être dans le bain), une flûte alto (avec laquelle je m'étais assemblé, par mimétisme avec mon ami Menem, un petit répertoire simple mais convaincant).

Je vivais encore à Marseille, à l'époque, avec ma copine Soumaya. J'y étais un "leader étudiant", mais pas encore celui qui allait s'affirmer dans les mouvements contre la loi Devaquet. J'avais une barbe, comme Menem, et des cheveux bouclés.

un bad-boy avec des bretelles

Laurent avait un côté mauvais garçon. Cheveux blonds, courts, regard bleu, une petite cicatrice de l'enfance sous un oeil. Je me souviens qu'il portait des bretelles et que ça le rendait sexy.

Nous ne nous connaissions pas avant ce voyage. Et au départ, nous n'étions pas dans le même compartiment. Lui il était avec une rousse qu'il avait l'air de connaître depuis toujours, Florence, et avec un gars qui allait d'emblée se voir affublé du joli surnom de Kalachnikov, parce qu'il s'était enfermé dans le compartiment avec une fille avant même que le train ne démarre, dès le premier jour.

Au fil des étapes, nous allions de désillusions en désillusions, la corruption suintait de partout, mais nous trouvions dans les rencontres avec des jeunes intègres, animés de convictions généreuses, des raisons d'espérer. Après tout, la glasnost, nous n'en étions qu'au tout début.

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Je suis incapable de me souvenir par quel enchaînement nous nous sommes retrouvés à former avec cette Florence, avec un autre Laurent, avec lui et moi, un petit groupe un peu soudé qui cherchait ensuite à se retrouver dans le même compartiment, à la même table, dans les mêmes programmes.

Laurent avait toujours un regard un peu ironique et nous aidait à lire autrement les situations. Il venait d'une famille modeste des Ardennes, sa mère était malade, et ce n'était pas un cadeau, il était venu vivre à Paris pour échapper à ça. Il partageait un appartement à Fontenay, avec un certain Jean-Pierre, un jeune militant communiste, dont il me disait qu'il l'avait tiré du trou. Il avait parlé de prostitution, un truc dans quoi il aurait pu tomber sans cela. Et comme toujours, un parcours d'écorché, une gueule d'ange, et un semblant d'empathie, et je m'étais pris dans le filet. Et comme toujours, une fois magnétisé, je dissimulais, je m'inhibais de peur de me révéler.

Je me souviens d'une étape, en ville, où nous étions allés nous doucher au même moment. Il oscillait entre pudeur et provocation, usant d'un vocabulaire cru, mais ne m'offrant jamais son corps à voir entièrement nu. J'ai longtemps fantasmé ensuite sur ce caleçon orange qu'il n'ôta finalement pas dans les parties communes.

Au retour, avant de redescendre sur Marseille, je restais deux jours supplémentaires à Paris, et il me fit découvrir la Place des Vosges, le quartier du Marais.

Il m'est évident aujourd'hui que tout, dans son discours, dans ses confidences, dans ses postures, me testait, disait ou cherchait à me dire qu'il était homo. Soit pour me séduire, soit pour simplement se faire accepter comme tel, mais 9ceb7fabdb52c782bfffc601a5740378.jpgj'étais incapable de le voir, de le concevoir. L'homosexualité n'existait pas, c'était une chose bizarre, dont on savait qu'elle pouvait être, mais que l'on ne rencontrait pas. Un truc pour les autres, simplement pour les autres, comme un avion qui s'écrase. Une maladie, une monstruosité qui couvait trop violemment en moi pour que je lui laisse la moindre place, ou une phase qu'il fallait laisser s'éteindre - nous avions des livres à la maison qui me rassuraient comme ça. Les homos étaient de vieilles folles, mais ne pouvaient être de beaux garçons à bretelles. Ses provocations n'étaient donc que des expressions de virilité, que j'enviais, mais qui jamais ne m'invitaient.

Quand je suis monté vivre en région parisienne, nous avons continué à nous voir, comme entre amis. L'intime ne faisais pas partie de nos conversations, je n'avais pas avancé d'un iota sur la sexualité, j'étais devenu dirigeant syndical étudiant, c'est moi qui l'impressionnait, et moi qui me délectait des marques de cette admiration. Puis nous nous sommes perdus de vue. Jusqu'en 1995.

Entre temps, il y eut l'annonce de la mort de Jean-Pierre. Du Sida. Des questions, puis la certitude que Laurent était donc homo, peut-être lui-même malade ? Et la reconstruction patiente de notre amitié, nouvelle, avec son homosexualité maintenant connue de moi, mais cette honte, toujours, devenue ma compagne, ma siamoise. Alors je me suis raccroché à lui, un peu sournoisement, percevant en lui, peut-être, la possibilité de sortir de cette prison où j'étais. Je m'y suis raccroché comme un désespéré. J'ai cru que c'était ça, l'amour.

Je crois que je vais te proposer bientôt de lire certaines de ces lettres que je lui ai écrites, à l'époque où j'éprouvais le besoin de laisser transparaître mon trouble. Jusqu'à celle où j'ai pris le risque de tout perdre - peut-être mon vrai coming out - mais à laquelle il ne répondit jamais.

Oui, je vais te donner à les lire, bientôt...

Commentaires

C'est toujours un plaisir de lire tes textes. Clarté, pudeur, franchise, dans un cheminement que je partage. Tu est mon blog préféré. Merci.

Écrit par : JG 75 | 14 janvier 2008

Oui, encore un beau récit, inachevé, toujours cette douceur, et ta "reconnaissance" par les autres, cette aventure qui a dut être fascinante, ce train mythique. Prendre le risque de tout perdre sans réponse ... une expérience qu'on ne se souhaite pas.

Écrit par : Bougrenette | 14 janvier 2008

Je ne suis pas d'accors avec "Bougrenette" C'est une aventure que je souhaite à chacun!! C'est cette expérience qui,au delà de la difficulté de l'instant, nous construit et nous permet d'être le plus adulte possible. C'est à dire en se connaissant mieux et en choisissant nos relations. Savoir dire, risquer, partager: Qu'y a t il de plus beau? Combien de fois je me suis reproché de ne pas avoir dit ou fait partager des envies, des sentiments? Alors bien sûr on tombe parfois sur des becs, des incompréhensions! Mais cela n'est rien à côté de la complicité partagée et d'accepter de se dévoiler.
J'ai vécu une forte relation de pure amitié avec un garcon rencontré au pensionnat; cette relation a suivi nos années post bac. Alors que nous avions 20 ans, nous avons partagé ce qui nous paraissait indicible: la forte attirance réciproque. Nous avions chacun des relations (fille ou garçon) qui étaient notre vie quotidienne, mais l'axe de nos vies passait par nous deux.
S est mort il y a 10 ans après une longue agonie, que j'ai essayé de partager malgré l'éloignement géographique (lui à Paris, moi aux Etats Unis)
Aujourd'hui quand je pense à celui que j'ai le plus aimé dans ma vie, c'est avec douceur et tendresse, malgré la douleur toujours vivace de son absence. La douleur est aujourd'hui atténuée par le souvenir de nos conversations, de nos lettres échangées, la relecture de ses mots qui accompagnaient des livres qu'ils souhaitait me faire partager. "Je t'embrasse tendrement et affectueusement" avec un livre de Nathalie Sarraute (Pour un oui ou pour un non) "Je te quitte et t'embrasse après t'avoir dit combien j'ai été heureux de ton séjour au R... Nous avons pu nous voir et vivre et j'ai été comblé.Je le serais davantage dans la certitude de ne pas t'avoir déçu. Toujours tien." avec des textes de René Char.
Quand j'ai un passage à vide, j'ouvre le cahier de ses lettres et j'y puise une nouvelle énergie.
Bref, il faut oser, et surtout ne pas être dans la position de regretter... ce qui n'a pas été fait.

Écrit par : JG | 14 janvier 2008

D'accord avec JG, il ne faut jamais rien regretter.
Pour son silence à ta lettre, lui même étant à 1ère vue mal dans sa peau, ta déclaration lui a peut-être fait peur et fait remonter en lieu certains démons.

Écrit par : Christophe | 14 janvier 2008

Un caleçon orange ? C'est drôle, j'ai hésité longuement sur cette couleur, il y a quelques jours ...
La suite, vite !

Écrit par : Fiso | 14 janvier 2008

J'apprend juste a "te connaitre"... Ton récit me permet d'entrevoir... une sensibilité chez toi.. Tu ecris avec douceuc...
C'est trés agréable

Écrit par : elfy | 14 janvier 2008

-> JG 75 -> Je ne cois pas que Bougrenette rejette cette aventure. C'est le fait de recevoir le silence après avoir tout misé sur un coup d'audace, qu'elle ne souhaite à personne. Evidemment, le silence n'a pas alors accéléré mon coming out, mais j'étais déjà en chemin, alors, et j'ai fini par accoucher. Merci de ce que tu dis de mon blog, ça me touche énormément. Je suis heureux que tu utilises cet espace pour témoigner également. Ton histoire, cette attention que tu as reçue, si longtemps, par petites touches, sont belles, troublantes même. Sois ici chez toi ;
-> Bougrenette -> Putain, jen ai trop connu des récits inachevés, je me suis construit dans l'inachevé, en fait. Suis-je abouti ?
-> Christophe -> Je ne sais pas, il ne m'a jamais reparlé de cette lettre, et moi non plus. Je crois surtout qu'il a été destabilisé de se voir perdre un copain hétéro, son copain hétéro, celui qui le raccrochait à quelque chose de normal. Ah ! homophobie intériorisée, quand tu nous tiens...
-> Fiso -> lol : la couleur de l'amour sexué ?
-> Elfy -> Merci d'être sensible à ces évocations. Ca me fait drôle de partager ça avec vous, mais qu'est-ce que c'est bon.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 14 janvier 2008

Oui je confirme, prendre le risque de tout perdre et ce sans regrets, pourquoi pas, au contraire mais que lui soit opposé un silence, non. Toi même JG dans ton commentaire témoignage tu parles d'échanges parce que tu as donné mais reçu aussi.
Ne pas être abouti Oh n'est ce pas une richesse ? tu as peut être mille fins à vivre encore ... la classe ! bisous

Écrit par : Bougrenette | 14 janvier 2008

Tu as raison; je me suis mépris sur le commentaire de Bougrenette. En le relisant, je me suis rendu compte que j'avais été trop vite. Il faut tourner 7 fois son clavier avant de rédiger...
Bien sûr le silence, c'est dur surtout après un appel à l'aide. Mais pour moi le silence c'est aussi une réponse. Il ne peut pas répondre autrement. Volonté de croire que ton courrier n'a pas existé, crainte de ne pas être à la hauteur dans la réponse.
Pour l'évocation de S..., tu parles de l'attention reçue. Mais cela va dans les deux sens, car pour recevoir il faut donner et je trouves que rien n'est plus beau que le don( quand il est accepté)
Merci de ton invitation à me considérer chez moi. C'est curieusement le sentiment que j'avais.

Écrit par : JG | 14 janvier 2008

Elle est belle ton histoire...
Je n'avais jamais pris le transibérien avant ce soir, merci ;-)

C'est étrange ces mises à nues, dont, tu le sais, je suis adepte. A la limite de l'impudeur, le grand frisson à tous les coups, un peu d'appréhension...mais comme tu le dis, qu'est ce que c'est bon.
Merci de le faire aussi bien, je prends tant de plaisir à te lire, et découvrir quelques épisodes de ta vie...

Écrit par : M. | 15 janvier 2008

-> Bougrenette -> Ne pas être abouti, est-ce une richesse ? Tiens, voilà qui fait étrangement écho à une conversation que j'ai eue récemment avec un ami. Il m'avait manqué de voir les choses sous cet angle pour pouvoir rebondir...
-> JG -> Il faudra que tu nous parles plus de S. ;
-> M. -> Merci pour le plaisir. Tu sais combien il est réciproque.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 15 janvier 2008

@bougrenette et oh : lol, il est toujours en retard d'un round Oh!

Écrit par : wajdi | 15 janvier 2008

@oh, d'ou l'intéret comme le dit M. de ces "mises en impudeurs" difficiles surement mais tellement riches, confronter des visions sous des angles différents pour en recevoir des échos.
et même si le clavier se mélange les pinceaux cela n'en reste pas moins sincère et parlant.
@Wajdi tu crois ? peux être un façon d'eviter certains coups ?

Écrit par : Bougrenette | 15 janvier 2008

Me revoilà (plus discret que sur certain autre blog mais bien présent cependant...). Ce que j'aime dans tes histoires, c'est qu'elles en cachent une autre. Tu parles de tes aventures, de tes rencontres, de tes amours et tu révèles ainsi ton itinéraire sentimental et sexuel. Mais derrière cela, il y a aussi ton itinéraire géographique, politique et professionnel. Je ne vais pas m'amuser à faire tous les recoupements pour reconstituer ta vie estudiantine et professionnelle mais ça m'intéresse autant que le reste. Cela dit, n'y consacre surtout pas un texte rien qu'à ça : c'est beaucoup plus drôle quand tu en parles indirectement. Faudra qu'on se rencontre le jour où je viendrai à Paris : on formera avec Fiso le cercle des lecteurs du blog de Wajdi !!

Écrit par : xelias | 15 janvier 2008

-> WajDi -> C'est toujours mieux que d'un match :
-> Bougrenette -> Je retiens aussi cette expression, la mise en impudeur, elle me correspond bien en effet, je m'y suis essayé grâce aux blogs ;
-> Xelias -> Je suis heureux de te trouver par ici. Va pour une rencontre sur Paris, avec grand plaisir, ce cercle est fait pour palpiter. Fais signe quand tu prévois de descendre.

Écrit par : Oh!91 alias entre2eaux | 15 janvier 2008

ce texte me rappele mes peurs et hésitations à la pratique homo;est ce une maladie,dont on ne gueri pas? Voila ma grande peur il y a plus de 30 ans! Comme je suis lent j'ai mis quelques mois ou années à comprendre que ce n'était pas une maladie ,juste une façon d'etre plus heureux ?Je n'en suis pas revenu bien sur.

Écrit par : chris | 25 mai 2008

-> chris -> Que veux-tu dire, quand tu écris "je n'en suis pas revenu" ? Tu en es où aujourd'hui ?

Écrit par : Oh!91 | 26 mai 2008

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