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17 décembre 2007

mes amours secrètes (1) Menem

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Me voila donc rendu. C'est le plus difficile, parce que le plus intime, et probablement le plus secret. Le plus fondateur, aussi. Mais dans mon souvenir ce sont surtout les moments les plus douloureux.

L'histoire officielle de ma vie, c'est que je me suis découvert gay à l'age de 31 ans, sous l'effet croisé de la distance qui me séparait de ma petite amie (j'étais alors installé à Budapest) et de l'immersion soudaine dans un monde nouveau dépourvu de pudeur. Jusque là, je n'en aurais rien su, l'aurais refoulé, classiquement et très inconsciemment. C'est avec cette thèse que j'ai accompli mon coming out devant la terre entière au printemps 97.

Or je le savais, je l'avais toujours su - je ne l'avais jamais accepté, j'avais toujours souhaité que ça me passe, j'aurais prié Dieu pour ça - mais je l'avais toujours su très profondément. Dans mes rêves de môme déjà, les cohortes d'enfants qui m'apparaissaient dans la nuit, nus sous l'effet des lunettes magiques que je m'étais inventées, finissaient toujours par n'être que des garçons. La volupté que j'éprouvais dans le secret de mon lit, lorsque pour la première fois le plaisir de la caresse se trouva fortuitement prolongé par le jaillissement d'un liquide visqueux inconnu, puis dont je me mis à me gratifier chacune des nuits suivantes, n'était habitée que de garçons, de ma classe ou du lycée. Quand je consultais l'Encyclopédie de la vie sexuelle, que mes parents, dans leur modernité, tenaient discrètement á notre disposition, mon frère et moi, c'était pour y regarder les hommes nus, la photo de cette érection adolescente, même si pour me rassurer, comprenant ma différence, c'est sur les photos de couple que je m'efforçais de jouir.

Et parce que j'étais gay, même durant ces quatorze années de vie sexuelle passées exclusivement avec des femmes, j'ai aimé des hommes jusqu'au plus profond de moi-même, mais si secrètement, si seul, si désespérément, que la souffrance que j'en ai éprouvé m'a 1fc0885beb19f393a11484968c509fbb.jpgchangé, a façonné ma personnalité, ma vision du monde et de la vie.

Curieusement, je n'ai pas souvenir de telles intensités émotionnelles dans mes années lycée à Aix, même si j'ai bien en mémoire au moins deux garçons sur lesquels j'essayais sans grand succès de me calquer. C'est en fac que je connus ce premier amour, sans doute le plus long et le plus intense.

Il s'appelait Menem, il était libanais. J'avais 18 ans, il en avait 23, quand on s'est connu. Il était grand, il était beau, il avait une personnalité solaire toujours tournée vers les autres et cultivait son art de la séduction. Son torse, mon Dieu son torse !, il était comme tout droit sorti de la mythologie grecque. Il militait pour des causes tiers-mondistes et anti-impérialistes, ce qui rejoignait ma culture familiale, et je me mis à militer avec lui, entre autre pour sortir du petit cercle mesquin et étroit de mes anciens camarades de lycée avec qui je m'étais retrouvé en fac à Marseille. Nous étions en janvier 1982, et après trois premiers mois sclérosants (études de science, tu imagines comme ça pouvait etre chiant), je commençais à respirer.

L'été suivant, Israël a occupé le Liban, déjà bien éprouvé par sept années de guerre. Plus seulement le Sud, mais jusqu'à 9471ffac10f826203d9df5344d455b54.jpgBeyrouth. Le siége, la faim, les réfugiés, la peur, Sabra et Chatila. De cet été-là, chez Menem a commencé à renaître une identité libanaise brûlante, qui l'extirpait de ce qu'on pourrait appeler, pour faire politiquement correct, le parcours d'insertion ordinaire auquel il s'astreignait de bonne grâce depuis qu'à l'age de 17 ans il était arrivé là. Sa famille, chrétienne maronite, qui vivait dans la montagne du Nord de Beyrouth, avait du fuir dés le début de la guerre, les engagements politiques de ses aînés l'ayant rendue indésirable aux yeux des milices fascistes qui contrôlaient leur région.

Son histoire serait un roman à elle seule. La découvrant, et m'apercevant, à mesure qu'il devenait un ami, que derrière son allant se cachaient des plaies, dont certaines étaient encore béantes, un attachement d'un genre nouveau commença à me lier à lui. Je commençais à le regarder autrement. Peu à peu, et s'en m'en rendre vraiment compte, je devenais sensible à chacune de ses marques d'affection, d'estime ou de reconnaissance. Je n'aurais pu refuser aucune de ses invitations à m'attarder avec lui, ou à le rejoindre chez sa mère pour un week-end à Miramas. Tout en lui avait une noblesse incroyable. L'admiration que je lui vouais n'avait pas de limite.

Il devenait un modèle, un maître à penser, un maître à bouger, un maître à tout. Il n'écrivait jamais dans un cahier, comme moi, mais exclusivement sur du papier libre, j'optais pour les feuilles blanches, j'imitais son écriture que je trouvais plus limpide et plus claire que la mienne. Il avait la barbe, je me laissais pousser la barbe, sa copine était étudiante en médecine, je m'empressais de me trouver une copine, libanaise de surcroît, et résidant dans la même cité-U. Il aimait le foot, je me mis à m'intéresser au foot, il avait l'habitude de dormir nu, je me mis à dormir nu, il écrivait de la poésie, j'écrivis des niaiseries, il admirait Maïakovsky, j'en achetais l'œuvre intégrale, j'apprenais des chansons en arabe, des proverbes, des expressions du quotidien. Souvent introduit, par un hasard qui disait notre complicité, dans son intimité, je remarquais qu'il s'asseyait pour pisser afin d'éviter les éclaboussures, et qu'il s'essuyait le cul par devant, en se relevant le paquet de la main gauche. J'adoptais ces usages, qui sont encore les miens aujourd'hui, tout comme ma manie de prendre des notes sur des feuilles blanches.

Quelques fois, sans doute assez rares, mais que j'ai tellement vécues en démultiplié que je pourrais dire des dizaines de ad4e6f3838178daa79229243537baf7c.jpgfois, notamment quand nos copines étaient de garde, il nous arrivait de dormir sous le même toit et dans la même chambre. J'ai souvenir d'un été où nous étions à Miramas. Il y avait du monde chez sa mère et nous dormions sur deux matelas resserrés dans le séjour, nus, recouverts chacun d'un simple drap. Cette nuit-là, je n'en avais pas fermé l’œil.

J'étais à l'affût d'un retournement, d'un contact, d'un soulèvement du drap, j'étais attiré mais prenais garde à éviter tout frôlement. Ma nuit entière passait à guetter la parcelle de peau qui se découvrirait, à deviner la position de son sexe sous les plis du drap, à attendre qu'il se lève boire ou pisser pour l'observer par silhouette dans la nuit. J'étais dans une haleine incroyable parce qu'il m'avait ouvert son lit, mais c'était tellement insignifiant pour lui que ça faisait mal à mourir.

Un été, en 1984, nous sommes partis, avec une bande de six copains de fac, participer à un chantier pour construire une école au Nicaragua, c'était notre façon de soutenir la révolution sandiniste contre Ronald Reagan. L'été d'après, ou le suivant, il m'avait sollicité pour l'aider à traduire en français un livre sur la résistance libanaise. Une confiance incroyablement solide s'était construite entre nous, que j'ai su au prix d'incroyables souffrances, conserver indemne longtemps, très longtemps. Trahir mes sentiments, c'était irrémédiablement la casser, donc briser mon amour. Comment révéler à quel point me faisaient mal toutes les confidences dites à un autre, tous les moments passés avec sa copine, ou tous les instants où je le croyais avoir trouvé meilleur ami que moi ? A chaque instant, je m'interdisais moi-même de le chercher ou de le solliciter pour ne pas me révéler, mais son silence à lui m'était assourdissant.

Je suis incapable de dire aujourd'hui par quel chemin ma relation à lui s'est peu à peu apaisée, en est revenue à un état d'amitié non pas ordinaire, mais dépourvue d'ambiguïté. Au point où nous sommes encore - même à ne nous voir, parce que nos vies sont ainsi, que deux ou trois fois dans l'année, avec sa femme et ses deux petites filles qui sont comme mes nièces - ce que l'on appelle des meilleurs amis l'un pour l'autre. Sans doute parce qu'il y eut des temps morts, des parenthèses, des éloignements d'où nous ne revenions jamais, ni l'un ni l'autre, dans le même état sentimental. Jévoquerai bientôt l'une de ces suspensions, particulièrement intense.

Encore aujourd'hui où nous nous revoyons pour des moments de bonheurs simples et familiaux, il ne sait rien de ce que fut autrefois ma passion dévorante pour lui.

Commentaires

pas eu le tps de tt lire (trop loonnng :)) mais je reviendrais !
juste pr te souhaiter (pas pu aller sur le net ce we !) un JOYEUX ANNIVERSAIRE pr samedi :)
biz

Écrit par : sev | 17 décembre 2007

Quelle belle histoire, à la fois triste, troublante, heureuse, viscieuse à "faire mal à mourir" je n'ose imaginer combien cela a dut être difficile même si tes mots ici en disent beaucoup déjà. tu parles de lui magnifiquement bien, montrant une fois encore combien les autres te sont importants, et par eux tu te dévoiles. En fait à la lecture des derniers mots, j'ai une seule question, penses tu qu'un jour tu lui en parleras ?

Écrit par : Bougrenette | 17 décembre 2007

Tu écris vraiment bien, j'aime bcp te lire. Et je te comprends. J'ai aimé un homme au même point. Il ne l'a jamais su. Au plaisir de continuer à te lire, à bientôt !

Écrit par : Azulamine | 17 décembre 2007

juste t'écouter nous dire...

Écrit par : frisaplat | 17 décembre 2007

-> sev -> tu es adorable, c'est gentil comme tout. Ca m'en fait 43. Tout rond ;
-> Bougrenette -> Peut-être qu'il est de ceux, des premiers, dont j'espère secrètement qu'ils rencontreront ce blog un jour par hasard ?
-> Azulamine -> Nos vies se ressemblent, forcément, certaines ont des coins carrés, d'autres des coins arrondis. C'est tout ;
-> frisaplat -> ....

Écrit par : entre2eaux | 18 décembre 2007

hi hi, oui tout à fait !! on va se battre pour des coins arrondis et finalement on préfèrera les coins carrés !

Écrit par : Azulamine | 18 décembre 2007

Il me semble bien O laisser faire le hasard avec une pointe d'espoir, une jolie option.
J'avais raté l'info blog-it, une pensée pour Boby.

Écrit par : Bougrenette | 18 décembre 2007

c'est marrant ça me rappelle des choses ..;
j'adore quand tu dis qu'il relevait le paquet d'une main pour..
trop drôle , ah oui j'ai bien ri, :)
c'est emouvant tes histoires
et c'est bien aussi de respecter l'autre dans ce qu'il croit être et d'être ami.

Écrit par : if6 | 18 décembre 2007

Tres beaux textes plein de pudeur et de tendre exhibitionnisme. Mon histoire est différente mais j'ai retrouvé des points communs. L'attirance pour un garçon qui est devenu le centre de ma vie pendant mes 8 années de pensionnat.
Merci et continues.

Écrit par : JG 75 | 18 décembre 2007

J'adore vraiment ta façon de raconter.Toujours se mélange de sensualité, de réalisme, de pudeur aussi.

Écrit par : Christophe | 18 décembre 2007

Une très jolie note pour mon premier passage ici. Comme ce doit être poignant de se rappeler ces moments pour les raconter ainsi.

Écrit par : Joss | 18 décembre 2007

-> Azulamine -> Et le plus important, finalement, c'est ce pour quoi on s'est battu, ou ce qu'on a choisi ? peut être ce qu'on a appris en se battant, non ?
-> Bougrenette -> Boby aura reçu ta pensée, j'en suis sûr, il va avoir besoin de notre soutien ;
-> if6 -> des fois, on croit respecter l'autre, mais c'est une façon de se respecter soi-même. je n'ai pas de regret, de totues façons, autre chose que ce que nous avons traversé aurait été impossible;
-> JG 75 -> le centre de ma vie. C'est le mot juste, même si je n'étais déjà plus à l'âge du pensionnat. Merci beaucoup de ton passage et de ce témoignage ;
-> Christophe -> je crois que si tu ressens de la pudeur, même quand j'écris des choses crues (comme le coup du "paquet relevé de la main"), c'est peut-être parce qu'il y a de l'honnêteté et du respect, je ne sais pas...
-> Joss -> Pour ton premier passage, tu n'es pas tombé sur le billet le plus facile, ni le plus court. Merci d'y avoir pris du plaisir. J'avais ton âge alors, et aucune gare ne m'attendait pour une rencontre...

Écrit par : entre2eaux | 18 décembre 2007

Bien sûr que c'est ce qu'on a appris en se battant qui est le + important. C'est pour ça que je préfère sans les coins arrondis :) bisous, bonne journée !

Écrit par : Azulamine | 19 décembre 2007

je viens ton coming out
moi je n'aurais pas pu tenir (d ailleurs je n ai pas tenu) et cet amour que tu as porté et que tu portes à Menem est magnifique, mais tu n as jamais su si la réciprocité a exister
te souhaite uen bonne année

Écrit par : gay69 | 29 décembre 2007

-> gay69 -> merci de ton passage et de ce commentaire. Il n'y a jamais eu de réciprocité, évidemment. Menem aime les femmes. Il est aussi puissant en amitié, mais je ne lui imagine pas de sexualité autrement qu'hétérosexuelle. Bonne année à toi.

Écrit par : entre2eaux | 29 décembre 2007

Je découvre ce joli texte... passionnant, et beau ! Beau comme ce qui vous lit.

Écrit par : Dalyna | 12 avril 2009

-> Dalyna -> Merci d'avoir pris le temps de lire ce texte, dont tu as compris combien il était important pour moi. C'est un peu pour me libérer de ce genre de choses, que j'ai ouvert mon blog, au tout début...

Écrit par : Oh!91 | 12 avril 2009

Ca m'émeut vraiment ... Tu as bien fait de le faire ce blog !

Écrit par : Dalyna | 13 avril 2009

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