22 mai 2013

l'Oh! sous les ponts

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L'eau ne tombera pas que du ciel, ce week-end, elle irriguera aussi les cœurs et les têtes. S'il y a des alternatives à l'opéra, en voici une à ne pas laisser passer...

Tiens, Nicolas a eu la réjouissante initiative de t'en proposer des itinéraires. Ça promet d'être réjouissant. D'autant qu'après 12 éditions, et beaucoup d'eau qui lui a coulé entre les jambes, le Danube en est, enfin, l'invité d'honneur...

Que le soleil soit avec lui !

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19 mai 2013

l'art difficile d'être à la fois dans la vie et dans le blog

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Je suis à une encablure de l'échéance professionnelle qui me mobilise toute l'année, sans avoir renoncé à vivre d'intenses moments de vie. Le prix, j'en paye ma part : de la tension au travail, des dossiers qui s'enchaînent sans répit, de la fatigue et un sommeil troublé. Et puis je t'en fais payer la tienne : le silence qui se prolonge sur ce blog.

Donc dans l'ordre et sans détail, pour reprendre la pelote là où je te l'avais laissée...

J'ai retrouvé à Foix, la semaine dernière, ma maman d'autrefois, décidée, ordonnée, habile et sereine. Ferme sur ses jambes et dans sa tête. Les troubles cognitifs des trois mois passés semblent happés par un trou noir, mais l'absence de diagnostic nous tient en alerte : dénutrition ? Excès de Lexomil ? Nul ne sait du gouffre d'hier ou de sa sortie d'aujourd'hui lequel est l'appareil, lequel le passager d'une traversée incertaine.

J'ai ensuite rejoint à Carcassonne ma bande d'anciens collègues pour le rendez-vous qui nous lie chateau de Peyrepertus.jpgchaque année à un grand week-end de printemps. Les excursions n'ont pas manqué car notre hôte était érudit, féru d'histoire, et qu'il avait concocté un programme de visites palpitantes, parmi lesquelles celle du château de Peyrepertus n'était pas la moins spectaculaire.

Retour via Toulouse, avec une nouvelle escale chez Manu. J'en suis reparti avec L'Art difficile de rester assise sur une balançoire, le dernier roman d'Emmanuelle Urien, sa compagne - enfin, je dis ça, je dis rien - que je suis sur le point de terminer : je t'en reparlerai, notamment parce qu'elle y invente un terme, la doulhaine, contraction de douleur et de haine qui reflète assez bien les états avec lesquels ont flirté mon coeur et mon corps ces dernières années de déchirement amoureux..

Puis j'ai enchaîné.

Lundi, un merveilleux programme de musique de chambre à la Cité de la Villette, sur le thème de la musique en temps de guerre. Avec le Quatuor pour la fin du temps, de Messiaen. Michel Portal à la clarinette : le souffle court, à 77 ans - l'âge qu'aurait du avoir mon père - mais touchant de fragilité et de sensibilité. Akiko Suwanai au violon : c'est avec l'enregistrement de son concerto de Tchaikovski que mon ami d'amour accompagna ma tristesse à l'annonce de notre rupture. Une attention tendre qui m'avait rassuré sur le moment, mais n'avait suffi à désamorcer la doulhaine qui allait longtemps s'accrocher à mes basques. Henri Demarquette au violoncelle : assez mordant, et artisan du programme. Michel Dalberto au piano : un toucher percussif très personnel, un son qui s'apparente à celui de baguettes sur des verres plus ou moins remplis d'eau.

Mardi, Ariadne Auf Naxos, de Richard Strauss, à l'Athénée, par le jeune orchestre Le Balcon, très performant, et avec une distribution éclatante de jeunesse et d'espièglerie, au chant solide à l'exception de Bacchus, totalement vautré dans des cordes vocales poisseuses. Alfonse Cemin, qui avait été un brillant soliste pour le RSO l'année dernière, a cette fois efficacement assuré en directeur de chant. Raillerie d'une étonnante modernité sur les rapports entre art noble et art populaire, sur l'intrusion de l'argent et du pouvoir dans la culture, j'ignorais que j'aurais de cet opéra une livraison conforme, mais sonnante et trébuchante, au bureau, à peine trois jours plus tard.

Mercredi à Garnier, c'était ballet. L'oiseau de feu de Béjart, sublimé par les deux magnifiques étoiles Mathias Heymann et François Alu, dont je ne manquais rien du bout de mes jumelles. Deux chorégraphies successives du Prélude à l'après-midi d'un faune, le Nijinski éternel, et celle de Jérôme Robins, dont je n'ai pas compris l'intention. Puis un Boléro de Ravel recréé par Cherkaoui et Jallet, entêtant, tourbillonnant, hypnotisant, avec des danseurs ivres de leur ronde et de cercles concentriques stromboscopés au sol, le costume macabre. Je ne crois pas que ce boléro-là restera dans l'histoire, mais l'ensemble fut une soirée merveilleuse.

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Vendredi, une réunion de chiotte avec mes chefs. Pour parler d'avenir. Un mésaccord. Ironie rédhibitoire comme en écho à Richard Strauss. Queue basse.

Samedi, le mariage pour tous était promulgué, les premiers bans publiés, la première fête annoncée pour le 29 mai à Montpellier. Je réponds à des SMS endiablés que "ce gouvernement aura au moins servi à ça, à défaut d'autre chose". De mon côté, j'avais des invitations pour la Générale du Crépuscule des Dieux. J'en ai partagé le privilège avec Joël, l'un de mes anciens compagnons de queue à l'époque révolue de l'opéra démocratique. La boucle était bouclée, ma semaine musicale et lyrique parachevée de la plus belle des façons, la Tétralogie de Wagner conclue d'un monument invraisemblable, joué avec tact, doté d'une distribution exceptionnelle, lyriquement et dramatiquement, et auréolé de tableaux scéniques forts à la fois par le sens et l'esthétique.

L'opéra est ainsi : on y croise la passion et la médiocrité, l'inceste et la pureté, le drame s'y noue, le sexe s'y joue, le gouffre n'est jamais loin mais jamais éteinte non plus la lueur d'une sortie. C'est la vie en condensé où le sublime côtoie l'inutile laideur. Un monde insensé où - seule chose qui vaille - la quête de sens vient réparer l'avidité cupide des puissants.

On a beaucoup parlé de Wagner avec mes anciens collègues. Ils n'y sont pas rentrés et les clichés y font écran. J'ai été moqué, mais ce jeu était plaisant. On a promis de se retrouver tous ensemble pour Written on Skin, de Georges Benjamin, lors de sa prochaine programmation à l'Opéra comique, en novembre prochain : une émotion esthétique et historique qui m'avait emballé au dernier festival d'Aix, l'été dernier, et qui devrait faire consensus.

08 mai 2013

Ravel et le piano rouge

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Il y a désormais, dans le hall des terminaux d'aéroports, à proximité des portes d'embarquement, des espaces capitonnés où est mis à la disposition des voyageurs... un piano rouge. Un piano droit laqué, un peu gadget, à la sonorité métallique sur lequel tout un chacun peut tuer le temps en réjouissant ou en agaçant les autres passagers.

Il y en avait un dans le terminal sud d'Orly, fin mars, quand je descendais à Foix chercher ma mère. Il y en avait un hier matin dans le terminal 2D de Charles de Gaulle, que j'empruntais pour, à nouveau, descendre dans le sud retrouver maman.

Pour s'y mettre, au milieu des autres passagers, il ne faut pas avoir froid aux yeux. J'y ai entendu quelques horreurs et pas mal de tentatives plus ou moins maladroites - car évidemment j'ai longtemps tourné autour, tenté par le diable.

Le piano est disposé de telle sorte qu'une fois qu'on y est installé, salon et va et viens dans le dos, on peut ne croiser le regard de personne.

Alors hier matin, une fois le tabouret libéré et le piano délaissé comme un vulgaire élément de décor, j'ai osé m'y mettre et livrer à des oreilles indifférentes ma sonate de Scarlatti. Sans coup d’œil ni à droite ni à gauche, sans me retourner. Dans le confort douillet que procure l'anonymat.

Le hall s'emplissait par moments de la petite musique qui annonce tel ou tel embarquement, le son du piano était celui d'un vieux bastringue, mais peu m'a importé : oser jouer dans un lieu public parmi des dizaines d'inconnus m'a excité. Presque autant que de me doucher nu dans des vestiaires d'hommes après une séance de nage.

D'ailleurs, j'ai récemment rencontré quelqu'un, comme ça. Pas en jouant du piano. En me douchant nu. Un homme bien fait, blond, charpenté et glabre, de mon âge, amoureux de Ravel et plus généralement du répertoire du 20ème siècle, comédien et fou de radios anciennes. Le désir entreprenant, il s'est autorisé une fellation, brève mais d'une incroyable douceur, en plein vestiaire avant que nous filions nous révéler d'autres talents dans une cabine fermée. Je l'avais vu deux fois sur scène l'an passé, c'est amusant. Et puisque le monde est petit, il a récemment joué à La Colline sous la baguette d'un chorégraphe qui a été mon amant, mon amant de canicule, il y a dix ans déjà.
 
J'ai retrouvé - appelons-le Maurice - deux fois depuis.
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J'ai avec lui délicieusement conclu mon dimanche de manifestation, une fois ramené mon balais dans la voiture. Et il m'a prêté pour ce voyage une biographie de Ravel, ou plutôt le roman de ce qu'ont pu être les dix dernières années de sa vie, avec la notoriété, la découverte du nouveau monde, le triomphe international, la consécration du Boléro, ses concertos géniaux nés dans la douleur, puis la dégradation de sa mémoire et la déchéance cérébrale. Sur le chemin vers maman, cette fin m'a profondément troublé.

A Toulouse, mon ami Manu m'a offert dans la cour de sa maison une escale déjeunatoire rafraichissante. On y a parlé tantrisme, éducation, Mélenchon, et encore de plein d'autres choses. C'était court mais on se revoit samedi soir.

Arrivé à Foix, j'ai retrouvé une maman quasi-ressuscitée, maigre à faire peur mais vaillante sur ses jambes, la tête sur les épaules, débarrassée des troubles cognitifs qui semblaient la vouer à une étreinte sans fin avec Alzheimer ou l'un de ses cousins maléfiques. L'épisode dément de ces trois derniers mois n'est pour l'instant pas clairement diagnostiqué, nous restons donc sur nos gardes, mais je ne te dis pas le bonheur de voir maman sembler retrouver un sentier de vieillissement paisible.

02 mai 2013

l'art, le mensonge et l'aplomb

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L'aplomb est la sœur jumelle du mensonge. Jérôme Cahuzac venait de nous en donner une petite leçon, Claude Guéant nous fait la piqûre de rappel. C'est salutaire, et ça prouve que régler le problème des rapports entre pouvoir et argent ne peut se suffire d'une apparente transparence consentie sur les patrimoines des élus.

"Je n'ai jamais blanchi d'argent, d'ailleurs, je ne sais pas comment on fait, pour blanchir de l'argent". Je reviendrai sur le mensonge. Mais à la marge, que nous révèle-t-il, cet homme-là qui, Place Beauvau, s'est fait le champion des expulsions des immigrés dans la droite ligne de son prédécesseur Brice Hortefeux ? Qu'il était incompétent ? Il y a un mois, on apprenait que le chef de troupe de la lutte contre la fraude fiscale était lui-même un évadé. Et aujourd'hui, qu'après 42 ans de carrière dans des préfectures et les ministères, dont celui des finances, l'ex-"homme fort" du pays ne "sait pas" comment on blanchit de l'argent. A quoi servait-il donc, cet énergumène, dans les fonctions successives qu'il occupait, s'il ne connaissait rien au banditisme ni à ses techniques financières, à quoi s'attaquait-il si ce n'est pas au blanchiment, qui représente la bagatelle de 1.600 milliards de dollars à l'échelle du monde chaque année ? Aux Roms, c'est ça, et à leurs misérables campements ?

Bien que déjà en retraite, tu n'as peut-être pas su qu'il avait utilisé en 2012 un habile mécanisme mis en place par Nicolas Sarkozy pour s'inscrire au barreau de Paris comme avocat, sans en avoir les diplômes. Mais qui peut-il bien défendre, et comment, alors qu'il ne connaît rien à rien, et qu'il se défend si mal lui-même ?

Le mensonge, justement. Je connais bien les primes de cabinet : j'en ai croqué moi-même, en toute légalité, sous l'ère Jospin. De mai 1999 à décembre 2001, je recevais chaque mois une enveloppe de 3.000 francs, en complément de ma rémunération. Un prime "non-fiscalisée", disait-on à l'époque, une terminologie moins sale que "enveloppe de billets". Puis il y eut le scandale des voyages privés de Jacques Chirac payés avec de l'argent liquide, dont la provenance, disait-il, remontait à ses fonctions ministérielles antérieures.

andries.jpgNi une ni deux, pris dans la tempête, Jospin a fait son moralisateur en chef et décidé d'intégrer les primes aux fiches de paye.

On était à la veille des élections présidentielles de 2002. Comme à chaque fin de gouvernement, les chefs se recasaient, qui dans une administration, qui dans une entreprise publique, qui dans la sphère privée ou financière. Le pantouflage ne date pas d'hier. Pour six mois, juste avant ce dernier grand échouage politique de la gauche que fut l'échec de Jospin, j'ai donc été nommé chef-adjoint de cabinet, et vu le montant de ma prime doubler à 6.000 francs.

Au 1er janvier 2002, ma fiche de paie a donc connu une double révolution : elle fut comme toutes les autres convertie en euros, et fut soudainement augmentée de... plus de 1.000 euros : car en plus d'être intégrée aux salaires, les primes furent accrues de ce que le fisc serait amené à leur reprendre, le tout arrondi à la centaine d'euros supérieur, on ne soigne jamais assez les siens...

Belle aubaine pour moi, avant de réintégrer le monde civil, que de disposer sur le papier d'un salaire de référence flatteur, alors qu'avant tout cela je plafonnais à un smic à peine amélioré. Je dois donc beaucoup à Jacques Chirac et à ses frasques : ma télé, ma Mégane, quelques voyages, la réfection de ma toiture, mes sorties à l'opéra, bref... mon train de vie actuel, quoi !

Mais je le confirme : au 1er janvier 2002, les enveloppes en liquide dans les cabinets, c'était terminé ! Il va donc falloir que Claude Guéant trouve autre chose, et qu'il rende des compte ! A moins que l'on découvre que le système des primes aurait été rétabli partiellement, dans le plus grand secret et la plus parfaite illégalité pour certains ministères, et que nous sommes à l'aube d'un nouveau scandale d'Etat. Tiens, on n'a pas encore entendu Manuel Valls dans cette affaire, pour nous éclairer sur les pratiques en cours à l'Intérieur...

Je n'ai par contre jamais rien touché de Kadhafi. Ah si, des lèvres le dos de sa main, mais ça, c'est une autre erreur de jeunesse...
 
Et en matière de peinture, mes goûts n'ont rien à voir avec ceux du bonhomme : je tiens mes toiles de mon père, de mon frère et de mon compagnon. Les tempêtes y sont, davantage qu'en mer, dans l'intimité de l'âme. Et elles ne sont pas à vendre.

24 avril 2013

un mariage et quelques enterrements

 mariage gay,mariage pour tous,christiane taubira

Voilà, c'est fait. Maintenant, il faut choisir : se marier, ou pas. C'est le début des emmerdes, mais celles-là valent la peine...
 
Au moins, les politiques et les clergés vont pouvoir nous lâcher la grappe et laisser la vie s'occuper de nous. S'arranger avec la vie, c'est déjà bien assez compliqué comme ça... A quand le premier divorce pour tous ?

Bravo Christiane Taubira, vous avez été lumineuse d'humanité, brave, digne. Vous avez franchi la porte de l'histoire par le sens le plus grand, celui de Simone Veil, de Robert Badinter, de Stéphane Hessel. Vous pouvez passer celle du gouvernement dans l'autre, maintenant, vous échapper par la lucarne, avant que le décès de Petroplus, l'inhumation de Florange, la crémation du code du travail ne se referment sur vous. Il y aura toujours un grand peuple de gauche pour vous accueillir à bras ouverts.

J'ai reçu hier mon formulaire de déclaration de revenu. Il n'y avait pas de lettre de Jérôme Cahuzac : les services de Bercy ont évité le pire. Mais ils n'ont pas eu le temps de se retourner pour en glisser une de Pierre Moscovici, tant mieux. Sauf que pour la première fois, personne ne nous dit à quoi vont servir nos impôts. Comme s'ils ne servaient à rien, comme si la dépense publique était trop honteuse - en soi - pour qu'un ministre en parle. Comme si les administrations et les services publics n'étaient qu'une épine dans le pied, une croix à porter, le grand fardeau de l'économie.

Les scandales à répétition, financiers, sanitaires, fiscaux, s'invitent chaque jour dans l'actualité, convoquent des émois aussi véhéments qu'éphémères, mais dès qu'il faut parler moyens et effectifs, c'est toujours trop. Le cheval dans les boucheries, les gels industriels dans les implants mammaires, la fraude aux comptes bancaires à l'étranger, mais aussi la sécurité dans les rassemblement publics, la qualité des eaux dans les hôpitaux ou les cantines scolaires... il n'y aura bientôt plus aucun fonctionnaire, plus aucun service préfectoral, plus aucun laboratoire public, pour s'atteler à ces obligations, déceler les abus ou prévenir les risques, mais personne n'a l'air de vouloir faire le lien.

Alors voilà, c'est de ça qu'il faut s'occuper, maintenant. Fermer la morgue du déclin social, et en ouvrir une pour les politiques libérales.

Mais bon, pardon. N'en parlons pas maintenant, on a la vie, pour ça. Aujourd'hui, c'est la fête. Une vraie et belle fête. Une Saint-Valentin à la Saint-Fidèle, et ça, ça ne s'invente pas !

 

09 avril 2013

lettre ouverte à Philippe Torreton

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Encore un effort, Philippe !

Tu permets que je t'appelle Philippe ? C'est une façon d'établir la sincérité de ma démarche, d'exprimer la sympathie que je te porte, et de manifester mon admiration pour le courage de ta parole, malheureusement trop rare dans l'entre-soi du show business.
 
Si je m'autorise cette familiarité, c'est aussi pour plagier le ton que tu as choisis d'employer pour adresser tes remerciements à Jérôme Cahuzac, dans l'admirable tribune que tu as publiée hier dans Libération.

Et puis, je te dois des excuses : entre les deux tours de l'élection présidentielle - mon Dieu, il y a déjà jeröme cahuzac,philippe torretton,moralisation de la vie politique,vie républiqueun an et nous n'avons rien vu ! - je postais ici la lettre à Jean Ferrat que tu avais écrite à sa mort, car je venais de la découvrir par un mail anonyme, et elle avait à ce moment-là une résonnance forte. Cette publication valut à mon blog un record de connexions, toutes époques confondues, et un flot inégalé de commentaires dont beaucoup étaient des remerciements simples, venant de gens simples, qui croyaient te les adresser alors qu'ils me les confiaient. Je n'avais pas su alors comment en porter l'écho jusqu'à toi. Voilà, c'est fait et j'en suis soulagé.

A mon tour, donc, de te remercier. Avec une même sincérité que celle que tu emploies à l'endroit de Jérôme : non feinte. Je vois dans ta lettre l'occasion d'une mise au point comme tu vois dans l'affaire Cahuzac l'occasion d'un retour à gauche de la politique gouvernementale. Tu préconises un sursaut fiscaliste, une moralisation politique, la pénalisation de la faute en politique. C'est dans la lignée de ta réaction à l'évasion fiscale de Gérard Depardieu, et cet ancrage moral qui réjouit les coeurs de gauche dans sa constance, est honorable et salutaire.

Seulement voilà, mon cher Philippe, je crains qu'il ne suffira pas de repeindre les murs en blanc pour que les hommes et les femmes qui constituent le pouvoir d'aujourd'hui ne redonnent sa virginité à la gauche. La gauche leur est devenue lointaine dans leur pratique, mais aussi dans leur visée. As-tu entendu l'autre soir François Hollande rappeler sa priorité au désendettement ? L'as-tu entendu annoncer que, vu l'allongement de l'espérence de vie, il faudrait retarder encore l'âge de départ à la retraite - ou plutôt augmenter le nombre des années de cotisation, ce qui revient au même ?

Pourquoi, Philippe, ne ligoter la gauche qu'à sa bonne conscience morale, à son éthique républicaine, et la dédouaner de ses impérieuses obligations économiques et sociales ?

Le Pape peut bien, pour Pâques, baiser les pieds de jeunes détenus dans une prison pour mineurs de Rome, mais à quoi cela sert-il si c'est pour stigmatiser l'usage des préservatifs et condamner le droit au mariage pour tous ?

Voilà où en est notre gauche ! A quoi sert-elle, quand bien même serait-elle capable de se moraliser, quand bien même en connaitrait-on le patrimoine, si ce n'est pas pour augmenter les salaires ? Si ce n'est pas pour remettre en cause les dogmes libéraux qui interdisent la dépense publique ? Si ce n'est jeröme cahuzac,philippe torretton,moralisation de la vie politique,vie républiquepas pour redonner de l'air aux services publics, redonner de la motivation à ses agents, et du goût pour le vivre ensemble à toute la société ? Si ce n'est pas pour vraiment tourner les pages Thatcher ?

A quoi sert-elle si elle n'apporte pas à chacun la sécurité de l'emploi, du revenu ? Si elle ne promeut pas la transition écologique de nos villes, de nos campagnes et de notre industrie ? Si elle est incapable de dessiner une nouvelle sobriété à la fois sûre et heureuse ?

A quoi sert-elle si les acteurs culturels - hors-mis ceux qui se sont bien logés dans les brillantes niches marchandes - se voient tous asphyxiés, si le spectacle et la création n'ont plus droit de citer dans les quartiers ni les campagnes, parce que nos communes, nos départements et nos régions n'ont plus de moyens à leur consacrer ?

Philippe, crois-moi, en homme de gauche : l'affaire Cahuzac peut constituer l'occasion d'un sursaut, je te suis. Mais alors, c'est toute la politique qu'il faut revoir, tout son lien à l'argent, tout son rapport au peuple. Encore un effort, Philippe, avance, n'aie pas peur de la gauche au pouvoir, puise dans ta lettre à Ferrat, redonne-lui des couleurs, avance encore, concrètement, avec du contenu, oui, du contenu. La vie politique doit être moralisée, oui, mais pas parce "le pays est en tension", pas à cause des "efforts considérables demandés aux Français". Au contraire, pour en finir avec ces sacrifices mortifères et ces mutilations vaines.
 
Tiens, regarde ces trois domaines, juste ces trois-là, ne pourrais-tu me suivre à ton tour ?

1/ D'abord le revenu. Bon, toi comme moi, on a un revenu, disons, confortable. Plus toi que moi, mais je ne me plains pas. Je peux manger, nourrir mes proches, aller au spectacle, prendre soin de ma pauvre maman vieillissante. Mais sais-tu combien sont dans l'effroi, chaque jour, du jour à venir ? Avoir peur du lendemain, avoir honte du regard des autres, vivre au bord du précipice social, c'est une violence qu'il t'est insupportable de concevoir, n'est-ce pas ? C'est aussi celle qui me mobilise. Alors attaquons-nous aux revenus. Ce qui est révoltant avec l'hyper-richesse, ce n'est pas seulement qu'elle flirte avec la légalité, qu'elle s'autorise toutes les entorses aux règles communes, c'est simplement qu'elle prospère. C'est son existence qui pose problème et corrompt tout. Elle suscite toutes les convoitises, elle pervertit jusqu'aux valeurs de ceux que mon grand père appelait avec le plus grand respect les serviteurs de l'Etat, maintenant qu'ils la côtoient. Alors oui, pourquoi pas une armée de fiscalistes pour traquer les tricheurs, mais la conception même du revenu doit être revue.
 
As-tu rapproché ces faits, c'était il y a un mois ou deux, à 24 heures d'intervalle ? Jérôme Cahuzac jeröme cahuzac,philippe torretton,moralisation de la vie politique,vie républiqueexpliquait qu'il manquerait au budget de la France 5 ou 6 milliards d'euros, les experts économiques habituels étaient convoqués sur les plateaux de télé pour se perdre en conjectures sur les moyens de les trouver, on reparlait taxes, impôts, CSG, montant des pensions... Et le lendemain, Challenges publiait le bilan annuel des grandes fortunes du monde où l'on apprenait que Lilianne Bétencourt avait vu en un an son patrimoine passer de 28 à 33 milliards d'euros, si j'ai bonne mémoire. En un an ! Les 5 milliards manquant étaient là et personne n'en disait rien. On y apprenait aussi que le monde n'avait jamais connu autant de milliardaires.

Alors, on s'y attaque ou pas, au revenu : pour donner plus aux pauvres et aux classes moyennes, et pour prendre aux riches ? On les encadre, ou pas ? On décide, une fois pour toutes, que nul n'a le droit de gagner plus que vingt fois ce que gagne l'autre ? On oblige les grands à augmenter leurs ouvriers chaque fois qu'ils veulent s'augmenter eux ? On prend 100 % d'impôt pour la partie des revenus qui dépasserait, disons, le million d'euro annuel ?

2/ Mon cher Philippe, j'aimerais aussi que tu parles des retraites. Je ne connais pas ta famille, mais je me doute que tu as à te débattre, d'une façon ou d'une autre, avec le problème du vieillissement. Acceptes-tu cette idée sommairement et vulgairement défendue, par Sarko hier, et malheureusement reprise par Hollande aujourd'hui, qui voudrait faire d'une évidence que le départ en retraite doive être retardé parce que l'espérence de vie augmente ? Avec cet argument, la retraite à soixante ans n'aurait jamais existé, tu en es conscient, et la vie ouvrière serait demeurée un esclavagisme moderne indépassable. Mais surtout pourquoi François Hollande n'évoque-t-il pas le rapport de l'INED qui établit jeröme cahuzac,philippe torretton,moralisation de la vie politique,vie républiqueque désormais en France l'espérence de vie "en bonne santé" commence à diminuer, et qui prévoit que ça va s'aggraver ? Celui qui te parle vient de passer une semaine auprès de sa mère à l'hôpital, l'a vue au soir de Pâques, à soixante-seize ans, se vider de sa merde dans ses bras et l'accompagne comme il peut au milieu de troubles cognitifs aigus qui confinent à la démence. La retraite en bonne santé, on y a droit ou des arguments économiques supérieurs nous la dénient pour nous enchaîner au turbin jusqu'à la maladie ? Elle ne devrait pas être là aussi, la gauche, Philippe ?

3/ Et puis la démocratie, merde ! Ces putains d'institutions, qui fonctionnent pour elles-mêmes, pour protéger les nouveaux oligarques en arrosant leurs meilleurs serviteurs, en rond, à chacun son rôle, avec des médias qui servent la soupe, des partis politiques qui sécurisent leur financement, une extrême droite qui joue les chiens de garde, des lobbyistes patentés qui passent d'une sphère à l'autre pour s'assurer que ne sera jamais brisée la grande spirale des connivences... Cette Ve République à la con, où le greffon de la gauche ne peut plus prendre tant la gangrène est profonde, qui laisse au milieu d'un illusoire printemps le sol jonché de promesses dépéries : comment on fait pour redonner du pouvoir au peuple, Philippe ? Pour bouter hors de tout les agences de communication qui gravitent dans ces sphères, nous vendent du "choc" de ceci ou de cela comme toi tu offres du rêve et de la révolte ? Franchement, c'est peut-être le plus difficile, mais c'est peut-être aussi la première chose à faire. Et de toutes façons, c'est plus sûr que d'espérer ramener Docteur François ou Mister Hollande à gauche, au point où nous en sommes... Car le problème n'est pas son éthique, mais le terreau infertile où il tente de la cultiver.

Une partie de la gauche appelle à marcher pour une VIe République, le 5 mai. Eva Joli annonce qu'elle y sera. Mélenchon invoque une Constituante... Je me rallie à ces appels car l'heure n'est plus à protéger le système ni à le ravaler.

Philippe, souviens-toi de ta lettre à Jean, et reste courageux. Quitte à heurter une partie de ceux en qui tu as voulu croire. Avance-toi sur les contenus, redonne à la gauche, avec moi, avec tous ceux qui y sont prêts, de la consistance, de l'aptitude au changement, ses fonctions utopistes.

02 avril 2013

sortie de route

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Je suis entré dans l'âge adulte par la porte étroite d'un amour secret. Menem a été le premier homme auquel j'ai voué passion, déjà en serrant les dents car cet amour était à la fois impossible et inavouable. J'ai passé presque cinq ans, pendant mes années de fac à Marseille, à nouer des stratégies de rapprochement et de dissimulation, à intriguer pour être aussi intime qu'il se pouvait dans une sphère qui ne devait que rester amicale. Passer une nuit à Miramas dans l'appartement de sa mère était la promesse d'apercevoir sa silhouette nue et de flirter avec ce fantasme pendant des semaines. C'est en lui et en cet intrépide imaginaire que je puisais la vigueur dont il me fallait faire preuve dans les bras de ma copine ensuite. Cette relation était exaltante et épuisante, et je ne sais plus trop si j'y ai forgé ma force de caractère, ou si j'y ai scellé ma faiblesse pathétique, me préparant à faire de ma vie une incessante course aux amours impossibles.

J'étais introduit dans sa famille comme il l'était dans la mienne. Mes parents, mon frère, ont toujours voué à Menem une amitié très forte. Il est vrai qu'il semblait toujours s'intéresser avec sincérité aux activités des uns et des autres, se montrant admiratif pour les peintures de papa, pouvant être absorbé par d'interminables discussions sur l'art ou sur le cinéma avec mon frère, ayant toujours une attention sensible à l'égard de maman. Et lui, toujours rayonnant, dans la joie comme dans les ténébreux récits de la guerre du Liban, délicieux à écouter et à regarder.liban_guerre.jpg

Chrétien et communiste, menacé et chassé par les phalanges fascistes, il était à lui tout seul un défi à cette guerre que l'on nous présentait comme confessionnelle.

Menem est ainsi devenu plus qu'un ami de la famille, un membre. Et de fil en aiguille, à la faveur de visites familiales croisées, toute sa famille a incarné une présence rare, précieuse mais fiable, envers laquelle la mienne a construit un attachement diffus.

Le jeune frère de Menem, Raoul, est de ma génération. Nous étions au même niveau d'étude, lui en biologie, moi en physique sur les pas de Menem. On se croisait constamment dans les artères de la fac Saint-Charles, il était presque toujours entiché de sa copine, Jocelyne. Entré en France à 13 ans, il avait choisi comme antidote à la fuite l'ancrage et la stabilité dans son univers d'accueil. Miramas n'est pas resté pour lui qu'un port d'attache, mais son pré carré. Menem combattait l'injuste déracinement dans un militantisme effréné, à l'image de ses frères aînés qu'il prenait en modèle, tandis que Raoul s'investissait dans la vie locale, accomplissait ses jobs d'été dans la commune, et se préparait à être le bâton de vieillesse de sa maman, rôle dédié au petit dernier et endossé sans mal dès qu'elle fut veuve, quelques mois avant que je ne fasse la connaissance de Menem.

Ils se retrouvaient les week-end dans le football.

Raoul, je ne lui ai jamais connu que Jocelyne. Étudiante avec lui en biologie, il la connaissait depuis les années lycées. Fervente catholique, serviable quoi qu'un peu rigide, elle fut tour à tour son adjointe à la Direction du centre de loisirs municipal, et des différents centres de colonies de vacances, son épouse, et la mère de leurs deux enfants, Rémi et Nadia.

greve_facStCh.jpgRaoul était proche de nous par les idées, proche de son frère, adhérent au syndicat étudiant que je dirigeais, mais il ne fallait pas lui demander de participer à une réunion. Ses priorités étaient toujours ailleurs. Sa façon de participer était différente. Un été, il m'a ainsi recruté comme animateur dans son centre de loisir. Il m'aidait ainsi à gagner un peu d'argent, mais surtout, sans le savoir, à faire un peu plus mon trou dans le giron de son frère, chez qui j'habitais un mois durant, heureux d'y nourrir mes fantasmes et ma désespérance.

Nous sommes ainsi devenus des amis assez sûrs de la solidité de notre relation pour nous affranchir d'obligations. Il a pu se dérouler des années sans que nous nous voyons, surtout depuis que je suis monté vivre à Paris. Peut-être dix, jusqu'à la mort de leur mère, il y a deux ans déjà, où je les ai tous retrouvés, dans une ambiance sinistre, mais nombreuse et réconfortante. D'abord à l'église, puis au cimetière et enfin chez Raoul, le fédérateur familial, le gardien de l'héritage maternel. Rémi et Nadia avaient grandi au delà du concevable et prenaient soin des convives en toute discrétion.

Samedi dernier, nous devions aller diner chez Menem et sa désormais grande famille, dans la banlieue sud de Paris. Nous nous étions peu revus depuis ces obsèques, et nous nous faisions une joie de ces retrouvailles. Il était touché de ce qui je lui disais de l'état de maman, et maman s'efforçait de retrouver le prénom de ses trois grandes filles avant ce dîner.

Seulement voilà, la veille près de Ventabren, entre Aix et Miramas, après son travail, Rémi, le garçon de Raoul et Jocelyne a entrepris un dépassement hasardeux, et fait une entrée fracassante dans les statistiques sordides de la sécurité routière. C'était le vendredi saint. Il avait 26 ans.

Et d'un coup, la démence de maman, son incontinence, son regard hagard qui me prennent de court et dont je t'abreuve, sont devenus juste tellement, tellement dérisoires...

29 mars 2013

la parabole du trou

vieille_dame_andine.jpg

Ma flemme pour écrire devient chronique, alors même qu'on m'a récemment pas mal flatté sur ce point. C'est qu'il y a en moi un grand vide, un abîme. Des vents contraires absorbent mon énergie et mes capacités. Et je suis privé des réconforts que j'escompte. Mon compagnon de quinze ans convole à d'autres noces. Mon ami d'amour, quant à lui, n'a ni amour, ni amitié, ni solidarité à offrir - aucun soutien ni aucune compassion. Son silence à lui dure depuis huit jours, engouffré dans ma bouderie, et finira sans doute drapé de la sacro-sainte liberté qui le condamne à une éternelle dépressive insatisfaction. Tant pis pour lui, et tant pis pour moi car j'enrage.

En dépit de son titre, ce n'est pas de la prestation de François Hollande, hier soir, que parle ce billet. Pourtant, il y est aussi question de trous de mémoires.

J'étais à Foix le week-end dernier. Récupérer maman. J'ai troqué la charge de la distance et de la culpabilité par celle de la présence et de l'attention de tous les instants. Je vis la confrontation directe avec la déchéance d'une mère. J'y investis des wagons de tendresse et d'affection, je la touche et l'embrasse comme du bon pain, et elle réagit avec bonheur à ces marques tactiles. Je prends toute la mesure des vingt ans qu'elle a traversés dans la solitude après la mort de papa, et ne peut m'empêcher de penser que c'est de cette souffrance-là qu'elle se soulage. Elle se rend à ses vingt ans de silence, las du combat et des apparences. Peut-être nous voit-elle assez solides, enfin, pour s'autoriser cette capitulation. J'encaisse à défaut d'accepter.

Maman était une belle jeune femme. Enfant, on la prenait pour ma grande sœur. Ado, mes copains me donnaient des coups de coude histoire de me montrer, n'eut-elle été ma mère, qu'elle était bonne à draguer. Puis elle a toujours été la dégourdie de la famille, la bricoleuse, prenant sur elle les tâches domestiques tout comme les menus et les grands travaux de la maison. Jusqu'à il y a peu, sa maison était entretenue comme nulle autre. Les volets du patio ne passaient pas deux ans sans recevoir leur couche de lasure. La menuiserie n'avait pour elle aucun secret. Son congélateur était toujours garni d'un bourguignon, d'un carry de veau ou d'une tarte aux olives. Elle avait l'énergie et la tête froides. Tu m'aurais posé la question au printemps dernier, je t'aurais juré qu'elle était promise à vivre cent ans. Elle avait tout de ce prototype de femmes.

Elle a fait soixante-seize ans l'été dernier. Ce n'est encore qu'une adolescente de la vieillesse.

Alors je franchis l'étape, je construis le deuil, j'affronte tête baissée et dents serrées, plein encore de questions inédites et impréparées sur les moyens qui sont les nôtres, mon frère et moi, pour gérer cette situation dans la durée, sans pouvoir prédire ni le sens ni le rythme des évolutions. Sans renoncer à trouver ça injuste, profondément injuste.

Lundi matin, elle est est restée seule deux heures. Elle avait l'air à peu près bien quand je suis parti, après un petit déjeuner pris ensemble. Un rayon de soleil était entré dans la maison, déposer sur ses pommettes et son front un baume de sérénité. Mais j'ai eu peur qu'elle débloque et ne sache pas à quoi s'accrocher, qu'elle se trompe dans ses médicaments, ou qu'elle tombe comme souvent il lui arrive de faillir.

Finalement, tout s'est bien passé. Mais en dehors d'impératifs professionnels stricts, j'ai renoncé à toute sortie. Avec les médicaments, elle se couche tôt, et au moment précis où j'ai un peu de temps, par exemple à te consacrer, via ces pages, la tristesse s'engouffre. Le soir venu, je me sens vidé de tout. Une tristesse que j'attribue volontiers à la situation de ma mère et à l'énergie que je laisse à lui donner de la joie. Je sais pourtant qu'elle se nourrit surtout de l'assourdissant silence, de l'absence de gentillesse, de l'abandon où me laisse l'homme que j'aime et qui ne m'aime pas, l'homme qui prend et ne donne pas, de son orgueil et de mon obsédante obstination. Du trou où je me complais, mais dont je crois être de plus en plus prêt à sortir, pour peu qu'une main...