08 février 2010
autour d'une cabine
Il y a, parmi toutes les oeuvres de James Ensor présentées au Musée d'Orsay (l'exposition est hélas terminée), riches en lumière et en couleurs, quelques réalisations picturales décalées et pleines d'humour, parfois peintes au trait, dont celle-ci, intitulée Baignades à Ostende. De loin, on n'y distingue rien, un joyeux fouillis, une foule grouillant, jouant et s'ébrouant. De près, elle devient intéressante, elle fourmille de caricatures et de saynètes rigolotes, une grosse femme qui fait du vent pour le bateau à voile de son fils avec un pet. Deux hommes qui s'embrassent goulûment en se pourlêchant la langue. On n'y compte pas les paires de fesses déculottées, et tout se passe comme si la mer désinhibait jusques aux nuages et au soleil...
La baignade est le temps du plaisir par excellence. Et du badinage.
Ça me rappelle un petit film présenté ces jours-ci à la Cinémathèque française dans le cadre de l'exposition La lanterne magique (jusqu'au 28 mars 2010), du nom de l'ancêtre du cinéma. La gélatine y est peinte à la main, image par image, et un système de boîte d'optique, avec de magnifiques boiseries vernies et des pièces de cuivre, des miroirs et des fenêtres, projette les séquences sur une diapositive fixe, plus pâle, représentant une plage, Étretat, semble-t-il, et deux cabines de bain.
Contrairement à cette vidéo, le film est présenté à la Cinémathèque sans musique. Le médiateur-projectionniste actionne le film à la main, y ajoutant selon son humeur des ralentis, des accélérations, des retours en arrière, émettant ce faisant divers bruitages avec sa bouche, des sifflets, des plouf et quelques éclats de rire.
Un peu comme pour reconstituer l'atmosphère des projections d'époque, qui faisaient accourir petits et grands, pour rêver à d'impossibles vacances.
Pour les plus coquins, derrière un rideau de velour épais est présentée une sélection de films d'animation anciens érotiques ou pornographiques. Rien que cela vaut le détour. Mais pas sûr que ça te fasse bander...
23:27 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : james ensor, musée d'orsay, cinémathèque française, lanterne magique, autour d'une cabine, emile reynaud
07 février 2010
Daniel le Grand
Je suis allé pour la première fois samedi soir à la Salle Pleyel à Paris. Au nom mythique, à l'acoustique de légende, c'est un lieu que je ne m'étais encore jamais autorisé, comme s'il s'était agi d'un espace sacro-saint, interdit aux mélomanes usurpés de mon espèce.
Mais Joël, un des participants au groupe des prosélytes lyriques que j'ai rencontré quelques fois au détour d'une queue devant l'opéra Bastille, avait une place qu'il ne pouvait honorer - et pour cause, il est actuellement en voyage en Inde, sa destination-passion - et qu'il m'a revendue pour la moitié de son prix.
Le concert, c'était au piano et sous la maestria de Daniel Barenboïm, le 1er et le 4ème concerto de Beethoven -ci-dessous un extrait du 4ème concerto, avec comme samedi, le Staatskapelle de Berlin), et dans une configuration symphonique, les Cinq pièces opus 16 de Schoenberg.
La place était une arrière-scène, c'est à dire que je n'étais ni dans la salle, ni sur un balcon, mais derrière les musiciens, regardant l'orchestre par l'arrière, et faisant face à la salle. Faisant face surtout au Chef.
De surcroit, c'était un premier rang, presque au milieu. J'aurais pu de ma main caresser la joue d'un contrebassiste ou tapoter sur le crâne du xylophoniste. Cette situation est un peu étrange. Il paraît qu'on y perd un peu de qualité sonore, les instruments de l'arrière, cuivres et percussions pouvant écraser les cordes ou faire écran au piano. Mais franchement, entre la proximité avec l'orchestre et l'acoustique exceptionnelle de la salle, je ne crois pas avoir souffert d'un son altéré.
Et puis surtout, avoir le chef face à soi, Daniel Barenboïm himself en train de diriger l'orchestre, c'était une magnifique expérience. De là, aucune de ses mimiques ne t'échappe, tu crois même qu'elles te sont adressées. De derrière son piano, il lance des signaux, invitant d'un mouvement à plat de sa main à la retenue, ou enveloppant d'un arrondi du bras l'ensemble du corps orchestral pour accompagner un crescendo tribal, ou le retirant d'un coup dans le creux de son poing pour installer un court silence et placer son propre jeu au piano, c'est alors du menton, presque des paupières qu'il dirige les cordes, envoie la clarinette ou lance les cuivres.
Plus d'un siècle sépare Schoenberg de Beethoven. On passe de l'ordre presque impérial, militaire ou mélodieux, ouvert à l'émotion, au désordre rebelle, industrieux, et parfois impitoyable, entre impressionnisme et expressionnisme. La deuxième pièce s'ouvre par le solo déchirant d'un violoncelle. La troisième m'a embrumé, avant qu'un "récitatif obligé", et pour le coup coloré, ne vienne conclure une "péripétie" tonique.
Le hasard de mes sorties me fait, pour la deuxième fois, rapprocher dans ces chroniques un concert d'une exposition. J'avais été, jeudi soir, pour la nocturne du Musée d'Orsay, à l'exposition James Ensor, ce peintre belge du début du XXè siècle, qui récusait ses influences impressionnistes. Et je suis bien obligé de dire combien j'ai trouvé leurs palettes semblables, jusque dans les flous ou leurs transcendances mystiques. Je viens pourtant de voir, sur le site du Musée d'Orsay, que c'est à György Ligeti et à Mauricio Kagel qu'il s'identifiait le plus.
Était-ce à cause de Barenboïm, à cause du public éclairé de Pleyel ? Il y eut une longue standing ovation, telle que je n'en ai vue ni à l'opéra Bastille ni au Théâtre des Champs-Élysées.
17:32 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : beethoven, schoenberg, 4ème concerto de beethoven, cinq pièces opus 16, salle pleyel, standing ovation, james ensor, musée d'orsay
05 février 2010
un bon père
J'aurais été un bon père, je crois. Souvent, mes amis me le disent, quand ils me voient jouer avec un môme, babiller, lire à haute voix un livre de contes ou improviser une partie de cache-cache, selon l'âge. Un père patient, attentionné, oublieux de lui-même... J'aurais pu sans doute être ce père aimant.
Je ne boude pas la liberté et l'indépendance que me laisse la non-parentalité. Tonton, ou parrain, c'est quand même moins de charge, surtout dans le quotidien. Mais régulièrement, j'éprouve des regrets à ne m'être pas autorisé d'être père à l'époque où je le pouvais. Où j'étais sollicité.
J'avais 19 ans quand - accident de notre toute première fois sans doute - ma copine dût avorter, pour préserver notre jeunesse et ses études de médecine. Au fond de moi, j'étais fier d'être fertile.
Dix ans plus tard, Armelle me disait et me répétait, avec l'argument de son âge, son envie d'enfants. Je résistais, invoquant mille instabilités dans notre vie. Mais je sais que je ne redoutais qu'une chose : que cet enfant ne s'avère être
le verrou du cachot où j'étais enfermé. Je vivais avec Armelle dans le mensonge d'une hétérosexualité ordinaire, je lui infligeais des doutes et des échecs, sa féminité n'en sortait pas grandie. Mais du moins cela se jouait-il entre elle et moi. Ce n'était ni pire ni meilleur que ce que je cachais au reste de nos familles, à mes collègues, à nos amis communs, et finalement à l'humanité toute entière. Mais comment pouvais-je l'infliger à un être que j'aurais moi-même conçu. A une petite chose qui n'aurait rien demandé à personne, que je serais allé sortir, moi, du grand sommeil intersidéral pour l'estampiller d'un seul message : je suis un faux, le fruit d'une alliance sans fondement, sans sens, sans preuve, témoin du seul orgueil de ton père, et victime de sa seule lâcheté.
Probablement, c'est en partie pour desserrer l'étau de cette demande-là que je me suis mis à concevoir comme une évidence, d'abord de façon floue, puis de plus en plus nettement, qu'il me faudrait sortir du placard. Pour éviter d'être père. Ou ne pas avoir à justifier de ne pas l'être.
Je suis depuis passé de l'autre côté. Le mensonge, le mal-être qui va avec et ses wagons de frustrations sont depuis longtemps derrière moi. Mais j'ai parfois des regrets d'avoir ainsi lié ma capacité à être père au regard répugnant que je portais sur ma sexualité. Non seulement, j'aurais pu être un père aimant, mais l'enfant que j'aurais eu aurait été quelqu'un de bien. Fier sans doute d'avoir un papa homosexuel, à le proclamer d'abord haut et fort dans les cours de récréation, à l'évoquer plus subtilement dans des rédactions sur le thème de l'amour, ou sur celui de la liberté ou de la responsabilité, à l'assumer de façon décomplexée vis-à-vis de ses potes de lycée, ou à l'heure de sa première copine, il aurait été ouvert, curieux, tolérant. Cet enfant là aurait eu sa vie, ses bifurcations, ses hésitations, il aurait commis ses erreurs, aurait cultivé ses jardins secrets pour chercher sa personnalité. Mais il n'aurait pas manqué de dignité. Il m'aurait sans doute empoisonné la vie, pleurnichard quand je l'aurais voulu fort, casse-cou quand je l'aurais voulu prudent, indécis quand je l'aurais voulu sûr de lui. Il m'aurait fait une crise d'adolescence qui m'aurait laissé démuni. J'aurais craint son entrée dans la vie, et aurait sans doute connu les insomnies. Mais il m'aurait délivré de ces regrets.
Tu vois, tu te donnes trois mille mètres pour décider d'aller d'un côté ou de l'autre, mais ce désir de paternité qui te titille peut exister sur chacune des branches de l'échangeur. J'en suis convaincu. A condition de ne pas faire d'un môme l'arbre derrière lequel se cacher. Et de ne pas perdre de vue que père ou sans enfant, si l'heure du déchirement vient toujours avec des larmes et te laisse dans le noir, il ne lègue pas que des ruines.
10:48 Publié dans mon coming out | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : πr, homoparentalité, père homosexuel, coming out, homosexualité
03 février 2010
six zéro zéro
La population de la Terre s'élève à quelque 208 millions d'hommes.
Au Japon, Le régent Shôtoku Taishi envoie une ambassade en Chine.
En Inde, commence le règne de Mahendra Varman roi des Pallava de Kanchi (qui durera trente ans). Architecte, musicien et poète, il fait sculpter les premiers temples de la future Mamallapuram, port déjà mentionné par Ptolémée et connu pour son commerce avec Rome, le Sud Est asiatique et l’Indonésie.
Au Proche-Orient débute la construction de l'église du monastère de Sainte-Catherine dans le Sinaï.
En Europe, Théodebert II, entraîné par les leudes d’Austrasie, prive sa grand-mère Brunehilde de toute influence. Elle se réfugie en Bourgogne chez son autre petit-fils Thierry II.
Isidore de Séville est choisi comme évêque de la métropole de Bétique et met en chantier un grand projet qui devrait permettre à son peuple de connaître toute la culture classique dans sa propre langue.
Le roi des Wisigoths Récarède Ier saisit des biens de l’Église.
L'Église réclame sa part sur la fortune laissée par les esclaves affranchis.
Une grande famine, qui durera trois ans, traverse l'empire byzantin.
Nous sommes en l'an 600 du calendrier Julien, Wikipédia n'a encore été imaginé par aucun despote éclairé, ni même Twitter. Quant à la blogosphère....
D'ailleurs ceci est le 600è billet d'Entre deux eaux.
14:21 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
01 février 2010
au dessus de 40.000, je prends tout !

"Au dessus de 40.000, je prends tout !"
Tu te souviens de cette phrase ? C'était l'élection présidentielle de 1981. Georges Marchais dénonçait l'existence de revenus exorbitants, qui plombaient l'économie réelle. Le SMIC devait être alors autour de 2.600 francs - brut, à tout casser. Et il avait lancé cette proposition qui faisait frémir dans les chaumières dorées : "au dessus de 40.000 francs, c'est 100% d'impôt." Il y avait un sens, dans cette proposition. C'était que quels que soient les mérites, quels que soient les talents, quel que soit le temps consacré à son travail, personne ne peut prétendre valoir plus, ou produire un travail qui vaudrait plus que celui additionné de 15 personnes ensemble, fussent-elles salariées au smic.
Depuis, l'échelle des injustices ne s'est pas envolée : elle s'est mise sur orbite.
On s'est beaucoup ému de la double rémunération de Proglio, pourtant classé seulement 32è au rang des salaires des patrons du Cac 40. Lui en est à 100 fois le SMIC. Ce qu'un smicard a gagné en quarante ans, lorsqu'il fait le bilan de sa vie avant de prendre sa retraite, lui l'a gagné en moins de cinq mois.
Même au prix d'un effort phénoménal, physique tout autant qu'intellectuel, au prix de sacrifices de la vie familiale, de renoncement aux menus plaisirs de la vie - à supposer qu'il y en eut, et non des fastes et des facilités à tous les étages - même en y concentrant toutes les capacités créatives de la terre, qui peut raisonnablement penser qu'il est à ce point extraordinaire pour accomplir en 5 mois ce qu'un homme ordinaire accomplit en une vie ? Qui ?
Alors oui, moi je dis qu'il faut une limite indépassable à l'échelle des injustices. Allez, je suis brave, je la fixe à 30, deux fois plus que Georges Marchais, histoire qu'on ne m'accuse pas de vouloir organiser la "fuite des patrons". Trente barreaux sur une échelle, ça permet déjà d'aller haut, non ? Ça fait trente fois plus de surfaces habitables, trente fois plus de meubles, trente fois plus de voitures et de résidences secondaires, trente fois plus de maîtresses à entretenir, des studios 30 fois mieux placés dans Paris pour les études des enfants... Wouah ! Ça doit déjà ne pas être si mal que ça !
Et comme aucun comité d'éthique, observatoire de la rémunération ou autre conseil de surveillance ne fera renoncer qui que ce soit à ses privilèges et à sa convoitise, moi je dis : au dessus de 40.000 euros mensuels, je prends tout ! Et c'est bien parce que la baguette de pain est passée d'1 franc à 1 euro, depuis 81. (Tiens ! Le smic n'est pas passé à 2.600 euros...)
23:12 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : proglio, veolia, georges marchais, échelle des salaires, salaires, smic, inégalités sociales
30 janvier 2010
de la relativité en général
La piscine des Halles, à Paris, a le mérite de bien organiser ses lignes d'eau : "battements", "palmes et plaquettes", "dos et crawl rapide", "quatre-nages rapide", "quatre-nages lent", etc. Deux bémols toutefois à ce constat : quand les cours de natation rassemblent plus de quinze personnes le samedi matin, ils mobilisent deux lignes à eux tout seul. Et les "battements", "palmes et plaquettes", "dos et crawl rapide" rassemblés dans une même ligne, ça fait de gros bouillons, et toi, pauvre petit vermicelle perdu là dedans, tu n'en mènes pas large.
L'autre réserve, c'est qu'il est laissé à la libre appréciation de chacun de se considérer comme un "rapide" ou comme un "lent". Et là, il y aurait beaucoup à dire, dans le registre psychosociologique, même si le contexte est connu : on est tous le lent de quelqu'un. C'est la loi de la relativité.
Mon observation de ce samedi matin m'amène à cette première conclusion : dans la ligne des "lents" se rassemblent en fait deux catégories : les modestes, qui vont aussi vite que les autres mais n'osent se l'avouer, et les malins : car en effet, on comptait 15 personnes dans la ligne "rapide", et seulement huit dans la ligne "lent". Et crois-en mon expérience, mieux vaut se traîner deux poids morts, conscients de l'être, dans une ligne de huit, que dix mûlets qui se prennent pour des pur sang dans une ligne de quinze.
Dans la ligne des "rapide", on trouve donc des présomptueux, des aigris de leurs prouesses passées, et surtout un bon paquet de "rien à foutre", des qui pensent que les plus rapides s'arrangeront toujours, que mieux vaut se prémunir d'un plus lent que soi. Ceux-la, en général, sont des emmerdeurs jusqu'au galbe du talon. Tu as beau les devancer ostensiblement en bout de ligne, le leur signifier d'une gentille caresse au mollet, ils vont te faire un demi-tour à ta barbe, en toute hâte pour s'engager avant toi coûte que coûte, te laissant à tes emmerdements. Ceux-la, en général, nagent presque au milieu de la ligne, leur brasse est de préférence très ample des jambes et des bras, genre non seulement je t'emmerde, mais en plus je t'emmerde, et si jamais tu t'essayes à un dépassement vont considérer que tu leur manques évidemment de respect. J'écris tout cela au masculin, mais n'y voit aucune exemption pour la gent féminine, largement représentée dans cette catégorie...!
Je me suis donc résolu à aller finir ma séance chez les "lent". Accessoirement, je me suis fait gentiment engueuler par un monsieur de 73 ans, qui avait été plusieurs fois heurté au cours de sa séance par des nageurs de dos sans égard pour lui, et qui me le fit payer à moi : "mais enfin, vous voyez bien que vous nagez beaucoup plus vite, pourquoi n'allez-vous pas à côté ?" La bonne blague !
Ben oui, on est aussi toujours le rapide de quelqu'un. Relativité toujours. Et je ne crois pas qu'il faille demander au chef de bassin, qui a déjà fait l'effort de hiérarchiser ses lignes, comme beaucoup pourraient s'en inspirer à Paris, d'assigner en plus les nageurs en fonction des performances constatées.
En sortant, dans le sous-sol des Halles couvert d'affiches, proclamant son statut de temple de la consommation, soldes phénoménales jusqu'à moins 70%, derrière un pylône, accroupi, un monsieur mangeait avec une petite cueillère dans une boîte de conserve à moitié cachée dans un cabas. On y distinguait "Royal Canin".
Cette vision m'a hanté toute la journée, et j'avais déjà honte du billet que j'allais écrire sur les lignes d'eau et leur usage. Relativité, décidément... de nos petites misères du quotidien.
18:25 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : natation, nager, piscines parisiennes, piscine des halles, piscine suzanne berlioux
29 janvier 2010
cette lumière secrète venue du noir
Je suis neuf en psychanalyse, comme dans un peu toutes les choses de la vie. Je viens ainsi d'apprendre que le complexe d'œdipe avait sa version féminine, qui prend ses racines dans la tragédie grecque de Sophocle : c'est le complexe d'Electre. Electre qui, par amour pour son père Agamemnon, assassiné par sa mère Clytemnestre, assigne un sens unique à sa vie : la tuer pour le venger.
C'est sur ce mythe que Richard Strauss a construit son opéra Elektra, un opéra sombre dans la veine de Salomé, sur un livret ténébreux qui commence dans l'assassinat et finit dans le bain de sang. Le théâtre de la Monnaie de Munt, à Bruxelles, vient d'en monter une production rare (1), et j'ai fait le voyage, accompagné par mon mentor en la matière, pour assister à la première. La mise en scène contemporaine de Guy Joosten avait fait des servantes des gardiennes de prison ou des infirmières, Electre n'y était pas habitée par la démence, mais par la détermination froide.
Evelyn Herlitzius y a livré une magnifique interprétation surtout dans la scène du dialogue avec sa mère ou celle de ses retrouvailles avec son frère Oreste. Une soprano dramatique, sans vibrato excessif dans la voix : j'adore. La musique de Richard Strauss est d'une densité inouïe, finalement très honorablement servie par l'orchestre de La Monnaie, pourtant plus habitué à jouer dans la légèreté et les couleurs de la musique française.
"L’opulence de son soprano, écrit Le Soir de Bruxelles dans une critique très positive, peut se fondre dans une sensualité, un désespoir qui, en miroir, rend ses imprécations plus glaçantes. Cette voix-là, nourrie autant de haine que d’amour, Evelyn Herlitzius la domine d’un bout à l’autre, dans une progression très construite, jusqu’à l’anéantissement."
On ne va pas découvrir un opéra de Richard Strauss en ingénu. Ecouté comme ça, l'air de rien, avec un CD dans la voiture, c'est inaudible. Criard, bruyant, excessivement tendu. Il faut s'y préparer. S'intéresser à la trame du récit, à la poésie du texte, à l'épaisseur des personnages et la complexité de leurs figures. Alors la musique prend un autre sens. On y décèle les thèmes récurrents, comme celui qui vient à chaque évocation d'Agamemnon, les montées orgasmiques et les apaisements mélodieux, on constate que la musique a beau être puissante, elle n'éclipse jamais les voix et s'évertue à les servir. Richard Strauss cultive les interstices colorés, il est à la musique ce que Pierre Soulages est à la peinture. Bon, c'est osé, mais c'est qu'on y trouve la même "lumière secrète venue du noir".
Car il se trouve que j'ai aussi eu droit mardi dernier, à une visite privée de l'exposition Soulages, à Beaubourg (2). Enfin, privée... Nous étions quelques centaines de VIP, ou faisant fonction, dans ce coup-la. Avec petits fours haut de gamme à la clé.
Il y avait dans chaque salle de l'exposition des conférenciers, que l'on pouvait suivre d'un bout à l'autre, ou chez qui l'on pouvait glaner des
informations, des bribes d'analyse, pour mieux appréhender l'œuvre. J'ai appris qu'adolescent, à Rodez, Soulages n'avait jamais vu de peinture, et lorsqu'en visitant une église il y fut confronté la première fois, cela suffit à le décider de faire métier dans le dessin. J'ai aussi appris que c'est en consultant, plus tard, une revue collaborationniste dans un salon de coiffure, qu'il eut sa première rencontre visuelle avec l'art abstrait, grâce aux illustrations d'un article qui dénonçait l'art dégénéré. Il s'agissait de Mondrian.
Les premières œuvres, faites de traits épais, noirs et désordonnés, presque inexpressifs, sont austères. Nous sommes dans le monde du noir. Du noir profond, intense, d'un noir de chine ou de goudron. Qui couve de discrètes irisations. Puis entre les traits, dans des jours, dans des coins, tu vois percer la lumière. Au fil des ans, ses toiles deviennent plus noires, plus denses, mais elles soulignent de mieux en mieux les couleurs les plus sombres.
Puis vient l'âge du noir total, Soulages fait disparaître les infractuosités blanches ou colorées, mais il se joue de la matière, des épaisseurs, des effets de brosse. Dans ces noirs profonds et impénétrables, pourtant, de ces noirs même, la lumière jaillit, les reliefs l'attrappent là où elle est, et te la renvoient différemment selon l'endroit où tu te trouves. Tu en oublies qu'ils sont noirs, ou alors tu les verrais "d'un noir si bleu", pour reprendre le nom d'une maison d'édition chère à mon ami Manu. Il y a des tryptiques somptueux.
De là où nous étions, le visage d'Electre, brune comme les nuits, irradiait, foudroyante. Tu en oubliais aussi la détresse de sa condition et la terreur de son projet. C'est l'avantage des petits théâtres, on y est près de la scène, et les personnages te parlent d'un battement de cils pour faire jaillir la lumière de la pire des ténèbres.
_________________________
(1) dernière représentation, le 2 février 2010
(2) jusqu'au 8 mars 2010
00:05 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : richard strauss, pierre soulages, evelyn herlitzius, guy joosten, psychanalyse
28 janvier 2010
Gérard et sa caméra de France 3

"Excuse-moi, mais je n'ai jamais pu m'y faire, à cet examen. C'est un peu comme si Gérard, sa caméra sur l'épaule, se présentait à moi pour me dire : Bonjour, c'est pour une inspection générale : elle est où, l'entrée ?" Parole de collègue.
Je rentre tout à l'heure en hôpital de jour, pour une demi-journée d'inspection générale. Par voie anale. Question d'âge, il paraît ! Donc depuis hier soir, c'est grand nettoyage. J'ai bu déjà, en une heure de temps, deux litres d'une solution infecte, au vague goût de banane vanillée, mais salée - pouah ! - qui m'a conduit à la selle au petit matin pour une première vidange - c'était le but. Et là, en écrivant ces lignes, entre 5 et 6 heures du mat : rebelote ! Deux autres litres que je m'ingurgite en grimaçant comme un fou : mon pire petit déjeuner.
J'espère surtout que mes sphincters ne me trahiront pas durant l'heure de voiture que je vais me payer pour me rendre d'abord au bureau. Ni pendant la réunion qui m'occupera la matinée. Oui, parce que l'examen, c'est pour l'après-midi seulement. Sinon, je ferai mon Coluche : "Pour les toilettes, suivez la ligne jaune !"
Bon sur ce, je te laisse. Un besoin pressant. Bonne journée !
05:45 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : coloscopie










