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14 décembre 2013

...où je suis étranger

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L'amour, la mort, la vie.

Avant de nous dire adieu. Tu te rappelles cette chanson de Jane Manson ? Je finissais ma 6ème, je ne savais pas ce que voulais dire faire l'amour, mais cette voix déchirée, qui invoquait l'amour avec l'énergie du désespoir, berçait mon enfance tranquille et nourrissait un sentimentalisme adolescent.

J'aime. Je fais l'amour. Je découvre des jeux nouveaux. Une passion nouvelle. Je partage l'attente, l'impatience, le plaisir, des touchers simples et plaisants. Je retrouve une vision heureuse de l'avenir. Le temps ne lasse rien, il structure, c'est tout.

Mon blog est donc mort, si je veux bien en parler sans déni.
 
Non que le temps me manque, il me manque, oui, bien sûr, mais bien davantage le désir parce qu'il n'y a désormais rien à combler. Le désir d'écrire s'est tari. Je sors beaucoup, au théâtre par la force des choses, à l'opéra toujours, au concert, mais je fructifie mes émotions ailleurs et autrement, je cultive les métamorphoses qui se font au-dedans de nous.

C'est brutal, la mort. Surtout quand elle te prend jeune et par surprise. Cet été, l'amour m'avait conduit ailleurs, pour décantation, je feuilletais de nouvelles pages. Puis je me suis retourné et je me suis vu mort. Mort à la blogosphère. Mort aux réseaux sociaux. Elle te laisse penaud, la mort, sidéré, pantois. Et frustré à cause de l'éternelle question sur ce qu'il y a derrière...

A tes faire-part, qui m'ont touché au fond du cœur, presque à me donner envie d'y revivre, je te dois au moins cette confidence : depuis six mois que j'ai congédié mes obligations blogophiliques, l'amour émerveille chaque parcelle de ma vie. Je regarde avec bonheur mon soleil exhumé, m'émeut de ses fragilités, m'étonne de sentir sur ma peau la douce chaleur de ses rayons.

Mon blog est donc mort. La mort, d'ailleurs, ne cesse de venir manifester son impatiente disposition, comme pour m'interdire d'oublier sa nécessaire brutalité.

D'abord Boby, à qui la naissance de mon blog était si étroitement liée, et qui a fini par accomplir son projet irréparable. Puis un jeune collègue de 45 ans, un technicien du spectacle, prince maure au sourire titan, venu ainsi me glisser à l'oreille qu'on meurt encore du Sida, surtout quand d'affreux tabous familiaux s'en mêlent. Guîte ensuite, la bonne amie de ma maman - une chute d'escalier -, puis Henri, l'un de ses derniers voisins, qui avait été mon professeur de physique à l'université il y a trente ans, malgré ses lourds handicaps. Patrice Chéreau, dont la brillantissime Elektra avait illuminé les regards à Aix en juillet, pour mon plus grand enchantement. Mon oncle Mandela, l'immortel héros du temps et de mon intime jeunesse, emblème d'un vingtième siècle où les espoirs de libération humaine étaient encore permis, et qui me laisse veuf des combats où je me suis façonné...

La mort sur scène, la mort dans l’apparat, la mort dans la vie, la mort sur la toile. Ce n'est donc rien, un blog qui meurt.  Rien n'est précaire comme vivre. Juste une pause dans des quêtes ou des frénésies morbides. Et peut-être le début d'autres vies.

A 3 heures cette nuit, j'aborde ma cinquantième année. En quelque sorte et à mon tour, j'arrive où je suis étranger. Et toi Estèf, qui avec ton sourire clair étais venu à ma rencontre dans un des couloirs sombres d'entre-deux-eaux, chargé d'une chaleureuse bienveillance, toi qui a cheminé longtemps ensuite à mes côtés, avec à la main ton sac à secrets, voilà que tu te lances. Que tu offres aux vaillants survivants de la blogosphère un nouvel horizon, et à toi-même un sentier où trimballer tes vérités.

C'est tout toi, ça : à la mort, répondre par la vie. Arriver où... tu ne seras peut-être pas si étranger. Va, chemine, autant qu'il te plaira, tu verras, par delà le fracas du monde, les promeneurs ne manquent pas pour faire un brin de causette à chaque portion de route.
 
Merci, ce faisant, de me donner l'occasion de transgresser, d'offrir à la fin de mon blog autre chose qu'une queue de poisson, et de dire à vous tous, les amis précieux qui m'avez suivi si fidèlement, combien je vous aime et vous suis reconnaissant. Rien comme être n'est passager, C'est un peu fondre pour le givre, Et pour le vent être léger.
 
Bon vent, Estèf !

19 août 2013

au paraphe noir des arondes

En souvenir d'un récent 17 août au Moulin de Villeneuve ou, je ne sais, d'un autre 21 avril dans des eaux plus précoces...

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Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé
Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte
N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte
Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée

Jeunes gens le temps est devant vous comme un appétit précoce
Et l'on ne sait plus que choisir tant on se promet du festin
Et la nappe est si parfaitement blanche qu'on a peur du vin
Et de l'atroce champ de bataille après le repas des noces

Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons
Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière
On se perd à ces changements comme la roue et la poussière
Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon

Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu'il est court
A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité
Ah prenez-le donc comme il vient comme un refrain jamais chanté
Comme un ciel que rien ne gêne une femme qui dit Pour toujours

Enfance Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin
Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes
Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde
Et votre propre force et que tout est possible soudain

Ecarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute
Je l'entends votre rire au paysage découvert J'entends
Dans votre rire et votre pas l'écho des pas d'antan
Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes

Une autre fois la possession qui commence Une autre fois
Ce plaisir de l'épaule à l'image du pont passant les fleuves
Cette jubilation de l'effort à raison de l'épreuve
La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix

Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs
Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues
Il n'y a plus qu'un peu de brume où tremble un passé disparu
Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir

C'est l'heure où chaque chose de lumière à toi seul est donnée
C'est l'heure où ce qu'on dit semble aussitôt occuper tout l'espace
Elle a pour toi les yeux sans fard de toutes les femmes qui passent
Regarde bien vers toi venir amoureusement la journée

Petite clarté saute saute
Dans les yeux des jeunes gens
La marée est toujours haute
Toujours le péril urgent
Toujours le bonheur en cause
Toujours c'est la tombola
On n'y gagne que des roses
On y perd son matelas
Toujours le ciel en eau trouble
Passez muscades passez
Toujours toujours quitte ou double
Et jamais jamais assez

Ils ne sauront que bien plus tard le prix passager de cette heure
Je me souviens de ce parfum pourtant sans cesse évanoui
Je peux avec les yeux ouverts retrouver mon coeur ébloui
Je me souviens de ma jeunesse au seul spectacle de la leur

Je me souviens

Aragon, Le Roman inachevé

30 juillet 2013

ma déclaration

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Je suis amoureux. Voilà, tu le sais. Ça couvait depuis plusieurs semaines, depuis notre rencontre à Roger Le Gall, fin avril. Une rencontre coquine, mais pas que. Un plaisir particulier à se toucher, une entente singulière, quelques atomes crochus avec l'eau et la musique, des textos emplis d'envie et de vie, des obstacles et des craintes qui se surmontent, qui te démontent, qui remontent à la surface, à peine plus tard des blessures à vif qui se découvriraient, mais d'où surgirait de la sincérité et finalement de la confiance...

Je suis amoureux fou. Il y a sans doute ces yeux vert paille, ces pommettes juvéniles, il y a sans doute ce corps d'Apollon, cet abdomen impeccable à qui vont tout autant le blanc du nord que le hâle du sud. Il y a peut-être cette pensée profonde, les interrogations sur le monde, et sur soi, il y a ce métier exigeant, fascinant, et tous les secrets de fabrication qui conduisent à la scène. Il y a  cette infinie tendresse, cette impudeur tranquille, assumée, ces heures passées au lit pour connecter nos corps à leur alangui désir. Il y a cette fragilité qui se montre, la vulnérabilité qui se dit, il y a la peur trop de fois reconnue de se perdre dans d'inutiles obsessions.

Je suis amoureux comme jamais. Amoureux d'un possible, d'un irréel tangible. Amoureux à balayer d'un trait les mille frivolités racontées-là par vacuité, par quête ou par dépit. Amoureux à achever d'un coup de revolver en pleine tempe mon chagrin de cinq ans, déjà à l'agonie. Amoureux à te le dire, à te le crier, à te le chanter, à te le scander. Amoureux à déboucher une bouteille de choix, un Tokaji Aszu de Hongrie, par exemple.

Mon regard se mue. Entends-tu la métamorphose qui s'opère en dedans de moi ?

Alors ce blog va changer, c'est impérieux. Il va changer de rythme, de substance, de visage. Il va rester ouvert, car je ne lui renie rien de ses futilités bassement humaines, rien de ses envolées emphatiques, rien de ses vertus thérapeutiques. Mais, voile jeté sur nos plaisirs à nous, il ne sera plus le blog intime et/ou extime qui a pu parfois t’enivrer, t'éclairer ou te tromper sur ma quête, selon ce que tu y cherchais toi-même.

Je le garde ouvert pour conserver aussi près de moi un petit muret où évacuer des états perplexes de mon âme, pour y déposer les émotions que j'aurais envie d'y partager, y livrer parfois des combats aussi, te faire entendre des notes de musique... Mais clairement, il ne sera plus le moyen de tromper l'ennui ou de combler mes manques. Je ne suis pas libertin, même si j'ai connu des libertinages.

Me voici face à toi mais un autre. Me voilà peut-être vraiment moi-même, à aimer te voir dans mes rêves, te retrouver dans un film avec Charles Berling, à me surprendre jouer du Scarlatti pour toi et inscrire au fond de mon regard le regard tendre qui éclaire ton visage.

Un nouveau jour commence.

17 juillet 2013

l'inversion du genre

 Jefferson Eleutério.jpgIl m'en a voulu, Jefferson, que je ne parle pas de lui. Jeff, comme l'appellent ses amis de Facebook. C'est lui pourtant, ou elle, qui m'a chaque fois accueilli avec le plus d’exubérance et d'attention taquine, lors de mes visites récentes au Théâtre Nout, grimée, gantée, coiffée et gentiment entreprenante.

Car j'y suis retourné. Deux fois. Presque en abonné, désormais. Et accompagné : vendredi 12, comme annoncé, mais la représentation s'est vue annulée en raison cette fois du départ précipité de l'une des comédiennes - les aléas de la vie de troupe... Puis, du coup, encore samedi, où le Livre blanc nous fut livré dans une version resserrée quoique toujours polyphonique, sans doute plus affûtée. Les scènes où Cocteau - toujours magnétiquement incarné par Lionel Chomat - relate ses aventures féminines post-adolescentes, ont gagné en percussion. J'ai à l'esprit de nouvelles images fortes, comme celle où Jeanne, désormais jouée comme les amants par un Pierre Adam sophistiqué, en bas résille et étole de fourrure nacrée sur les épaules, exhibe sa virilité d'un mouvement soudain du manteau aussi brusquement que Cocteau comprit, à cette occasion, ce qu'étaient "les bases de (son) amour". Un Pierre Adam au sourire flou, plus troublant que jamais soit dit en passant. Une façon de Joconde à hanter tes nuits...

Mais vendredi, nous n'avions pas fait le voyage pour rien, Yohan, Maryse et moi. Car amoureux de leur métier et de leur répertoire, gourmands du public, et pétris de scrupules de nous avoir déplacés pour rien, peut-être aussi un peu touchés par ce que j'avais écrit du Livre blanc quelques jours plus tôt, Hazem El Awadly et les comédiens ont proposé de nous offrir l’École des veuves. Les comédiens concernés étaient là, et n'avaient besoin que de quelques minutes pour s'appréter...

La représentation qui précède la Première, c'est la Générale. Une séance de travail ouverte, publique, qui se déroule dans les conditions d'une représentation ordinaire, pour s'assurer que tout fonctionne. Tout le monde connaît. Mais comment appelle-t-on la représentation qui suit la Dernière ? Car nous étions deux jours après la Dernière, en séance privée pour ainsi dire, et la débacle est devenue aubaine.

L'Ecole des veuves raconte le chemin qu'accomplit une jeune bourgeoise à la mort de son vieil époux, depuis l'absurde voeu de fidélité éternelle confinant au projet suicidaire le jour du deuil, jusqu'à son dévergondage avec le gardien du cimetière, grand, blond, fort et... poilu.

Apparemment inspiré par le verbe de Cocteau, El Awadly a pris le parti de l'inversion des genres, qui correspond bien à l'esprit bouffon de l'oeuvre : l'homme de la pièce y est joué par une femme, et les femmes par des hommes. En l'occurrence, le gardien athlétique est incarné par une Justine Chardin-Lecocq chétive mais moustachue, la belle-soeur est portée par un Lionel Chomat habillé et métamorphosé, la veuve par Pierre Adam, à la mélancolie grivoise, et sa bonne, la malheureuse Camilla, tortuée d'amour pour sa maîtresse épleurée, par Jefferson Eleutério. Un choix judicieux qui rend compte, accessoirement et accent aidant, du confinement des femmes issues de l'immigration dans les métiers domestiques - un des symptômes constants des dominations coloniales persistantes.

La proposition est réjouissante, les scènes s'enchaînent, intercallées d'appartés participatifs, on t'offre une menthe à l'eau ou une grenadine. Le travestissement n'est jamais vulgaire. Tu le dépasses d'ailleurs très vite une fois que tu l'as compris, sauf qu'il t'a conduit dans une autre dimension de la pièce, où se joue l'arrangement intime dans lequel chacun se débat depuis la nuit des temps entre l'orgueil où tu te mortifies, et la vie qui t'appelle.

Bravo à la performance de Jefferson. J'ai peu percé de son intimité malgré nos quelques discussions Jefferson.jpgdemeurées jeux d'acteurs. J'ignore si son travestissement relève de la composition ou d'un goût particulier, et je vois dans l'incertitude entretenue une prouesse artistique, au même titre que dans les magnifiques érections dont il émaille le Livre blanc.

Le 21 juillet sera d'ailleurs la dernière du Livre blanc pour cette saison, et l'occasion pour la troupe du Nout de fêter son treizième anniversaire. N'hésite vraiment pas à t'y rendre. De mon côté, tout comme Maryse, pas encore lassé, je ne m'interdirai pas un retour à la reprise d'automne, ne serait-ce que pour y entraîner tous ceux de mes amis, sollicités avec insistance mais qui ont fait faux bond jusque là faute de disponibilité... et aussi pour entretenir ma nouvelle familiarité avec cette troupe bienveillante.

13 juillet 2013

l'art difficile de la balançoire

emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuse

Un concours de circonstances qui m'a pourri la journée d'hier, finalement si dérisoire à côté de ce qui allait suivre, m'a fait croiser le 3657 cinq minutes avant qu'il ne se crashe en gare de Brétigny, douze minutes après que j'y fus moi même, dans un train roulant en sens inverse. Moi qui ne prends jamais le RER, mais qui payais d'un invraisemblable ballet d'allers et retours à travers Paris et sa banlieue, valises et bagages à la traine, l'oublie à Aix-en-Provence, de la clé de chez moi et de celle de ma voiture, me suis retrouvé tout près du drame, finalement juste bloqué en gare de Juvisy par l'arrêt complet et total de tout trafic sur la ligne C.

Guerrit-on jamais d'un chagrin d'amour ? Je  me croyais engagé sur un chemin de rémission. J'avais mis à distance les hurlements nocturnes ayant trouvé un havre où reconstituer désir et plaisir. J'y avais travaillé depuis des mois, avec des pas concrets et décisifs, avais arrêté les sacs de courses remontés de Carrefour-Market, les paniers de linge sale transportés en banlieue, les comptes arrangés et les petits cadeaux coûteux. J'avais ainsi pu rencontrer Maurice et envisager un autre possible.

Dans son dernier roman, L'art difficile de rester assise sur une balançoire, dont je lui ai subtilisé un exemplaire emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuseun jour de mai où, avec son ami Manu, ils m'offraient une nuit d'hospitalité à Toulouse, Emmanuelle Urien a inventé un mot pour ça : la doulhaine. Ce mélange de douleur et de haine qui te ronge, te prostre, t'obsède, et qui te colle aux basques plus sûrement qu'un vieux chewing-gum ramassé sur un trottoir. Dans son récit, la narratrice perd une famille idéale : un couple admiré pour son entrain et sa complicité, trois enfants parfaits élevés parfaitement par des parents parfaits, un statut social et familial enviable en tout point, tout cela en définitive soufflé par l'infidélité de son mari avec... sa meilleure amie.

Moi, je n'ai jamais rien perdu de construit. Je n'ai jamais égaré qu'un rêve, qu'un idéal théorique, inexistant et inenvisageable, mais qui fabrique de la nostalgie et de la mélancolie à n'en savoir que faire par un emballement insensé du presse-purée logé dans la boîte crânienne.

La Pauline d'Emma tente de juguler sa doulhaine par le meurtre, imaginaire, de l'époux infidèle. Tout doit disparaître. Même si la vie réelle, en l’occurrence la présence d'enfants à garde partagée, se charge de rendre la tentative plus sournoise qu'il n'y paraît.

Incapable de pareille radicalité, au lieu de couper les ponts, je les ai recherchés, sollicités, dessinés sans cesse, et encore avec abnégation. Je me suis raconté une autre histoire, une histoire raisonnable, où je suis fort, où j'admets la liberté de l'autre dès lors que l'amour ne se contraint pas, où l'amitié est possible, voire évidente malgré tout. Une histoire où le projet permet de supporter l'attente - des sorties, des concerts, des petits voyages inscrits au calendrier... Une histoire où importe peu le rejet amoureux, l'infidélité, pourvu que l'amitié soit sincère, la reconnaissance intacte et quelques caresses permises. Une histoire où parfois la pierre vient à manquer, comme le bois, pour achever les ponts, une histoire où l'énergie mise à creuser les fondations et à hisser les poutres croît autant que décroissent les projets, la sincérité et les caresses. Une histoire de perdition, en somme, où tu t’avilis pour un impossible incandescent. Avec moins de style, crois-moi, que n'en a Emma dans ses romans.

Alors oscillent en toi au gré des jours, des semaines, des sourires, d'une invitation au restaurant, la douleur et la haine, la haine t'aidant à croire possible de tourner la page, et la douleur inscrivant dans tes entrailles l'insondable nostalgie du rêve inaccessible. Entre les deux parfois, de plus en plus fugace, l'illusion d'un échange, ou d'un partage, où tu te crois compter. Mais l'aiguillage est défectueux et tu dérailles sans autre forme de procès. La gare de Brétigny du 12 juillet à 17h02 est forcément suivie de la gare de Brétigny de 17h14. Et pourtant tu t'obstines à marcher sur le quai.

emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuseTiens ! Mon ami d'amour m'a rejoint pour trois-quatre jours à Aix, à l'occasion du festival d'art lyrique. Que cette expression est bête à présent, tellement surannée. Mon amour, il le rejette et son amitié, inconsistante et intéressée, où dominent les reproches, ne peut plus que blesser. En dehors d'Elektra et de deux autres spectacles, c'était une mauvaise idée. Il était ailleurs, je ne pouvais qu'être déçu et réveiller la doulhaine. Évoquant à distance sa présence dans un SMS à mon Maurice, j'ai de surcroît réveillé chez lui des doutes et une vulnérabilité qui l'ont beaucoup affecté, là-bas, en Italie, où il est parti se ressourcer une quinzaine de jours. La distance agit comme une loupe.

Du coup, je me suis essayé à un pas de plus, hier, en jetant rageusement le double de ses clés, dont j'étais toujours détenteur, dans sa boîte aux lettres. Geste futile au regard des dévastations du jour, mais essentiel. Reste le violoncelle. Là, nous serons à la racine. Oserais-je l'arracher, autrement que pour espérer une réaction ? Saurais-je une fois pour toute oublier mon orgueil pour me tourner vers  la vie ?

02 juillet 2013

un livre blanc-miroir

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Le Livre blanc a donc fini par s'ouvrir à moi. Un livre chargé d’errances, aux plaies douces. Une autobiographie tendue comme un miroir, où se bousculent la peur, la mort, la chair, la honte, le spasme, le vertige, tous à portée de l'amour dont ils assurent l'illusion.

Cocteau, grand prêtre d'un siècle disparu, anonyme fortuit comme purent l'être à mes oreilles des Boris Vian ou autres Pierre Dac. Témoin transparent d'une génération enfuie, il était une évanescence, la vague anticipation d'une audace érotique. L'amant de Jean Marais, ça oui, à l'envie et depuis longtemps. Un grand inconnu, en somme, petitement notoire, à la modernité niée.

Jusqu'à ce que me tombe sous la main et dans le blanc des yeux ce Livre blanc, de Hazem El Awadly. theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreC'est finalement ce dimanche que je m'y suis plongé, au Théâtre Nout, à deux pas de Paris, en la paisible Île-Saint-Denis.

Hazem El Awadly n'a pas seulement mis en scène Cocteau. Il a tiré de son roman juvénile et anonyme, profond, essentiel au sens étymologique du terme, une adaptation généreuse, incarnée, palpitante.

Bien sûr, j'y ai reconnu mes déambulations initiatiques et mes lieux de perdition, le son feutré des gouttes qui perlent et s'écrasent dans un écho sourd au pied des bassins vaporeux. J'y ai retrouvé mes lumières aveugles, à la tension chancelante. J'y ai retrouvé toute la matérialité même de mon dépassement et de mes convulsions. Ma sortie tardive du cocon. Ces premières mains qui un jour vinrent, sous l'eau, caresser mon membre tendu comme un arc. Mais j'ai surtout découvert un auteur qui raconte la vérité d'une oppression insupportable, socialement construite, appuyée de gardes chiourmes moraux, bourreaux inconscients peut-être de leur cruauté mais néanmoins impardonnables.

theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreLionel Chomat y joue l'auteur, nu d'un bout à l'autre de la pièce, en proie à un désir parfois non dissimulé, à ses démons et à leurs chasseurs. Pierre Adam endosse tour à tour les habits des amants qu'il déshabille, inconstants ou espiègles, effrontés ou déchirés. Le reste de la distribution est tout autant engagée, dans le désir, dans la coercition, dans le tourment des alentours.

La jeunesse dorée et révoltée de Condorcet t'apparaît dans un rap de cité, la parole du monde extérieur est chorale, comme les voix intérieures qui racontent les combats intimes. Le sexe est cru, s'exhibe impudique, parfois chargé de toute la beauté du monde. La révolte et la sensualité se fondent l'une dans l'autre, sans que l'on sache laquelle des deux vient frapper à ta poitrine ou t'arracher une larme. De ce regard clivé dans le tien, qui semble s'y accrocher, tu te surprends à aimer et déjà la douleur du destin te rattrape.

Le récit coule, intime, rompu par des séquences scandées, qui ne sont pas sans rappeler les techniques de diction de Nicolas Hocquenghem avec sa Compagnie théâtrale de la cité. On n'est pas dans le sur-jeu, mais dans le surlignage et le contrepoint, à la façon des théâtres d'Orient.

A la fin de la représentation, Pierre Adam qui jouait cet après-midi-là en présence de ses parents, me le_livre_blanc.jpgdira qu'il y a tant de beauté dans ce texte et dans ce combat, que tout ce que son interprétation peut comporter de scabreux s'efface comme un élément de décor, et qu'il avait donc pu jouer sans gêne. Habillé par le sens.

La réussite de ce spectacle réside sans doute dans la foi qu'y mettent les comédiens et comédiennes, à la fierté qu'ils tirent d'être dans cette aventure artistique. Et l'on conçoit, au soin qu'ils mettent à t'accueillir, à te décrypter à ton insu tandis que tu bois un verre en bavardant avant d'entrer dans la salle, que rien n'est superflus dans ce projet conçu comme une rencontre, un pétale émancipateur.
 
Avec sa gueule et son corps de jeune premier, Lionel Chomat vit son rôle de Cocteau comme un privilège, et il me dira qu'il lui avait importé d'avoir perçu avant de jouer qui allaient être ces regards qui le scruteraient dans le noir de la boîte. J'espère pour lui qu'une fois lassé, si cela arrive, il en sera propulsé.

Dommage, vraiment, que certaines représentations en viennent à être annulées faute de spectateurs. Cette production mérite de triompher chaque soir, et de s'offrir en tournée dans des salles parisiennes et de province. Beaucoup de programmateurs gagneraient à se départir de l'obscénité des tartuffes qui s'interdisent un propos au prétexte de bites dévoilées. La nudité est partout sur scène aujourd'hui. Serait-elle moins flatteuse quand elle parle de la libération homosexuelle ?

En attendant, précipite-toi, Le Livre blanc se joue jusqu'au 21 juillet seulement. De mon côté, j'y reviens le 12, à mon retour du festival lyrique d'Aix. A la fois pour découvrir un changement annoncé de mise en scène, mais aussi dans l'espoir de retrouver le regard maquillé que j'ai cru voir me scruter et qui m'a tant troublé dimanche. Et cette fois, j'y emmène du monde !

29 juin 2013

paresse passagère

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La vache, deux semaines que je n'ai rien posté ! Oh le flemmard ! En même temps : pas de bras, pas de chocolat, tu connais la musique...

Donc en vrac : maman est à la maison et ça m'occupe. Elle va bien. Très bien, même, si j'en crois la façon dont elle a réagi à l'épisode d'inondation qu'on vient de connaître. Ah, ça aussi, ça m'a occupé. Je n'ai pas eu l'indécence d'en parler ici, au moment où Barèges, Lourdes, et quantité de villages pyrénéens se voyaient dévastés, mais pour autant les orages du milieu de la semaine dernière ont inondé mon rez-de-chaussée. Maman a pris les fourneaux tranquillement pour nous laisser, Igor, ma nièce et moi, écoper, éponger, puis finalement arracher le parquet tout neuf dont nous venions d'équiper le bureau et la chambre d'amis où elle est installée.

Car Maman était là avec ma nièce. Elle aussi va mieux. Sa sortie de l'anorexie se fait par le biais d'une formation à la cuisine, et ça fait un an que ça marche, qui l'eut cru ? Elle est d'ailleurs repartie samedi dernier reprendre son travail dans une cantine de curés, à Toulouse.

Autrement, et bien, ça chie dans la colle au bureau, et je passe mon temps à osciller entre résistance et docilité, conviction et laisser-aller, et finalement j'essaie d'y être le moins possible, physiquement comme dans ma tête. Il se passe quelques belles choses ailleurs, pour oublier ces mesquineries et le sale temps.

Cocteau-fellation-004.JPGAvec Maurice, ça se passe bien, tiens. Nos mères nous absorbent, et sur des phases opposées. Mais nous avons réussi à nous voir une fois - ou plutôt à nous toucher, nous embrasser, nous faire du bien l'un à l'autre. Après son retour de Saint-Jean de Luz, j'ai invoqué une réunion tardive pour échapper à la vigilance de maman, que j'épargne des recoins compliqués de ma vie, mais c'est rue du chemin vert que je me suis attardé, pour quelques pâtes aux aiguillettes de canard, un peu de musique, et beaucoup de tendresse.

Je goûte son corps blanc picard avec délectation, je m'abandonne à lui, comme lui à moi, sans pression. Nous nous touchons, suscitons et éprouvons d'indécelables vigueurs, découvrons les parcelles sensibles de nos peaux. Je retrouve le bonheur de la paresse, de l'érection partagée, le plaisir de jets puissants. Ce soir là, j'ai joui deux fois, dont la première de sa main. Ni l'un ni l'autre ne semblons demandeurs de pénétration, même si nous savons nous titiller avec doigté. Il a la cinquantaine d'un nageur, le fessier modelé et l'abdomen sec. L'avoir en bouche est un transport.

Il est parti pour quinze jours de vacances dans le sud méditerranéen. Dans ses bras, j'oublie l'ami d'amour dont les délaissements me blessent. Je cicatrise dans la distance de l'un et la présence de l'autre, mais à fleur de peau je sais la plaie encore fragile.

C'est ce soir que je retourne voir Le livre blanc, en espérant qu'un public suffisant y sera pour que la représentation ait lieu.

Pour la saison prochaine, je crois que je suis au point. Salle Pleyel, Opéra de Paris, Opéra comique, Centquatre, Châtelet, Cité de la Musique, Théâtre des Champs-Elysées... J'ai saigné mon porte-feuilles et mon compte bancaire ce mois-ci. Les bonnes places à bon marché sont au prix de cette anticipation !

Jeudi, je reconduis maman dans sa maison, près d'Aix, et m'offrirai une belle tranche d'art lyrique, avec notamment le Elektra de Chéreau, à la mise en scène duquel mon ami Thierry participe. Après quoi, nous nous offrirons quelques jours au vert, Maurice et moi. Le vrai test.

15 juin 2013

de l'inégale répartition des corps

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Je n'étais pas comme Gilles au milieu du 4ème rang, ce mercredi, mais au milieu de l'avant dernier, juste devant la régie, dans une salle surchauffée, pleine à craquer. Mais le Théâtre de la Ville a l'avantage des grandes salles modernes : frontale, on y voit bien de partout et l'on n'est jamais trop loin. Mercredi, je m'y suis donc délecté de ce Kontakthof, de l'esprit professionnel et rieur que lui insuffle la compagnie du Tanztheater de Wuppertal, même en l'absence de son égérie disparue.

Peut-être te souviens-tu de cette pièce du théâtre du Campagnol d'où avait été tiré un film en 1983 : le bal. Il donnait lieu à toute une série de figures de style sur les comportements, les techniques d'approche, l'engagement dans la danse. Le parquet y était un miroir aux caractères, aux névroses, qui y éclataient toujours malgré les jeux de rôle qui voulaient en constituer le verni. C'est donc cinq ans plus tôt que Pina Bausch avait créé, sur de désuets tangos argentins et la valse triste de Sibelius le jean cocteau,rso,le livre blanc,kontakthof,pina bausch,théâtre de la ville,théâtre nout,rainbow symphony orchestra,homophobieconcept initial. L'oeuvre se déploie dans une langueur tranquille, l'espace y est carré, constitué d'angles droits, de chaises alignées, d'un écran derrière un rideau et de diagonales humaines, le public est le miroir des WC au dessus du lavabo où se rassurent les égos, les femmes y ont des tenues colorées quoiqu'une fois elles s'essayent au noir, les hommes ne se départissent pas de leur costard cravate. Sauf un jeune, timide audacieux, embarqué à distance dans un strip poker virtuel qui va le conduire, ainsi que sa partenaire cachée à l'autre coin, vers la nudité totale, enjouée plus que honteuse, au milieu d'autres intrigues indifférentes.

On dit la compagnie fatiguée, sur-sollicitée, sillonnant les salles du monde pour maintenir vivace le répertoire de Pina Bausch. C'est vrai qu'elle a une âme particulière, cette troupe. S'y mêlent des jeunes et des vieux, des figures historiques et de nouveaux danseurs, des hommes et des femmes de toutes langues. J'avais vu de Pina son Orphée et Eurydice, par le ballet de l'Opéra de Paris, l'an dernier. Ça avait été beau, léché, impeccable. Mais jouées par le Wuppertal, ses pièces ont un relief particulier, rugueux, les regards y sont généreux. Je n'y ai vu le signe d'aucune fatigue. Et il attire les foules, puisqu'il avait fallu se lever très tôt pour en décrocher le sésame, un mois plutôt. Grand organisateur de la queue, j'étais flatté de retrouver, dans certains sourires de la dernière rangée, la reconnaissance pour cette action. Notamment de la part d'un jeune homme au sourire enjoleur qui m'avait reconnu.

Avant-hier soir, j'étais parti voir un autre spectacle, d'une brûlante actualité pourtant. Dans le Livre blanc, jean Cocteau, son auteur d'abord anonyme, raconte son homosexualité et interroge la relégation que lui vaut sa différence. On lit dans la presse (en l'occurence dans le numéro de juin de La Terrasse) que la pièce est belle, que la mise en scène est audacieuse, que la distribution n'y a pas froid aux yeux.
 
Le petit Théâtre Nout, qui l'a inscrite à son programme et à son répertoire, a su créer dans ses murs 07.05-Cocteau-LeLivreBlanc.gifune atmosphère cossue, mélange d'années 20 et d'ambiance orientale, le chant d'Oum Kalthoum reliant ces ornements dans un même bien-être. Les comédiens de la pièce, jeunes et espiègles, habits, accents et maquillages apprêtés, t'y reçoivent avec délicatesse : un travesti t'offre ses services, le caissier flatte ta bonne mine, un prêtre bénit ta soirée à venir... Seulement voilà, l'Ile-Saint-Denis a beau être à quatre ou cinq minutes de la Gare du Nord en RER, le théâte se trouve de l'autre côté du périphérique. Pas loin, mais de l'autre côté. Dans le neuf-trois, circonstance aggravante. Et pour finir, jeudi était jour de grève à la SNCF : je me suis donc retrouvé, quoique bien entouré dans l'obsurité tamisée du théâtre, seul spectateur. Nous n'étions pas vingt, nous n'étions pas dix, même pas cinq ou deux. J'y suis resté absolument seul et la représentation a naturellement été annulée... Quel contraste avec le Théâtre de la Ville la veille !
 
J'ai du coup un peu discuté avec le metteur en scène et directeur de ce petit théâtre de banlieue, Hazem El-Awadly, qui monte Pinocchio pour les enfants et Cocteau pour les adultes dans la même semaine, dont le théâtre est comme un jardin public où les familles qui s'y pressent en journée ne se doutent pas des corps qui secrètement s'y frottent une fois la nuit tombée, et avec elle toutes les déviantes obscsénités.

Le programme du spectacle établit un parallèle entre les douloureuses esquives de Cocteau à l'époque, et le martyre toujours imposé aux homosexuels d'Egypte, dont 50 viennent d'être à nouveau déférés devant la justice égyptienne pour "débauche" et "insulte à la religion", auxquels l'on comprend que Hazem El-Awadly s'identifie.

Je suis donc bon pour y retourner, accompagné cette fois d'au moins deux partenaires pour y sécuriser ma représentation, à laquelle je n'ai pas renoncé même si cette banlieue-là se trouve à l'exact opposé de la mienne.

llnconnu-du-lac2-tt-width-604-height-400-attachment_id-402045.jpgEn ces temps de réveil homophobique, où peut même être interdite l'affiche anodine d'un film qui aborde le sujet de la drague ailleurs que dans une salle des fêtes hétérosexuelle un soir de bal, il fait bon soutenir les initiatives audacieuses.
 
Au moins, les Eglises réformées de Paris acceptent-elles encore de recevoir en leur sein les concerts de musiciens ouvertement gays, lesbiens, ou engagés dans la lutte contre l'homophobie. Ce n'est déjà plus exactement le cas en Hongrie, par exemple, d'après deux amis que j'y avais emmené au concert dimanche.

Ah, car cela, je ne t'en ai pas encore parlé. C'était pourtant le week-end dernier : le RSO tenait ses ultimes concerts de la saison, avec à l'affiche une Ouverture romantique de Weber et la Symphonie inachevée de Schubert. Entre les deux, des pièces courtes, modernes pour la plupart, jouées alternativement par les cordes ou les vents. Car après les fastes de l'année dernière, Salle Gaveau ou Palais de l'UNESCO pour marquer les dix ans du RSO, l'orchestre avait opté pour un programme plus introspectif. Le Temple des Batignoles a une voute assez basse. La réverbération est directe, les sons sont projetés très bas, ce qui n'est pas forcément simple pour les musiciens. Débarrassé d'un écho encombrant, le spectateur jouit en revanche d'une puissance sonore exceptionnelle sans perdre la clarté accoustique des pupitres.

Le programme donnait sa place à la singularité instrumentale. Le chef John, dont l'accent fait craquer invariablement les amis et amies qui m'accompagnent, jouait de surcroit d'une partition pédagogique pour rendre plus digeste les petites pièces de Roussel (Sinfonietta) et de Darius Milhaud (Petite symphonie de chambre n°5). C'est agréable et efficace, car chacun sort du concert à la fois réjoui et heureux d'avoir mieux compris de quoi la magie musicale est l'amalgame.

Outre la remarquable performance des musiciens, les soli de Jean-Christophe au hautbois, dans la Symphonie inachevée m'a beaucoup touché, tout comme cette composition, pourtant fort connue, dont il ne m'était encore jamais apparu que la mélodie était annoncée à chaque fois par les basses, avec à la clé une magnifique partition pour les violoncelles.

L'Eglise n'était pas vraiment remplie, ni samedi ni dimanche, mais il y avait dans l'air tourmenté de ce faux printemps, idéologiquement maussade avec ses invraissemblables giboulées fascistes, un petit quelque chose de l'ordre de la convivialité.
 
D'ailleurs, John, qui partageait sa baguette avec Alexis, l'autre chef du RSO, s'est offert d'accueillir et d'installer lui-même les spectateurs à leur arrivée. Une petite touche d'hospitalité, de proximité et de tendresse, sécurisante dans ce monde de brutes épaisses.